Marco Ilaimaharitra : "Thomas Lemar m'appelle plus souvent que je ne le fais…"

Marco Ilaimaharitra se livre au petit jeu du selfie
Marco Ilaimaharitra se livre au petit jeu du selfie - © Erik Libois

Frappé par une blessure dès son arrivée au Pays Noir, il sort enfin du bois pour éclairer de son talent l’entrejeu zébré. Lancé à la poursuite des Play-Offs 1, il raconte le rôle de leader, les Gilets Jaunes, un savon virtuel à Messi, le sens de l’écoute d’Osihmen, les Zébus et ses acquis tactiques avec Mazzù. Mais il évoque aussi Charleroi-la-Laide, le nom d’Anderlecht en France, les Usines Peugeot, les codes de vestiaire et son goût pour la danse. Sans oublier Hans Vanaken, Anthony Martial, l’OM… et bien sûr la langue malgache. Entre une sortie de Coupe contre Genk et avant d’aller au Parc Astrid, Marco Ilaimaharitra passe "Sur le Gril".

Un nom à rallonge, comme pour contraster avec la saillie de ses passes et, depuis le dernier samedi, de sa frappe dans le but du Cercle : Marco Ilaimaharitra (à répéter sans respirer) est Malgache de naissance, par son père. "Mon nom signifie ‘Celui qui est serein, tranquille’ et ça colle assez bien à ma personnalité hors du terrain, où j’aime être discret… alors qu’en match, je suis plutôt râleur et très mauvais perdant", explique celui qui est arrivé à Charleroi durant l’été 2017, pour reprendre le casier de Damien Marcq, parti à Gand. "Tous les noms malgaches ont une étymologie... mais même pour nous, ils sont imprononçables. Mes équipiers en Equipe Nationale se nomment Razakanantenaiana, Rakotoarisoa, Randriambololona, Nomenjanahary et Rakotoharimala… du coup on les abrège nous-mêmes en Raza, Raka, Randri, Nomen et Rako ! Et ne me demandez pas pourquoi c’est si compliqué… Et encore moins de parler la langue : je comprends un peu, mais de là à causer…"

International depuis un an, le Carolo a participé à la toute première qualification de Madagascar pour la prochaine Coupe d’Afrique des Nations : historique ! "On a une toute bonne génération : vous faites un match Madagascar-Charleroi ou ‘Zébus " (NB le surnom de l’équipe malgache) contre ‘Zèbres’, ce sont les ‘Zébus’ qui gagnent ! Le sélectionneur a fait appel aux expatriés de France et malgré les réticences du début, la qualification a calmé les critiques des locaux. On veut donner du bonheur à ce peuple qui vit dans la misère sans perdre pour autant le sourire : les gens là-bas sont d’une chaleur incroyable. Nous, ici en Europe, on a tout et on se plaint, mais là-bas, le seul fait d’être en vie et de se réveiller le matin suffit à avoir la banane. Après la qualif, nous les joueurs on a donné nos primes à l’Université pour des projets caritatifs. J’ai un profond sentiment national."

Vestiaire festif

Débarqué à Charleroi sans vraiment savoir ("J’ai regardé sur YouTube quelques extraits de matches"), Ilaimaharitra y a retrouvé l’ambiance chaleureuse de son club formateur, Sochaux, autre matricule populaire. "La première fois que j’ai vu le Pays Noir, j’ai été un peu refroidi : j’avais l’image de la Belgique comme d’un beau pays et là, on était loin du compte… Mais ici les gens sont magnifiques de cœur et donnent tout pour leur club. À Sochaux aussi, les gens viennent de loin pour soutenir le club. Malheureusement, la tradition des Usines Peugeot, dont le club était l’émanation, a disparu avec le rachat par des industriels chinois. Là, le club est au plus mal, tout au fond de la Ligue 2. Côté vestiaire aussi, je retrouve ici l’ambiance de Sochaux, avec des copains, du respect et de la musique : je n’ai pas encore connu de vestiaire dominé par les clans et où les gens ne se parlent pas."

Branché sur l’actualité ("Je suis le mouvement des Gilets Jaunes en France, mon père est directement concerné, il doit pas mal rouler pour son travail, les taxes et le prix du carburant augmentent sans cesse, moi j’ai la chance de vivre de ma passion et d’être bien payé…"), le Malgache a grandi dans les quartiers chauds de Mulhouse… au 18e étage d’une tour. "C’était la débrouille, donc on a appris à se contenter de ce qu’on avait. C’est pour ça que mon seul plan de carrière, c’est de rendre à mes parents en leur permettant d’améliorer leur quotidien… même si je l’avoue, je rêve depuis tout petit de l’Olympique de Marseille !"

Leo au taf

Admirateur de Thierry Henry, Mezut Özil et du tout frais Ballon d’Or Luka Modric, le médian carolo a pris ces dernières semaines une dimension supplémentaire, participant grandement au redressement du Sporting. "Je ne sais pas si je suis un leader, disons qu’on a un patron par ligne, avec Penneteau, Martos, moi, Benavente et Osihmen. Sur le terrain, je n’hésite pas à recadrer si nécessaire : même si j’avais Messi comme équipier, je l’ouvrirais ! Quel que soit le statut, le nom, l’âge ou la carrière, chacun doit faire le boulot : si un petit jeune me dit ses quatre vérités et que c’est justifié, je l’accepte. Avec Mazzù aussi, j’ai beaucoup appris : sur le travail défensif, il m’a fait énormément progresser tactiquement."

Bouté hors de la Coupe par Genk ("On est déçus car on visait cette Coupe, mais c’est peut-être un mal pour un bien : le danger était de se croire arrivés, là on va devoir se remettre en question"), Charleroi va plus que jamais s’accrocher à ce wagon des Play-offs 1, qu’il a pu ré-arrimer à la faveur d’une grosse série à domicile. "Après Bruges et Genk, on va négocier d’autres morceaux comme Anderlecht, Gand et le Standard, on saura d’ici Noël si on a le coffre du Top 6. Et contrairement à la saison passée, où on a vu notre avance fondre en fin de phase régulière, on va sans doute enfin pouvoir profiter de la division des points. L’année passée, ça nous avait brouté de chuter comme ça…"

Les textos à Toto

Ilaimaharitra a donc appris à décrypter les inepties du format belge. Car pour le reste, le cuir chez nous n’a rien d’une science exacte. "En Belgique, tout le monde peut battre tout le monde : vous avez un championnat de qualité, pas juste physique comme on me l’avait dit. Un joueur comme Hans Vanaken me plaît particulièrement. Quant à nous, commençons dimanche par Anderlecht : c’est le seul club belge que je connaissais de réputation quand j’étais en France, mais j’avoue que, sans vouloir froisser le prestige des Mauves, je les voyais plus gros que ça. Depuis que je les ai joués, je revois mon point de vue : nous sommes des compétiteurs et on ira à Bruxelles pour gagner !"

Il pourrait avoir des regrets : le Malgache a joué en Equipe de France U19 et U20 avec les Rabiot, Lemar et Martial. " Anthony était vraiment le phénomène de notre génération, impossible de l’arrêter. Thomas Lemar était aussi impressionnant par sa conduite de balle : avec Thomas, on est restés potes, il m’appelle d’ailleurs plus souvent que je ne le fais, il me chambre fréquemment… lui à l’Atletico et moi à Charleroi ! Alors pourquoi eux et pas moi ? Dans les moments difficiles, je n’ai pas assez affronté la réalité : au lieu de bosser deux fois plus, je me réfugiais chez moi et je passais à autre chose, c’était le danger d’habiter près des miens. Il était temps que je sorte de ma zone de confort. Faut dire que longtemps, j’étais bien plus pris par… le basket que par le foot : le virus est venu bien plus tard."

Chacun son rôle

Concentré avant les matches, boudeur après les défaites ("Je suis capable de péter un plomb, mais le soufflé retombe juste après…"), Ilaimaharitra a ses trucs pour gérer la pression. "Je repense souvent à cette psychologue qui nous suivait au Centre de Formation de Sochaux. Elle me disait : ‘quand le stress vient, repense au foot quand tu étais petit et refais de ton métier un simple jeu, en retrouvant la seule notion de plaisir’. Avant chaque match, je me repasse ses paroles. On a tous nos petits rituels : Perbet est le plus coquet du vestiaire, toujours à se recoiffer dans le miroir, Nurio sert les blagues, Mandanda programme la musique, Penneteau mange et dort foot… et moi je danse au vestiaire, ça me vient de mon Papa qui animait les bals de village comme musicien. Le staff technique a aussi ses manies : après un bon résultat, les coaches et les kinés refont tout comme la semaine d’avant, les mêmes gammes à l’entraînement, les mêmes soins !" (rires)

Revenu à l’avant-plan après un mercato chahuté, Charleroi souque toujours pour s’installer dans le gotha des abonnés au top 6. "Notre force est dans le collectif, et on le sait. Ce qui ne nous empêche pas d’avoir nos figures de proue. Benavente est cité à Anderlecht ? Pour moi, il en a largement les qualités : souvenez-vous de son but magnifique l’an passé face aux Mauves. Osihmen, lui, me bluffe par son humilité et ses qualités d’écoute : ce jeune n’a qu’une envie, c’est apprendre et progresser, encore et toujours. Remplacer Rezaei n’était pas une mince affaire : Kaveh est resté un ami et si Bruges a lâché 6 millions pour lui, c’est qu’il les vaut…"

Le fric pas chic

Alors que Marco est lui coté à… 1 million sur les sites de transferts. "Ah bon ? Vous me l’apprenez. Et je m’en fiche complètement. Moi, je joue pour le plaisir, je laisse ces questions d’argent à d’autres. Et si le scandale actuel des affaires permet de clarifier certaines pratiques, ce sera ça de pris."

D’ici là, les Zèbres tenteront de garder leur place dans le troupeau du top 6. À moins de tenter cette question impossible : et s’il devait choisir entre Charleroi champion et Madagascar vainqueur de la CAN ? "Moi je dis… les deux ! Car c’est la grande magie du foot : dans un bon jour, tout le monde peut battre tout le monde. Mais à choisir, je vais quand même dire… la CAN ! Désolé Charleroi." (rires)

Sans dec’ ?

"Sur le Gril", un rendez-vous hebdomadaire d’Erik Libois à retrouver sur Vivacité le vendredi soir à 20h10, le samedi soir à 22h10 et le dimanche vers 16h30. Et le lundi en télé dans La Tribune.

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