"Lucien D'Onofrio a compris qu'un bon business est un business discret"

Lucien D'Onofrio, à gauche
Lucien D'Onofrio, à gauche - © DIRK WAEM - BELGA

Dans son livre "La mano negra, ces forces obscures qui contrôlent le football mondial", Romain Molina dresse le portrait du football moderne et de ses dérives. Agents, business, trafics en tout genre, le jeune journaliste y raconte la grande et la petite histoire du système mis en place par les agents sportifs. Et le Footballgate, le scandale qui frappe notre championnat depuis quelques semaines, ne l’étonne évidemment pas.

Romain Molina, les problèmes rencontrés par Mogi Bayat et Dejan Veljkovic ne vous ont pas étonné. Mais sont-ils à placer dans la même catégorie ?
Romain Molina : "Il y a des grandes différences, entre eux, dans les méthodes et les réseaux utilisés. Mogi Bayat est un "Dealmaker". Il est là pour les négociations avec des potentiels conflits d’intérêts puisqu’il représente parfois l’offre et la demande sur un même dossier. Ce qui peut poser problème mais ce n’est pas du niveau d’un Dejan Veljkovic. On l’a vu avec les affaires autour du club de Malines mais ces deux agents ne sont pas à mettre non plus à égalité avec celui qui est le plus puissant en Belgique : Lucien D’Onofrio !"

Quelle influence lui prêtez-vous ?
"Sa carrière parle pour lui. Ça fait une trentaine d’années qu’il est dans le milieu. Il a tout fait dans le milieu et tenter une définition de sa profession est compliquée. Il est, tour à tour, agent, conseiller, dirigeant. Il fait partie de ces personnes qui sont dans la périphérie du football, essentiellement économique comme les droits d’image ou droits télés, avec des relations pas toujours recommandables au niveau industriel et politique. Au Portugal, par exemple, il faisait la pluie et le beau temps. Et dans des clubs, aussi rivaux que Porto et Benfica, il a énormément d’amis et, d’un simple coup de fil, il peut régler un transfert sans pour autant être associé publiquement au deal puisqu’il aime rester discret."

Avoir des amis est une chose mais les affaires en est une autre. Comment a-t-il fait pour se rendre incontournable ?
"C’est une vraie question. Il a su imposer le respect en tout cas, même si c’est parfois via des gros coups de pression dont il a le secret. On m’a raconté l’anecdote d’une demi-finale de Ligue des Champions jouée par la Juventus. Lucien D’Onofrio s’est rendu à l’hôtel des Italiens et tous les joueurs de la Juve ont fait la queue pour le saluer. Et je parle de joueurs comme Edgar Davids, Alessandro Del Piero ou Zinedine Zidane. Mais le plus important pour lui n’est pas d’avoir de bonnes relations avec des grands joueurs. Il en a surtout avec les décideurs qui tiennent les cordons de la bourse. Il faut dire aussi que si vous faites des affaires avec lui, vous allez gagner de l’argent. Il fait sans doute partie des agents européens les plus puissants de l’histoire. Et même aujourd’hui, malgré son poste à l’Antwerp, il continue d’avoir de l’influence sur d’autres championnats."

S’il n’est jamais en première ligne, qu’il organise depuis les coulisses, comment gagne-t-il sa vie ?
"Je ne pense pas que son banquier est inquiet. Par des droits d’image ou économiques, il est derrière un paquet de transferts. S’il aide sur un dossier, en mettant par exemple des personnes en relation, il va évidemment prendre une commission. Et ça, il l’a fait en Belgique, au Portugal, en Italie, en Allemagne et un peu en Angleterre. Mais il a compris qu’un bon business est un business discret."

Vous parlez de liens avec le milieu économique et politique. Malgré les ennuis judiciaires qu’il a connus, diriez-vous qu’il a des appuis ?
"Je ne vais jamais dire qu’il a des appuis politiques qui le couvrent. Mais il a d’excellents avocats autour de lui. C’est un vrai dossier à creuser et j’ai déjà en partie commencé. Mais, par sa trajectoire de vie, c’est un personnage de film ou de série."

Vu son influence, que vient faire un homme comme D’Onofrio à l’Antwerp ?
"Attention, l’Antwerp a des moyens et une équipe très correcte. Et il est utile pour trouver de bons joueurs parce qu’il connait à la fois le business et le ballon. Mais, dans le même ordre d’idée, que vient faire un homme comme Pini Zahavi à Mouscron ? Il y a des choses parfois en Belgique qui dépassent l’entendement. Après, cela reste plus mesuré qu’à Chypre, au Portugal, dans les pays baltes ou certains pays de l’Est. Et c’est valable aussi en France. Si la justice française, au lieu de se congratuler et de se dire championne du monde, mettait enfin le nez dans les comptes du football français, je pense que la moitié des présidents de club terminerait en prison. Pendant des années, particulièrement en Belgique, on a laissé faire. Il suffit de se remémorer la venue de certains propriétaires, même en division inférieure. Un club endetté se laisse vite attirer par un acquéreur fortuné. Sans compter que pour ces grosses fortunes, un club belge ne coûte pas très cher. Pour ce qui concerne les matchs truqués, il y a bien pire que la Belgique et Lucien D’Onofrio ne touche pas à ce genre de choses. En Belgique, on est sur du business sale mais sans doute pas criminel comme dans d’autres pays."

Faut-il croire en des jours meilleurs après les révélations du Footgate ?
"Je crois que c’est un vœu pieux parce que le football, illustration de la mondialisation, dépasse le simple niveau sportif. Il suffit de voir les personnes, issues du monde politique et économique, que l’on peut rencontrer dans les loges d’un stade. Je salue le travail de la justice belge mais la montagne ne va-t-elle pas accoucher d’une souris ? Il y a déjà eu plusieurs affaires par le passé (Lierse, La Louvière,…). Cela n’a pas changé pour autant. Pourquoi cela changerait aujourd’hui ? D’autant que le phénomène est ancien. Le père de tous ces agents est l’Uruguayen Juan Figer. Champion d’échec et promoteur de spectacle à la base, c’est lui qui a inventé, dans les années 70, le concept de droits télés ou d’image. Il a fait plus de milles transferts dont ceux, à l’époque, de Diego Maradona ou Pelé. Sur les rencontres du Brésil, il était capable d’obtenir l’organisation des matchs amicaux, de négocier les droits télés et les droits d’image des joueurs. De plus, comme il gérait les intérêts du sélectionneur, il faisait en sorte que celui-ci sélectionne des joueurs, même moyens, de son portefeuille. De cette façon, devenant international, il pouvait les revendre plus cher. Echec et mat. Et les D’Onofrio ou Zahavi reprennent ce modèle aujourd’hui."

Ancien agent de joueurs, Lucien D'Onofrio est aussi ancien dirigeant du Standard (entre 1998 et 2011). Il a remporté deux titres de champion avec la formation liégeoise. Condamné, en France en 2007, pour transferts illicites (sentence confirmée en appel en 2012), il a également été poursuivi pour blanchiment d'argent dans le cadre du dossier 'Standard de Liège', mais a payé une transaction pénale de plus d'1.5 million d'euros en 2015 afin d'éviter un procès en correctionnelle, comme le prévoit la loi. Il occupe la fonction de vice-président à l'Antwerp depuis 2017.

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