Olivier Deschacht : "Quand Anderlecht souffre, je souffre aussi…"

Il rêvait clairement d’une autre fin de parcours : malgré ses tripes de vainqueur, l’arrière de Daknam n’empêchera sans doute pas Lokeren de faire la bascule. Mais avant tout cela, l’ex-capitaine d’Anderlecht aura écrit, "malgré son maigre talent" (sic), un CV épais comme un annuaire. Il évoque ses rivaux à gauche, Pär Zetterberg, la peur d’avant-match, les club-men, la critique publique, le Qatar, le mégaphone de Luyindama et ses débuts comme ailier. Sans oublier Miroslav Klose, ses jambières mauves, la déprime d’après-carrière, Paolo Maldini, son rapport à l’argent, les gueulantes de Vercauteren et, oui oui, sa sensation de buteur. Mais pas les paris... Olivier Deschacht passe "Sur le Gril".

Il fêtera ses 38 ans dans quelques jours, mais sa tignasse penche toujours vers le blond plus que vers le gris. Contracté fin août par son club formateur, après avoir été laissé sur le carreau par Marc Coucke, Olivier Deschacht a exploré en profondeur le bas de classement avec Lokeren. "Je dois être honnête, je m’attendais à une saison aussi difficile", explique Deschacht. "Avant mon arrivée, l’équipe avait ramassé 9 buts contre Genk et le Standard. Depuis, on ne gagne pas plus : on bosse mais on perd chaque fois en fin de match. Et le programme qui nous reste est costaud : Antwerp, Genk, Standard, Anderlecht ! On a fait de mauvais transferts, on a eu de la malchance avec la malaria de Musona. Je me sens coupable… mais comme défenseur, je ne peux pas inscrire 3 buts par match."

De fait, son seul goal cette saison date du 1er novembre dernier… à Anderlecht. "Ça restera le plus beau souvenir de ma carrière. Même si je suis défenseur, le bonheur suprême reste de marquer : je deviens fou quand je marque. Et ça m’arrive si rarement que je ne sais toujours pas comment fêter un but. Mais ce jour-là, je ne voulais pas fêter. 25.000 supporters mauves qui criaient mon nom, malgré mon goal contre eux, c’était incroyable ! Au vestiaire, je me suis effondré en pleurs. J’ai un lien particulier avec les fans du Sporting, ils m’envoient encore des messages. Aujourd’hui, malgré les mauvais résultats, ils continuent à soutenir l’équipe. À mon époque, ils étaient moins patients : après deux défaites, les fans envahissaient l’entraînement ! " (rires)

Goût du stress

Après plus de 600 matches avec le maillot mauve, Oli a donc découvert le stress du maintien. "Ce stress ne diffère pas de celui que vous avez quand vous jouez le haut du tableau : la sensation est la même, vous devez gagner chaque match, la défaite est interdite. J’ai toujours ressenti de la peur avant les matches : comme défenseur, vous n’avez pas droit à l’erreur, chaque boulette est fatale, alors qu’un attaquant a toujours une autre occasion pour se rattraper. Mais même après 20 ans, je ne me sens pas usé : ce stress est une sensation agréable qui va me manquer quand j’arrêterai. L’année passée, tout le monde me conseillait de stopper au sommet, mais je me sentais bien et j’avais trop peur de renoncer à tout ça. J’aime trop le foot ! "

Ciblé fréquente des censeurs pour son profil atypique pour Anderlecht, Deschacht a surmonté tous les obstacles. "Je suis habitué aux critiques, je m’en fous, je n’ai plus rien à prouver. J’ai toujours mené deux combats : gagner mes matches contre le Standard ou Bruges, mais aussi gagner ma lutte contre tous ces concurrents backs gauches que le club me mettait dans les pattes chaque saison. J’ai un caractère très fort : je ne sais pas d’où ça me vient, j’ai grandi dans un milieu sans souci. Mon père est très calme, mais moi je deviens fou quand je perds. Mais je reconnais que je suis parfois trop négatif, je dois encore progresser sur ça. À Anderlecht, Vanhaezebrouck m’a mis dans le noyau B à cause de ça… et il avait raison. Mais s’il m’avait donné une explication, je n’aurais pas réagi ainsi. D’ailleurs, lui voulait que je sois prolongé cette saison pour encadrer les jeunes : dans ce rôle, j’étais prêt à m’asseoir sur le banc. Si Anderlecht me re-propose de jouer pour eux… gratuitement ? J’accepte tout de suite ! D’ailleurs, c’était un peu mon cas l’an passé… "

Greffé tibia

Comme il le martèle, le Sporting demeure "son club". Sauf que le changement de direction a rebattu les cartes. "Je voulais rester, tout le monde me voulait encore là-bas. Sauf une personne… (NDLA : Marc Coucke). Si la direction actuelle m’a déçu ? J’ai droit à un joker ? (rires). C’est comme ça, le foot, c’est du business, et les club-men n’y ont plus leur place. Le joueurs transférés ont plus de crédit que les anciens : c’est dommage car l’expérience et la connaissance d’un club sont importantes quand il fait transmettre aux plus jeunes. Je pensais que je savais tout, mais la manière dont j’ai dû quitter le Parc Astrid l’été dernier m’a ouvert les yeux sur beaucoup de choses… "

Sans remettre en cause pour autant le sang mauve qui, de toute évidence, coule plus que jamais dans ses veines. "Je regarde encore tous les matches d’Anderlecht : quand le Sporting souffre, je souffre avec lui. C’est dur de voir qu’ils doivent lutter pour une place en Play-offs 1 : de mon temps, on ne jouait que pour le Top 2... Si j’aurais encore ma place dans l’équipe actuelle ? C’est difficile de répondre à cette question, je ne veux pas critiquer… Mais j’adore vraiment ce club : à chaque match, à chaque entraînement, je porte encore des jambières mauves. Je suis identifié au Sporting : dans 10 ans, on parlera encore de moi là-bas… du moins j’espère !" (rires)

Frankie comme Pygmalion

Le temps de retourner le rétroviseur, Deschacht s’en… étonne encore aujourd’hui. "Jamais je n’aurais imaginé faire un tel parcours à Anderlecht : chez les jeunes, je n’étais jamais le talent de mon équipe, je voyais tous mes équipiers partir en sélection nationale… et moi jamais. Puis Vercauteren est arrivé : il m’a sorti du noyau B, il a fait de l’ailier gauche que j’étais un back gauche. Il m’a tout appris : il me criait dessus, il m’a endurci, il m’a fait croire en moi, il était très fort mentalement et tactiquement, c’est le meilleur coach de ma carrière. J’ai eu très mal quand on l’a viré après deux défaites : aujourd’hui, un coach mauve peut perdre plus souvent, hein ? (rires) Frankie m’a appris l’exigence : c’est pour ça que je me vois mal T1 plus tard. Un T1 doit être gentil et patient… alors que moi, je suis direct et cash. Au mieux, je serai T2 ou T3. Et faire comme Frutos, clamer haut et fort que je serai coach du Sporting, ce n’est pas mon genre… "

20 ans passés dans le cénacle de l’institution mauve marque aussi le comportement quotidien. "Dès les équipes de jeunes, on était impitoyable avec nous sur l’étiquette. Jamais vous ne verrez un joueur d’Anderlecht hurler ‘Puta Standard’, comme Luyindama l’a fait avec Anderlecht dimanche passé. Les joueurs de foot vivent souvent dans leur bulle, on les dit égoïstes… mais il faut être égoïste pour réussir. Moi je l’ai aussi été, sinon je ne survivais pas. Mon premier match, je l’ai joué entouré de Zetterberg, De Boeck, Vanderhaeghe et Goor : c’était dur, je devais prester directement, sinon après deux matches, on ne parlait plus de moi. À Anderlecht, on devenait mature très vite : on n’avait pas le temps de rester un enfant… Footballeur est le plus beau métier du monde, mais tu dois tout faire pour réussir… sinon tu es con. Il suffit de voir tous ces talents gâchés par manque de travail. Je ne les comprends pas, c’est du gâchis "

Pas fan de lui-même

Admirateur de Maldini, Roberto Carlos, Puyol, Cantona et Beckham, Olivier Deschacht cite Kompany, Dindane et surtout Zetterberg comme podium des plus grands talents côtoyés : "Mais au tennis contre Pär, c’est moi qui gagne !" Il garde un bon moins souvenir de Miroslav Klose : "Celui-là, il m’a tué, il m’a mis 3 ou 4 buts sur nos duels ; mais je suis fier d’avoir subi ça face au meilleur buteur de l’Histoire des Coupes du Monde !" Devenu lui-même vedette, il a dû apprivoiser la notoriété. "J’ai croisé parfois des enfants qui me disaient que j’étais leur idole. Ça me faisait bizarre… car je n’ai jamais été fan de moi-même ! La première année en équipe A, c’était chouette d’être connu et reconnu : on signe des autographes, on fait des photos au resto. Avec les réseaux sociaux, c’est devenu impossible : on ne peut plus sortir, tout le monde sait tout sur nous. La presse aussi a bien changé : j’ai du respect pour les journalistes objectifs, mais ils sont rares. On fait la Une sur une gaffe d’un joueur d’Anderlecht ou le truc de Luyindama, mais les vraies infos importantes on les met plus loin dans les pages. Si la presse me manquera après ma carrière ? Sûrement pas ! (rires) Mais je suis fier d’être toujours resté moi-même : je n’ai jamais blessé, ni trompé personne…"

La fin de la boucle est proche, même s’il n’a pas encore tranché. "Si Lokeren reste en D1, je continue, je me sens encore fit. Mais je dois encore réfléchir, je n’ai pas de projets précis. Toute ma vie, j’ai tout centré sur le foot : même en vacances, j’allais courir chaque jour. C’est possible que je déprime quand ce sera fini, je ne sais pas. Mais ce ne sera pas facile, ça c’est sûr…"

Pas pour le Real

Sur sa carte de visite, il manquera une expérience à l’étranger. Mais sans regrets. "J’ai eu plein de propositions, j’aurais pu faire plus d’argent, mais j’ai toujours privilégié l’aspect sportif. Je savais que je n’étais pas un joueur pour Manchester ou le Real (sourire) : je préférais jouer des titres et la Champions League avec Anderlecht, que me battre pour le maintien juste pour dire que je jouais à l’étranger. Je suis aussi un casanier, j’aime rentrer chez moi le soir. Et des joueurs de 38 ans, même le Qatar ou la Chine n’en prennent plus !" (rires)

Le 3 mars, le petit cœur de Deschacht s’accélèrera une dernière fois : Anderlecht débarque à Daknam… "Ce sera encore un moment émotionnellement difficile pour moi. Je rêve que ce match n’ait plus aucun enjeu : que le Sporting soit déjà qualifié pour les Play-offs 1… et que, par miracle, nous soyons sauvés. Mais je sais que je rêve tout haut… Si je préfère qu’Anderlecht soit champion ou Lokeren sauvé ? Lokeren sauvé évidemment ! Je bosse ici quand même…"

En guise de clin d’œil, et pour amorcer un dernier thème, celui des fameux paris Unibet pour lesquels il est poursuivi en justice et qui écorne sa fin de carrière, on lui demande, sourire en coin, "s’il pariera sur ce fameux match du 3 mars" ? On ne connaîtra jamais sa réponse : Olivier Deschacht amorce un début de phrase avant d’interrompre l’interview d’un "Stop" sans équivoque. Et de s’en aller sans un mot d’explication.

C’était sans doute, de son point de vue, une question malvenue, émanant d’un journaliste non-"objectif". Dommage.

" Sur le Gril ", un rendez-vous hebdomadaire d’Erik Libois à retrouver sur Vivacité le vendredi soir à 20h10, le samedi soir à 22h10 et le dimanche vers 16h30. Et le lundi en télé dans La Tribune.

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