Michel Verschueren : "René Weiler me rappelle Ivic"

Si Herman Van Holsbeeck compte 8 titres avec Anderlecht, son devancier en arbore 11. À 86 ans, il rapproche René Weiler de Tomislav Ivic et voit encore son Sporting remporter l’Europaligue. Il raconte le transfert de Lozano sur un carton de bière et twitte chaque jour en alexandrins. Son chouchou se prénomme Leander. Et il ne veut pas être enterré… sous le gazon du Parc Astrid. Michel Verschueren passe "Sur le Gril"

Jeudi soir, il est resté au club pour suivre le match du Mambour sur les écrans géants du Stade Vanden Stock. Victime d’une alerte cancéreuse aux intestins voici quelques semaines, il reçoit au calme, dans son bureau surchargé de reliques. Notamment 40 classeurs où il conserve toutes les compos d’équipes mauve depuis son intronisation en 1980.

Installé derrière sa fameuse plaquette "Welcome In The Office Of Mister Michel" posée sur son bureau, Verschueren la joue toujours pragmatique. "Il n’y pas de petit ou de grand champion, on a mérité ce titre car on finit devant, tout le reste c’est du cinéma. Dans le sport moderne, seul le résultat compte : vous trouvez que la Juventus joue comme le Real ou le Barça de la grande époque. Et le temps où on devenait champion en grand seigneur et en donnant du spectacle, ce temps-là est passé. Même à Anderlecht où on ressasse le foot-champagne, le spectacle passe après le rendement… surtout après 2 saisons sans titre."

Il compte toujours sur sa double calculette, en francs belges et en euros. "Une entrée directe en Champions League, c’est minimum 600 millions (de francs belges…) dans les caisses. Je vous parle de fric, mais c’est partout pareil : en politique, en culture, on ne cause plus que de ça. Juste ou pas juste, manneke ?"

Lynchage précoce

Mais de là à décrocher la timbale avec un football de pur contre, où le cuir est délibérément laissé à l’adversaire ? "J’ai beaucoup de respect pour René Weiler : il est arrivé, personne ne le connaissait, il a réussi à former un groupe uni, alors qu’en faisant le ménage d’entrée, il a pris de gros risques. En 1980, Ivic avait aussi été lynché par l’opinion, mais son football était révolutionnaire et il a été champion avec 11 points d’avance au temps de la victoire à deux unités. Avant de nous amener aussi en demi-finales de la Coupe des Champions. Alors pourquoi pas un jour regagner l’Europaligue ? Si on travaille bien, on peut faire ce qu’Ajax fait."

En novembre, Weiler avait senti le vent du boulet : son limogeage était dans l’air. "A Anderlecht, on soutient toujours l’entraîneur jusqu’au bout. Même Ivic, on a dû le virer. Mais le C4 le plus dur, ce fut celui de Peruzovic : Luka était un ami, mais les joueurs en avaient marre des mises au vert où, hormis pour les repas, il restait dans sa chambre pour réfléchir à la tactique. Avec Monsieur Constant, on voyait le coach une fois par semaine, mais jamais on ne lui a imposé la compo. Mais s’il était malin, il comprenait le message (rires)."

Gare à partir trop vite

Aujourd’hui, son chouchou dans l’équipe porte un prénom et un nom. "Leander Dendoncker est mon homme de la saison : il a 4 poumons, il court partout et fait mieux jouer les autres. Tielemans, c’est la classe pure mais faire ce que Leander réalise, Youri ne le peut pas. J’espère que les deux vont encore rester une saison de plus chez nous. Je vais leur rappeler l’exemple d’Enzo Scifo qui, s’il n’était pas parti à 18 ans à l’Inter Milan, aurait fait une carrière encore plus belle. Mais aujourd’hui, ceux que j’appelle les ‘merchandeurs’ ont plus de pouvoir sur les joueurs que les dirigeants. Moi, je n’aurais pas pu faire un métier pareil... "

Le jeune Tielemans est affilié au Sporting depuis l’âge de 8 ans. "Je n’ai pas de souvenir précis de lui quand il jouait chez nos petits. Quand j’ai raccroché comme manager en 2004, j’ai juré ne plus mettre un seul pied à un entraînement, de l’équipe A ou des jeunes. Je ne voulais pas qu’on dise que le vieux voulait encore avoir son nez dans tout. C’est comme quand Herman m’a succédé : on a dit que je voulais le saboter comme j’avais tué Alain Courtois et Paul Courant avant lui. C’était un truc monté par les médias, je n’ai jamais mordu dans cette pomme-là (sic). Herman n’était pas un analphabète, hein (re-sic) ! Non, aujourd’hui, je me contente de savourer les matches."

Où ça, un doigt d’honneur ?

Lancez-le sur Teodorczyk, qui a retrouvé la poudre jeudi pour planter 2 roses synonymes de 34e titre, il est intarissable. "On a fait beaucoup de cinéma avec son doigt d’honneur à Bruges : qui n’a pas commis dans sa vie un petit geste déplacé ? Et c’est vrai, je défendrai toujours jusqu’au bout mes joueurs : jamais de critique publique, toujours dire les choses en face, entre hommes. Si vous froissez un joueur dans les journaux, vous brisez votre équipe car vous en avez besoin au prochain match… "

Même laïus pour Deschacht, le roi des paris en ligne, pour lequel une prolongation de contrat est dans le pipe-line. "Oli est comme moi, il incarne l’esprit club. Il n’a jamais été une ‘grande vedette internationale’ (sic), il pouvait se contenter de vivre avec l’argent de son père, mais il a voulu démontrer son caractère, je trouve ça admirable. Ses paris ? Je ne dis rien, l’affaire est en justice."

Même coup de chapeau à Frank Boeckx : "Il n’était plus nulle part, il voulait tout arrêter… et aujourd’hui je trouve qu’il mérite le titre de Gardien de l’année. Tu me comprends, fieu ?"

Njet aux Russes

Michel Verschueren fut l’homme de Constant Vanden Stock, comme Herman Van Holsbeeck restera celui de Roger. Et aujourd’hui, pour l’avenir, il y a Alexandre Van Damme : un homme aussi discret que puissant, l’homme sans visage qui refuse toute photo. "Je le connais bien, il sait gérer et connaît la valeur de l’argent. Et il reste très simple, toujours en jeans et en casquette, jamais à s’habiller comme un ‘grand monsieur’ (sic) : il habite en Suisse car il a trop peur… de se faire kidnapper. Mais avec lui, j’ai confiance : lui ne revendra jamais le Sporting à des Russes ou des Chinois, comme OHL vient de le vivre avec des Thaïlandais."

Et juste pour le plaisir et l’exercice, il rembobine son film à lui. "Mon plus beau transfert, c’était Lozano. Tout le monde parle de Rensenbrink, mais ce que Robby avait dans son pied gauche, Juan l’avait… dans les deux. Il était techniquement plus complet, il lui a juste manqué le palmarès : il n’a pas joué en équipe nationale pour les raisons que l’on sait, il a été écarté au Real Madrid pour une bête dispute avec le coach."

Un sous-bock à 12 briques

Un joueur dont les conditions du passage au Parc restent mémorables. "On me téléphone un soir de Washington, le club était en liquidation et on me propose Lozano pour renflouer les caisses. Nous n’avions pas beaucoup de temps, le mercato allait se refermer. La première offre était de 24 millions de FB. Je vais chez Mr Constant : ‘Non, Verschueren, ce n’est pas budgetisé.’ Le prix baisse à 18 millions, même réponse de mon Président : ‘Rentre chez toi, Verschueren.’ J’ai désobéi, je ne suis pas rentré chez moi, j’ai bossé tout le week-end pour faire baisser le prix… à 12 millions. ‘Encore toi, Verschueren !’, me dit Mr Constant. Et quand je lui dis 12 millions, il fait ses grands yeux : ‘Prends, tout de suite !’ J’ai vite décollé pour Washington, on a signé le contrat dans l’aéroport sur un carton de bière ! Un carton Belle-Vue ? Je ne sais plus (rires). "

Ce plus beau transfert aurait plus s’appeler… Jan Ceulemans : "J’ai failli le signer quand j’étais encore à Molenbeek et lui au Lierse… mais on n’avait pas assez d’argent. Ça reste mon plus grand regret. " Plus tard, le Caje aurait pu peut-être intégrer son onze d’or mauve. " Au but, je place Nico De Bree, un fameux athlète. En défense, Grün, Olsen, Peruzovic et Andersen. Au milieu, Coeck, Vercauteren, Zetterberg et Lozano. Et devant, Degryse et Nilis. Sans oublier Koller et Radzinski. Mince, j’ai 13 joueurs, là ? (rires)".

7.157 voix

Le dernier titre est toujours le meilleur, a-t-on coutume de dire. Pour Verschueren, le 25e du club en 2000, reste marqué d’une pierre blanche. "On a été reçu au Palais Royal par le couple princier Philippe et Mathilde. Je reste un monarchiste, grand partisan de l’unité. Les Flamands ont longtemps eu du travail en Wallonie, ils ne doivent pas l’oublier aujourd’hui et doivent aussi tendre la main. J’ai même fait un peu de politique : j’ai fait 7.157 voix de préférence et à 200 voix près, j’étais élu à la Chambre et j’aurais dû quitter le Sporting. Tu m’imagine, moi, le bélier, en politique ?"

Il dit son amour pour le Real Madrid, sort de son portefeuille sa photo-pose avec Silvio Berslusconi et ajoute Michel D’Hooghe et Herman Van Rompuy à Constant Vanden Stock dans sa galerie des belles rencontres. Il évoque aussi la saison de l’Union St-Gilloise… et le titre du RWDM : "Ca me réchauffe le cœur, j’ai toujours dit qu’il y avait la place pour un 2e grand club à Bruxelles… à condition d’avoir de bons dirigeants."

Twittos et tarte aux fraises

Comme à chaque interview "Sur le Gril", on lui demande de faire un selfie pour illustrer l’article. Mais "Mister Michel", surnom dégotté par Tom Ivic, a du mal à faire une photo nette et droite. Côté Twitter, le "Renard Argenté" (© Madame Vanden Sock) est en revanche très alerte. "Je poste chaque jour mes petits messages, j’ai presque 9.000 followers, donc ce n’est pas moi qui cours derrière les autres, hein ? Je ne m’attaque jamais aux personnes, je diffuse toujours des messages positifs… et toujours en alexandrins. Faut faire travailler son esprit, hein chef ? Sinon, on passe son temps à manger du chocolat ou de la tarte aux fraises… (sic)"

Sous-question : a-t-il déjà ses 140 signes en rime, prêts pour sa pierre tombale ? "Je ne veux pas parler de la Mort, je ne veux pas y penser, c’est pour ça que je reste actif et que je veux encore me rendre utile. Ne me tuez pas, manneke, je suis trop jeune pour ça. Enterré sous la pelouse du stade ? Pas pour moi, ça ! Moi, je crois en l’Homme et en sa force de travail, on ne reçoit pas de cadeaux dans la vie. Ou alors si peu. Compris, chef ? "
Né dans le foot, il mourra dans le foot. " La planète transborde une multitude de religions… mais le foot est plus fort qu’une religion : deux équipes de 11 joueurs et un arbitre, et c’est parti. Le foot est aussi parfois pire que la religion : la violence me fait horreur, j’ai mon style mais je déteste les saloperies, tenir le foot durable et sain est un sacré défi pour l’avenir…
"

Et de repartir, clopin-clopant sur ce 34e titre mauve : "Quand on est champion, on a toutes les raisons d’être heureux et serein." Petit ou grand champion, donc.

"Sur le Gril", un rendez-vous hebdomadaire d’Erik Libois à retrouver sur Vivacité le vendredi soir à 20h10, le samedi soir à 22h10 et le dimanche vers 16h30. Et le lundi en télé dans La Tribune.

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