Thomas Henry : "Au vestiaire, ils m'appellent Thierry pour rigoler..."

C’est le sniper de Den Dreef : du haut de son mètre nonante-deux, il incarne la réussite d’OHL, néophyte au plus haut niveau… et déjà si performant. Il évoque l’égoïsme du buteur, le sens collectif de Zlatan, la maison-mère Leicester, l’ex-flic chez Marc Brys, son passage au back gauche et les pénos d’Harry Kane. Mais aussi le message du Covid, sa complicité avec Xavier Mercier, le retourné acrobatique, les Jeux Olympiques de Tokyo, Roger Federer et un but de la main. Et bien sûr… D’Artagnan. Thomas Henry passe " Sur Le Gril ".

Le jardinier dépêché par Leicester passe et repasse sur son tracteur, aux petits soins pour les pitches du complexe d’entraînement d’Heverlee. Thomas Henry se présente à l’interview, le sourire timide, les yeux un peu embués : carnassier face aux gardiens, le Parisien s’exprime d’une voix douce et retenue.

J’adore les interviews, vraiment… mais je n’ai pas l’habitude de parler de moi, je ne suis pas programmé pour ça " explique le buteur louvaniste. " Mais ça m’intéresse de faire des rencontres et de me confronter aux avis des autres : ça me permet d’apprendre, d’ouvrir mon monde et d’élargir mes horizons, j’ai toujours fonctionné comme ça. Déjà rien que venir en Belgique était une aventure pour moi : je me suis fait de amis, j’ai découvert des lieux et des sports, comme le hockey sur gazon, dont je ne savais rien. Moi, mon credo, c’est apprendre, toujours apprendre. Et c’est parce que je viens de très bas et de nulle part, que je veux aller très haut. Aujourd’hui, je ne me mets ni limites, ni barrières : je veux jouer le plus haut possible, ça peut être Leicester, ça peut être l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne. Je suis curieux de tout, j’aime tout… et tous les foots ! "

" Mon but préféré ? Celui qui nous fait gagner "

15 buts (et même un 16e contre Zulte Waregem jeudi soir) et 3 assists : c’est ce qu’on appelle une saison pétaradante… Rien que cela : Thomas Henry est le meilleur buteur français actuel des 10 meilleurs championnats européens !

Au vestiaire, ils m’appellent parfois ‘Thierry’ pour rigoler, mais je ne connais pas Titi " rigole le Parisien. " Et non, je n’ai jamais marqué de la main, moi ! Mais si je le fais, non, je ne le dis pas à l’arbitre… en fait, tout dépend de l’importance du match ! Pour gagner, un petit geste permet parfois d’avancer… même si je sais que ce n’est pas bien. De toute façon, maintenant avec le VAR, ce n’est plus possible… mais on garde des petits trucs qui échappent à l’arbitre, comme un tirage de maillot ou un petit coup d’épaule. Car jouer contre une paire comme les Genkois Lucumi et Cuesta n’est pas du gâteau, ce sont les plus coriaces que j’ai croisés… Marquer reste le summum, c’est comme un orgasme… enfin, ça dépend des circonstances. (Il rigole) Je m’étais fixé 10 buts en début de saison, j’en suis déjà à 15... mais je veux toujours plus ! Et non, je n’ai pas négocié de primes de but. Chez moi, rien n’est jamais calculé : si ça vient, je prends… mais je vis chaque moment à fond, sans me prendre la tête, ni spéculer. Ce qui m’attire, c’est un projet sportif, pas l’argent. De toute façon, l’argent suit avec le projet sportif… "

" Il y a toujours un risque de perdre son humilité… "

Et janvier est évidemment synonyme de mercato hivernal : le nom de Français circule forcément dans de nombreuses chapelles…

Je n’ai pas encore eu de contacts directs et concrets, mais effectivement, on s’informe à mon propos… " lâche-t-il de manière sibylline. " Oui, je me sens prêt à franchir un palier supplémentaire dès maintenant… On peut me prendre pour un fou, mais tout est dans la tête : rien n’est impossible pour personne ! J’ai commencé le foot à 15 ans, au tout dernier échelon amateur français, et quand je suis arrivé à Tubize et qu’on a joué en amical contre le Standard, j’ouvrais déjà de grands yeux ! Aujourd’hui, je suis là où je suis, la presse française vient m’interviewer, mon nom circule à gauche et à droite : je reste humble... mais je ne m’interdis pas de rêver. Je suis bien entouré et je ne suis pas le genre à prendre le melon... mais ceux qui vivent une réussite aussi rapide risquent toujours de décoller. Peut-on leur en vouloir ? Est-ce interdit de changer quand votre vie change à ce point ? Ceux qui ne vivent pas cela ne peuvent pas savoir... Ces derniers temps, je reçois beaucoup de messages de gens que je ne connais même pas : quand on marque, beaucoup de gens apparaissent subitement autour de vous... Le foot est tellement populaire et médiatisé que tout le monde veut sa part de gâteau, il y a beaucoup d’hypocrites et de menteurs… A moi de faire le tri, de garder mon sang-froid et de continuer à me poser les bonnes questions… "

" Le sport m’a fait grandir comme homme "

Ce grand fan du PSG (" J’ai grandi tout près du Parc des Princes, j’ai vu quelques matches au stade, et quoi qu’on dise d’eux, les Qataris ont fait passer le club dans une autre galaxie et font rêver tous les jeunes Parisiens… ") a de qui tenir, côté sport. Sa mère fut championne de France de basket et sa grand-mère championne… d’Europe sous l’anneau. Mais surtout : son père Jean-Michel Henry fut champion olympique d’escrime aux Jeux de Séoul en 1988 et triple champion du monde par équipe.

J’ai toujours baigné dans le sport, mon père ne m’a jamais poussé vers l’escrime: ce qui comptait, c’est que je sois actif. Chez nous, le sport à l’école était aussi important que les maths. J’ai bien joué quelque fois à D’Artagnan avec mon père à la cave, mais j’ai surtout fait de l’athlétisme et du basket, avant d’opter pour le foot. Le sport m’a fait grandir car il m’a fait voyager et m’a fait rencontrer d’autres cultures. Le sport collectif vous enseigne le partage, la tolérance, l’effort ensemble et la confiance en soi, car il faut s’affirmer pour forger sa place. Je regarde tous les Jeux Olympiques… et j’espère bien que ceux de Tokyo auront lieu, mais je suis un optimiste de nature ! J’admire Roger Federer, car ce grand champion se double d’une personnalité très humble. Pour moi, un sportif doit rester simple quelle que soit sa réussite… "

" Je me nourris des gens que je côtoie "

Un buteur collectif, tourné vers les autres : c’est ainsi que le coach louvaniste Marc Brijs définit son avant-centre français. Les buteurs ne seraient-ils donc plus de fieffés égoïstes ?

Je regarde toujours le collectif avant mes stats persos. Marquer un but qui ne sert à rien me laisse froid : marquer contre Anderlecht, Bruges, l’Antwerp ou Genk m’a fait plaisir, mais les plus beaux buts sont ceux qui rapportent 3 points. Mon préféré reste celui inscrit contre Virton car il nous a qualifiés pour la finale de D1B. À l’entraînement, je tente… et je réussis parfois des retournés acrobatiques, reste à le faire en match. (Sourire) Mais je ne vais jamais faire passer ma carte avant celle de l’équipe. Un joueur comme Zlatan Ibrahimovic cultive son image, mais même lui reste un vrai joueur d’équipe. J’ai appris à adapter mon jeu selon qu’on joue en contre ou en attaque placée, en infiltrations verticales ou par les flancs. Depuis que je suis en D1A, j’ai surtout progressé sur le foncier, car depuis son arrivée, Marc Brijs a carrément doublé la charge d’entraînement ! On voit que c'est un ancien policier. (sourire) Mais ça paie avec tous les buts qu’on marque en fin de match ! J’ai eu des coaches qui pensaient le foot différemment et je me suis toujours nourri de leurs conseils : je veux être le plus complet possible, je veux apprendre tout le temps et de tous ceux que je côtoie ! C’est ce que je préfère dans le foot : le plaisir d’être ensemble et l’esprit de groupe. Même si je sais qu’on n’est que des passants, mes partenaires, je les aime ! "

" Mes partenaires, je les aime… "

Pendant que le Beerschot connaît son coup de mou, l’autre promu maintient le cap : OHL est plus que jamais en lice pour le top 4 synonyme de Play-Offs 1…

On préfère rester dans l’ombre et laisser la pression sur les autres : on va d’abord boucler janvier, puis on y verra plus clair. Le classement est très serré : vous gagnez deux matches et vous êtes tout en haut, vous en perdez deux… et vous êtes à la cave. D’autres équipes ont l’obligation d’être en PO1, nous pas… et on laisse venir. Mais on est évidemment ambitieux : quand le coach parle de jouer le titre dans les 3 ans, il ne fait que répéter le projet de King Power, notre propriétaire qui gère aussi Leicester. Tout est réuni pour réussir : quand je suis arrivé ici il y a 2 ans, OHL était dernier de D1B… et regardez où on est maintenant ! Ce club est comme moi : il veut toujours plus ! "

" Le vide dans ma tête… "

Le serial-killer louvaniste est aussi passé maître dans l’art du penalty : c’est lui qui transforme tous les face-à-face des onze mètres. Avec un taux maximal de réussite.

Mon secret ? Je le garde pour moi… (sourire) Disons que je fais le vide dans ma tête, et que je ne pense qu’à une chose : mettre cette fichue balle derrière la ligne. Chacun a sa manière de frapper la balle, moi ça marche… et il me reste encore 8 à 10 ans de carrière pour soigner mon geste. Et le jour où il ne marchera plus, je le changerai ! Harry Kane botte toujours ses pénos de la même manière ? C’est le propre des grands joueurs de buter même si on connaît leur geste à l’avance. Lionel Messi enroule toujours sur son pied gauche, Ronaldo la place toujours où on le pense… Marquer est un truc inné : quand je suis passé pro, on m’a fait jouer à toutes les places, même back gauche… mais dès que Christian Bracconi, le coach de Tubize, m’a replacé en 9, c’est revenu tout seul. C’est un feeling, il faut suivre le ballon, anticiper un rebond, s’approprier un geste… et l’utiliser tant que ça marche. Après chaque entraînement, je bosse ma finition pendant cinq minutes: je travaille mes repères, j’essaie d’imprimer les trois poteaux dans mon esprit. "

" Sans les câlins, c’est la solitude… "

Passé par des clubs aussi anonymes que Beauvais (" J’y ai rencontré Xavier Mercier, on est devenus amis, c’est pour ça qu’aujourd’hui on se trouve les yeux fermés… "), Fréjus et Chambly, réduit à deux bouts de matches lors de son seul passage en Ligue 1 à Nantes, Thomas Henry a juste ce regret du Covid, qui l’empêche de vivre ses émotions à fond.

Les supporters nous manquent déjà… et maintenant, avec l’interdiction de se faire des câlins entre équipiers lors des buts, ça rajoute encore plus de solitude ! (Il sourit) Mais cette pandémie doit nous faire réfléchir : on est habitués à vivre dans le luxe et on a pris de mauvaises habitudes de consommation...  On fait mal chaque jour à la Planète et je me pose beaucoup de questions sur nos modes de vie. Plus tard, je m’engagerai sans doute… mais pas forcément en le claironnant partout : je reste quelqu’un de très réservé… "

Sauf face au but…

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