Série (2) : "Le football belge est la nouvelle Chaussée d'Amour…"

Marc Coucke et Bart Verhaeghe, deux "Sugar Babies" débattant du cheikh Mansour ?
Marc Coucke et Bart Verhaeghe, deux "Sugar Babies" débattant du cheikh Mansour ? - © LAURIE DIEFFEMBACQ - BELGA

84,09 pour cent : derrière ce chiffre, la Pro-League a bombé le torse, vendredi, au sortir de sa réunion la plus tendue des dernières années. Nos clubs pros ont voté à 84,09 % une réforme très light du format actuel de compétition… malgré une dernière ligne droite pavée de tacles à la carotide, de manœuvres d’influences et de chantages en tous genres. Car oui, la survenance d’un virus nommé Covid-19 a encore davantage arcbouté  des clubs déjà aux abois financièrement.

ÉPISODE 1 : "Avec le Covid-19, le sport mondial affronte la plus grave crise économique de son histoire"

Ce qui me frappe dans ce football belge, c’est l’absence totale de sensibilité à l’intérêt général " explique Jean-Michel De Waele, politologue ULB qui suit de près le sport dans toutes ses composantes. " Chacun se comporte comme un petit boutiquier et tente de sauver ses intérêts pour 3 ou 6 mois, sans voir plus loin. Entre les dirigeants et les clubs, c’est le règne du chacun pour soi. Et du coup, on obtient des passes d’armes comme la semaine passée. Et à l’arrivée, le paysage sportif est si morcelé qu’il est très difficile, pour ce sport si désuni, d’obtenir quelque chose du monde politique. "

40 millions pour les Play-Offs...

Le football belge est frappé de plein fouet par la crise Covid-19. Et pour une fois, ce sont les puissants qui sont ébranlés.

Le foot est le sport-roi : quand tout va bien, ce sont les grands clubs qui brassent le plus… mais quand tout flanche, ce sont les mêmes qui trinquent " confie Thomas Peeters, Professeur d’Economie à l’Erasmus School de Rotterdam. " Les grands clubs ont les plus gros budgets, les plus gros noyaux, les plus grosses charges de contrats, mais aussi les plus grands stades et les plus grosses rentrées de transferts : tous ces postes-là sont affectés. Pour les plus petits clubs, ces postes pèsent moins et ils vont donc moins souffrir. "

Le plus gros coup dur pour le foot pro fut bien sûr l’arrêt du championnat à la Journée 29… et la suppression des play-offs.

Depuis 10 ans, les play-offs ont refinancé les clubs belges, leur permettant, au ranking UEFA, de passer de la 14e à la 8e place ! " explique Trudo Dejonghe, géographe et Professeur en Economie du Sport à l’Université de Louvain. " La suppression des Play-Offs cette saison coûte une quarantaine de millions aux 6 clubs participants. Si on considère que les 30 matches attirent 550.000 spectateurs, à 20 euros/ticket et 10 euros/personne pour les consommations au stade, on arrive à une vingtaine de millions avec aussi les formules VIP. Ajoutez une vingtaine de millions pour le merchandising (écharpes, maillots Play-Offs), le compte est bon. On peut aussi ajouter 2,5 millions de rentrées non-perçues pour les clubs de Play-Offs 2. Et je ne compte même pas la dernière tranche de droits télé de 17 millions que les ayants-droits contestent, ni les compensations pour les abonnés à valoir la saison prochaine… Non, le foot belge est très impacté par ce virus. Sans compter toutes les questions qui restent ouvertes. Y aura-t-il des huis clos ? Les sponsors vont-ils rester ? Les transferts vont-ils chuter ? N’oublions pas que la Belgique est un pays-tremplin, qui vit surtout de ses transferts… "

Robinets coupés

La Belgique se situe dans l’œil du cyclone car elle bénéficie pleinement de ce qu’on appelle la " filière du ruissellement ". Les plus puissants achètent aux clubs moyens, qui réinjectent à leur tour sur le marché intérieur ou dans leur scouting.

En 2019, les transferts ont fait tourner 8 milliards d’euros à l’échelle mondiale " poursuit Trudo Dejonghe. " Les clubs belges ont encaissé l’an dernier un total de 280 millions d’euros… dont la moitié de la Premier League. Si l’Angleterre coupe ses robinets, il y aura moins  d’argent, des transferts plus bas, des salaires tassés : c’est une cascade infernale. "

Selon les observateurs, la crise du Covid-19 devrait tasser le marché de transferts (valeur des joueurs et montants des transactions) de quelque… 30 % cet été et l’hiver prochain.

Le football belge revend surtout ses joueurs en Angleterre et en Espagne, mais pour la première fois depuis 10 ans, ces deux marchés vont connaître une croissance nulle, voire négative, et le système va caler " reprend Thomas Peeters. " Les clubs belges doivent se poser les bonnes questions : ils doivent être moins dépendants des transferts. Et pour les transferts entrants, le problème n’est pas tant le prix de joueurs que leur efficacité. Quand vous achetez un Cristiano Ronaldo ou un Kylian Mbappé, vous pouvez payer très cher car leur image marketing est très forte et leur transfert est immédiatement remboursé par le merchandising. Le problème, ce sont les transferts de joueurs moyens dont sont friands les clubs belges : eux ne s’autofinancent que rarement… "

Salaires au plus bas

La nouvelle réalité du Covid-19 va aussi modifier la gestion de noyaux et des contrats.

Les joueurs qui arrivent en fin de contrat sont en très mauvaise posture pour négocier : les clubs vont réduire leurs noyaux et les places seront plus chères " reprend Trudo Dejonghe. " Beaucoup de joueurs devront jouer pour de très bas salaires… ou se retrouveront sur le carreau. C’est une occasion unique pour réinvestir sur de jeunes Belges, en remontant le plafond salarial pour les joueurs étrangers comme aux Pays-Bas, où la main d’œuvre domestique est mieux protégée. "

Confronté à des moyens corsetés, les clubs belges devront sans doute, et plus que jamais, investir juste.

Je pense qu’à court terme, les clubs vont viser le rendement immédiat et plutôt viser des joueurs expérimentés " réfléchit Thomas Peeters. " Ils vont viser l’efficacité directe de joueurs type Mbokani, plus chers et plus âgés, mais garants de buts et de points, plutôt que d’investir sur le moyen terme avec de jeunes joueurs qui doivent encore mûrir. Je pense aussi qu’avec les risques de quarantaine liés au Covid-19, les clubs vont conserver de larges noyaux cette saison… avant de dégraisser plus tard. "

Place pour 30 clubs pros ?

Mais si nombreux sont ceux qui répètent que notre marché économique est trop étroit pour assurer une croissance, d’autres approches sont plus pragmatiques.

Le marché belge est parfaitement capable de financer 30 clubs professionnels " explique Stefan Kesenne, Professeur retraité d’Economie du Sport aux Universités d’Anvers et de Louvain. " Il suffit d’avoir une gestion raisonnable, adaptée à son portefeuille. J’ai fait l’exercice avec un championnat à 18 clubs en aller-retour et sans play-offs, 34 journées donc. Si nos clubs tournent avec des noyaux de 26 joueurs payés chacun 120.000 euros bruts, on arrive à un poste salarial de 3,2 millions d’euros par club. En appliquant la clé de 67%, très large (NDLA : le fair-play financier prône 50%), pour le rapport salaires/budget, on arrive à un budget annuel de 4,7 millions d’euros… soit celui de Waasland-Beveren, qui a failli se maintenir. Mais il faut mettre fin aux aberrations : le budget moyen en D1A est de 17 millions d’euros et le salaire moyen d’un footeux est de… 338.000 euros, davantage que celui du Président Macron ! En tenant compte de ce que j’appelle l’’optimisation sociale’, c’est-à-dire du potentiel économique et populaire d’un club dans son hinterland, 20 clubs pros seraient un nombre optimal pour la Belgique… mais on peut aller jusque 30. Si on gère raisonnablement, il n’y a pas lieu d’être pessimiste ! "

Sugar Babies

Car poursuivre la fuite en avant pourrait, au contraire, affaiblir le socle belge. Le Covid est un vrai examen de passage.

Le foot belge doit changer son modèle de toute urgence, car les abattements publics sur les charges sociales et fiscales ne vont plus durer longtemps " conclut Trudo Dejonghe. " Le gouvernement va gratter partout où il peut, et le cadre légal de nos clubs sera bien moins favorable. Cette année, 5 ou 6 clubs ont souffert pour décrocher leur licence… mais dans un an, j’ai bien peur qu’ils soient 10 ou 12 ! Ce qui exposera encore plus nos clubs aux convoitises étrangères, un privilège que nous partageons avec le Portugal et Chypre, où les investisseurs peuvent aussi faire ce qu’ils veulent vu l’absence de règles. Je dis toujours que notre football est la nouvelle ‘Chaussée d’Amour’ (NDLA : la célèbre artère de la prostitution à St-Trond) de Belgique ! (rires) Avec Lommel racheté par Manchester City, toute la D1B belge est désormais passée sous bannière étrangère. En D1A, les 8 ou 9 meilleurs clubs appartiennent toujours à des Belges… mais pour combien de temps ? Nos Sugar Babies Bart Verhaeghe et Marc Coucke ne pèsent pas bien lourd, comparés au cheikh Mansour de la famille royale d’Abu Dhabi ! "

Penser une alternative...

De la haute voltige sur un marché limité dans ses moyens intérieurs, et de plus en plus ouvert à tous vents : c’est un peu le visage du foot pro belge en 2020. Mais d’où viendra le sursaut ? Où se niche la clairvoyance ?

Je suis assez pessimiste pour le foot belge " lâche Jean-Michel De Waele. " Je vois peu d’intelligence et peu de vision chez nos dirigeants. Je n’en vois aucun proposer un plan à 5 ans ou à 10 ans, où serait pensé le rôle sociétal du foot, et du sport en général. On ne s’occupe que d’argent et de profit, comme si seule l’économie faisait tourner le monde. Si on veut éviter que ne survive que le sport-fric entre quelques mastodontes, on doit d’urgence penser une alternative à ce sport-là. Malheureusement, on ne voit pas de mobilisation dans le monde du sport : les supporters sont divisés entre leurs luttes de clans alors qu’ils ont aussi un rôle à jouer dans cette réflexion. Aujourd’hui, le foot belge est tellement lié au monde de l’argent qu’il oublie complètement son rôle social, de santé et d’éducation. Et quand il parle de ces sujets, c’est pour mieux se vendre, cultiver son image… et brasser encore plus d’argent. Non, vraiment, je ne distingue aucun facteur de changement. "

Demain : l’impact de la crise sur le sport amateur.

ÉPISODE 1 : 
"Avec le Covid-19, le sport mondial affronte la plus grave crise économique de son histoire"