Michel Preud'homme : "À l'intérieur, je souffre…"

Michel Preud'homme se livre à l'exercice du selfie
Michel Preud'homme se livre à l'exercice du selfie - © Tous droits réservés

On l’épingle pour ses sautes d’humeur à l’égard des censeurs et des arbitres, il s’illustre surtout par sa méticulosité, sa grinta de gagneur-né et son palmarès en béton. Il vise son 2e titre de rang avec Bruges avant, sans doute, de prendre du recul. Il recrute ses joueurs sur leur profil mental, appelle les Diables à l’humilité et évoque son bouillon intérieur. Michel Preud’homme passe "Sur le Gril".

Le Club Bruges aborde ces play-offs avec la volonté de prolonger son titre, reconquis l’an dernier après 11 ans de diète. "On va monter en puissance dans ces play-offs car le stage a permis de couper avec notre fin de phase classique en bémol. On retient souvent les meilleurs moments mais la saison du titre, on a aussi notre lot de soucis et de blessés, on a un noyau de qualité identique mais on a gagné en expérience. Le statistiques le montrent c’est souvent plus difficile de confirmer un titre, mais mes joueurs ont faim et je suis confiant."

Car après une consécration vient souvent la décompression, l’entraîneur doit se muer en motivateur. "Je leur ai dit qu’ils pouvaient entrer dans l’Histoire : le Club n’a plus été champion deux années de suite depuis Ernst Happel, il y a 40 ans. Mais l’époque s’est complexifiée, avec les agents et les transferts, les joueurs ont davantage de pouvoir : être dictateur ne sert donc à rien, mais il faut pouvoir convaincre et leur dire que gagner, c’est d’abord respecter leur métier. Et au final, c’est l’autorité du coach qui fait la différence : c’est lui qui décide qui joue ou pas."

Après le combat à Gand, Preud’homme prépare ses troupes pour Charleroi, ce samedi. "Felice Mazzù n’a pas son pareil pour reconstruire une équipe chaque fois qu’elle est décimée. C’est l’un des tout bons coaches belges, mais Francky Dury et Yannick Ferrera le sont aussi quand on voit ce qu’ils réalisent avec leurs moyens. Ce sera à la direction de faire son choix si je décide d’arrêter. Mais Philippe Clement sera aussi un très bon T1, ici ou ailleurs."

Screening mental

Pour ces play-offs qu’il a appris à apprécier ("Il faut accepter les règles du jeu, cela offre des matches intenses et les clubs belges progressent en Europe"), Preud’homme a fait rapatrier son coach mental. "Rudy Heylen avait joué un rôle important dans la conquête du titre l’an passé, il mène des entretiens individuels et est surtout très fort dans les dynamiques de groupes. Notre recrutement comprend des tests psychologiques : c’est important pour moi de savoir comment aborder les joueurs, il y a ceux qui ont un caractère social élevé, ceux qui ont besoin de beaucoup d’explications, ceux qui demandent des challenges permanents, les solitaires, on doit éviter d’avoir trop de profils semblables et à l’avenir on en tiendra compte dans nos transferts."

Gagner, un concept inscrit dans l’ADN même de MPH. "Je tiens ça de ma formation au Standard : depuis tout petit, on ne nous disait qu’une chose : il faut gagner. À cela s’ajoute ma personnalité : je dois tout faire le mieux possible, ça me ronge, même la nuit le foot me réveille. Quand je joue aux cartes ou au golf, c’est pour gagner, sinon ça n’a pas de sens. Je suis capable de relativiser… mais pas tout de suite après un match, il me faut du temps pour digérer. Mais j’accepte la défaite quand je vois qu’on a tout fait pour l’éviter et qu’on a respecté nos engagements."

Ses pétages de plomb vis-à-vis des arbitres sont entrés dans la légende. "J’en ai assez qu’on me ressorte ça chaque fois : ça fait un an que je n’ai plus explosé sur un arbitre, c’est la preuve que je change. Je ressens toujours ce sentiment d’injustice, je bouillis à l’intérieur, mais je me dis de laisser tomber, qu’on ne peut rien y changer. À 58 ans, je deviens philosophe !" (rires)

Avenir en pointillé

L’an passé, après une longue réflexion, il avait rempilé pour un an à Bruges. Pour l’avenir, il réserve toujours sa décision, même si entre les lignes on comprend qu’il va tourner la page brugeoise. "Tirez vos propres conclusions, je n’ai pas encore pris de décision, je gère d’abord les play-offs. Et même si je l’avais prise dans ma tête, cette décision serait encore susceptible de changer. L’an passé aussi, je voulais arrêter, puis j’ai décidé de continuer : je sais que je peux changer d’avis… et c’est important."

Comme l’an passé, où il s’était rétracté pour vivre la Ligue des Champions. "Ce 0 sur 18 a été dur, c’est vrai. Mais je voulais aussi rester par reconnaissance vis-à-vis du club et tenter une nouvelle expérience : rester dans un club où je venais de gagner, ce que je n’avais jamais fait." Avec aussi cette conviction : "Si un jour j’arrête, ce ne sera pas définitif. Je prendrai du repos, mais je recommencerai quand j’aurai récupéré. Mais je ne crains pas l’ennui : tout ce que je fais, je le fais à fond et avec passion, que ce soit le golf ou voir mes proches. J’aimerais aussi voyager : je suis allé partout en Europe… mais je n’ai rien vu d’autre que ma chambre d’hôtel et des stades."

Coaches en puissance

Méticuleux, MPH s’illustre surtout par son goût du détail tactique. "C’est la facette du métier que je préfère, préparer un plan et amener un groupe à suivre cette stratégie. Mais la tactique n’est pas possible sans le physique et l’intelligence des joueurs. J’aime les solliciter pour qu’ils trouvent eux-mêmes des solutions, les amener à réfléchir, à donner leur avis. Dans mon groupe, il n’y a peut-être pas autant de coaches en puissance que dans celle du Standard de mon époque, avec les Gerets, Haan et Daerden, mais Simons, Vormer, Claudemir et Vanaken feront de bons coaches, comme par hasard ce sont des médians…"

Mais choisir, c’est aussi renoncer. "C’est ce que je déteste dans mon métier : ne pas pouvoir contenter tout le monde et devoir écarter des joueurs qui méritent de jouer, mais je privilégie toujours l’équilibre collectif. Et puis il y a toutes ces critiques extérieures de gens qui ne connaissent pas l’interne. Avec internet, tout le monde se permet n’importe quoi. Vous pouvez tout gagner, vous serez encore critiqué, c’est un métier terrible. Mais je ne suis pas pour autant sensible à mon image, sinon je ne m’investirais pas autant pour mes clubs en m’exposant à la critique."

Toujours le même SMS

La superstition est une autre de ses caractéristiques flagrantes. "Je suis moins superstitieux qu’avant, mais il y a des trucs qui me restent. Quand on a été habitué à gagner en faisant certaines choses, on y reste fidèle. Depuis 40 ans, le journaliste liégeois Francis Remy m’envoie un message avant chaque match : quand il oublie, je suis perturbé. Je demande aussi toujours la même place de parking. Mais ça vaut aussi pour les joueurs. En fait, la superstition n’est pas une coquetterie fantaisiste, c’est un cadre, la rigueur, de la préparation." Mais c’est aussi une structure pour se rassurer. "Je reconnais que je suis un inquiet. Mais c’est une bonne chose : quand on croit connaître la vérité, on ne se remet pas en question. C’est bien d’avoir des doutes, car les doutes vous font progresser."

Sur sa compo, il écrit d’abord "Simons et Vormer, mes deux joueurs les plus malins". On lui propose de prendre 3 joueurs au choix en Belgique, il prend "Dossevi et les Eupenois Onyekuru et Jeffren : on a d’ailleurs essayé de les transférer car nos joueurs de flancs sont fragiles." On lui demande le meilleur joueur qu’il ait dirigé. "Axel Witsel était le plus complet, technique, frappe, jeu de tête, endurance, vitesse, puissance. Mais le plus raffiné est Victor Vazquèz : il vous plaçait le ballon où vous vouliez à la vitesse que vous demandiez, sans ses multiples blessures il était titulaire à Barcelone."

L’envie des Diables… ou pas

Vient forcément le chapitre Diables Rouges : Roberto Martinez s’en ira sans doute après la Coupe du Monde 2018. "Je comprends la question, je n’ai dirigé que des clubs et sur un CV, c’est la suite logique… mais je suis atypique (sourire). J’ai toujours eu envie, mais le timing n’était jamais bon : l’envie est là… mais pas à tout prix."

D’ici là, les Diables auront peut-être gagné la Coupe du Monde… comme en rêve Martinez. "On peut la gagner, mais il faut arrêter de dire qu’on est les meilleurs. Notre génération est la plus talentueuse de notre Histoire, c’est vrai, mais on a exagéré avant l’Euro : les joueurs se sont laissés griser par l’euphorie ambiante, on a péché dans la communication, il fallait quelqu’un pour tempérer le discours ambiant."

Reste alors le traditionnel lexique : le mini-questionnaire "en un mot". Timmy Simons ? "Un exemple, il bosse et sent un match comme personne". Bart Verhaeghe ? "Un super gars, le cœur sur la main, son image d’arrogant est faussée." Roger Vanden Stock ? "Un rassembleur, il voit toujours l’intérêt général à la Ligue comme dans son club." Luciano D’Onofrio ? "Mon ami, un grand connaisseur de foot." Marouane Fellaini ? "Un de mes enfants du foot." Eric Gerets ? "Un combattant." José Mourinho, qu’il a découvert de son temps à Benfica ? "Un gagneur qui fait tout pour son groupe, je le rejoins sur ce point... même si à la fin on craque. Mais pour un coach le groupe passe avant tout." Raymond Goethals ? "Un maître tacticien, mais moins moderne dans d’autres aspects du coaching." Standard-Waterschei ? "Un péché de naïveté, si je pouvais changer une décision dans ma carrière, ce serait juste celle-là… car le reste était très bien."

Et comment résumerait-il en un mot… Michel Preud’homme ? "Incompris. Je renvoie une image de moi qui n’est pas moi. Je suis très différent en semaine de ce que je montre à un match. On ne me connaît pas tel que je suis. Mes enfants savent qui je suis, et c’est le plus important. Ce qui compte pour moi aujourd’hui, c’est qu’ils soient fiers de moi. Et je sais qu’ils le sont. Tout le reste est secondaire. Mais j’aimerais qu’ils soient différents de moi : qu’ils apprennent à faire la part des choses, à se tenir au-dessus des polémiques stériles mieux que je ne l’ai fait. Je m’y efforce. Mais à l’intérieur je souffre..."

"Sur le Gril", un rendez-vous hebdomadaire d’Erik Libois à retrouver sur Vivacité le vendredi soir à 20h10, le samedi soir à 22h10 et le dimanche vers 16h30. Et le lundi en télé dans La Tribune.

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