Jordan Lukaku sur le gril : "On te voit comme un portefeuille, pas comme un être humain"

Prêté à l’Antwerp par la Lazio Rome, il a retrouvé le rythme des matches et rêve à nouveau des Diables Rouges. Il évoque son goût pour l’offensive, le cas Refaelov, l’argent qui pourrit tout, Didier Lamkel Zé, les blessures, Luciano D’Onofrio, la tactique à l’italienne et Olivier Deschacht. Mais aussi Anouar Ait El Hadj, le regard des autres, Franky Vercauteren, les clubs de cœur, Noa Lang, le racisme au quotidien, Kamel Sowah, les Champions Play-Offs et Vincent Kompany. Et bien sûr Romelu. Jordan Lukaku passe " Sur Le Gril ".

Il se présente après l’entraînement du matin, entre une séance chez le kiné et un passage chez le dentiste. C’est le money-time pour tout le monde : à 3 jours du coup d’envoi des Champions Play-Offs (que l’Antwerp va ouvrir en accueillant Genk ce vendredi soir), le Bosuil se prépare à un sprint pour la deuxième place.

" En principe, Bruges a fait le trou et est hors d’atteinte pour le titre : notre job, c’est de gagner un maximum de matches… et de voir où ça nous amène " commence Jordan Lukaku en s’asseyant dans une loge du stade… jouxtant la suite présidentielle. " De toute façon, je n’aime pas cette formule des play-offs et sa division des points : je préfère un championnat sur la longueur, qui récompense la régularité et le travail de toute une année. On n’a pas besoin d’affiches sur quelques semaines : des matches au sommet, on en a aussi en phase régulière ! Ce format favorise les équipes qui ratent leur saison… puis connaissent leur peak de forme en fin de saison. Non, je ne fais pas allusion à Anderlecht, pourquoi ? " (clin d’œil)

" Refaelov ? Tous les joueurs jouent toujours à fond… "

L’ambiance est lourde en Métropole : la veille, Anderlecht a officialisé la signature de Lior Refaelov, le Great Old a répliqué en produisant un communiqué incendiaire. Au détour d’un couloir, on croise Franky Vercauteren… qui reste coi : pas de réaction sur le dossier qui fâche. On ne saura que 48 heures plus tard (le communiqué n'est tombé que ce jeudi soir) que l’Israëlien... ne bouclera pas les matches avec son club.

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Jordan Lukaku : "On te voit comme un portefeuille, pas comme un être humain" © BRUNO FAHY - BELGA

Lior est un joueur très important pour nous et je suis convaincu que ce transfert ne change rien pour lui, ni d’ailleurs pour nous : jusqu’au bout, il aurait joué les matches à fond sous son maillot actuel. Je ne connais aucun joueur qui lève le pied parce qu’il a signé ailleurs : depuis qu’on est petits, bien avant d’être pros, on joue tous les matches pour les gagner ! Après, je comprends sa décision : apparemment, il n’avait pas de proposition ici, et à 35 ans, c’est normal de vouloir assurer son avenir. Une blessure en play-offs, et il se retrouvait sans rien ! On exige toujours des joueurs qu’ils fassent preuve de loyauté et de fidélité… mais les clubs font moins d’histoires quand ils veulent se débarrasser d’un joueur, même si c’est une icône. C’est la loi du foot-business : on s’engage à fond pour son équipe… mais on doit aussi pouvoir penser à soi. En respectant tout le monde. "

" Bruges a le plus progressé… "

Trois saisons qu’il avait quitté la Pro-League et Ostende à destination de la Lazio de Rome : le cadet des Lukaku a rejoint Anvers en prêt, fin septembre, pour se remettre dans le rythme.

Je reviens de loin, après trois opérations quand même… et quasi deux ans sans jouer : je n’ai pas encore le niveau que j’espère, mais ça revient... J’ai encore mal quand je fais certains mouvements, c’est un passage obligé. Si je retourne à Rome cet été ? Je n’en ai aucune idée : je vis au jour le jour, d’abord bien boucler ces Play-Offs, puis on verra. En 3 ans, le foot belge n’a pas beaucoup changé : Bruges a pris le plus d’avance... et d’autres clubs ont régressé. Anderlecht traverse une phase de transition et le Standard a reculé depuis l’époque des Batshuayi, Bulot et Mpoku. Mais il reste de bons joueurs : j’aime bien Noa Lang, le petit Marocain d’Anderlecht (NDLA : Anouar Ait El Hadj) et celui de Louvain, prêté par Leicester (NDLA : Kamel Sowah). "

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Jordan Lukaku : "On te voit comme un portefeuille, pas comme un être humain" © KURT DESPLENTER - BELGA

" Je ne prends aucun plaisir à défendre… "

Relancé en novembre par Ivan Leko, Jordan Lukaku est devenu un indéboulonnable du flanc gauche de Franky Vercauteren : titulaire depuis fin 2020, il a gratté 25 matches sur les trois fronts (Pro-League, Coupe de Belgique, Europaleague) avec 4 assists à la clé.

C’est clair qu’on joue plus en bloc derrière qu’avec Leko, mais c’est l’option du coach actuel. Que ce soit en 3-4-3, en 3-5-2 ou en 5-3-2, je me débrouille… mais de nature, je suis en joueur offensif. Donc dire que je prends du plaisir à défendre… euh, non, pas du tout ! A la Lazio, les consignes sont encore plus tactiques, notamment sur le jeu défensif… mais une fois en possession de balle, on est libre de donner libre cours à notre tempérament offensif. Ici, c’est moins le cas. (Il grimace) Après, ça ne me dérange pas : ça nous ramène des résultats, donc c’est ce qui compte… "

" Anderlecht, pour nous, ce sera toujours la maison… "

Jordan Lukaku recroise ce soir l’homme qui l’a lancé en Pro-League, voici déjà 10 plombes: John van den Brom, aujourd’hui coach de Genk. C’était en 2011…

Pour Romelu comme pour moi, le Sporting restera notre club de cœur… et à vie. On habite toujours tout près, cela reste notre maison. Romelu a dit qu’il reviendrait au Sporting en fin de carrière… mais moi, je ne sais pas : je ne me projette pas si loin. Mais quand je vois ce que Vincent Kompany est en train de faire là-bas, je me dis que le Sporting est sur la bonne voie. On a tout appris à Neerpede… mais une fois qu’on était en âge d’intégrer l’équipe Première, on était peu nombreux à recevoir une vraie chance. Pourtant, il y a toujours eu des prodiges en jeunes à Anderlecht : depuis longtemps, le Sporting est en mesure, comme l’Ajax, de sortir chaque saison des joueurs pour son équipe A... "

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Jordan Lukaku : "On te voit comme un portefeuille, pas comme un être humain" © KRISTOF VAN ACCOM - BELGA

" Kompany nous a ouvert la porte… "

Plus qu’un choix sportif, le Process Kompany réactive donc tout le terreau bruxellois.

Avec Kompany, le Sporting fait enfin les bons choix. Vincent, c’est le capitaine exemplaire, la pure classe, un exemple hors du terrain. Et sur le terrain, c’était un monstre : je me souviens, quand Leander Dendoncker est arrivé en Equipe Nationale, je lui ai dit qu’ici, les entraînements se faisaient à fond, pas comme en club... Mais Leander a eu le malheur de retirer le pied dans un duel avec Kompany… et Vincent a tout arraché, la balle, le terrain… et le petit Dendoncker qui a volé en l’air ! Vincent, c’est notre guide. Il ne s’en rend pas bien compte, mais c’est lui qui, par son exemple a ouvert la porte à tous les jeunes de Bruxelles d’origine allochtone : eux, comme Romelu et moi, on s’est tous dit ‘Il l’a fait, donc c’est possible pour nous aussi, si on bosse on aura notre chance !’ Vincent nous a permis de rêver à tous les possibles… "

" L’argent apporte les problèmes… "

Sauf qu’en optant pour la Lazio, Jordan Lukaku a aussi choisi le club à la réputation la plus sulfureuse en matière d’intolérance : son noyau dur est historiquement associé à l’extrême-droite raciste.

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Jordan Lukaku : "On te voit comme un portefeuille, pas comme un être humain" © BRUNO FAHY - BELGA

" Jusqu’ici, je n'ai pas dû souffrir du racisme en Italie, que ce soit au club ou en ville. Ce sont souvent les supporters adverses qui insultent… mais le problème, c’est la Fédération qui laisse faire et donne juste des petites amendes aux clubs. Mais vous savez, le racisme, je connais depuis tout petit à l’école. Et en football, que ce soit du racisme de fond ou de la pure provocation, ça ne change rien : c’est inacceptable ! Après, j’ai appris à me protéger de tout ça. Romelu et moi, on a grandi dans la pauvreté… et on sait qui sont nos vrais amis : on filtre et on vit dans notre bulle. La notoriété apporte quelques avantages, notamment à Rome où certains restaurants nous offraient le repas, mais ça ne change rien à nos valeurs : célébrité ou pas, argent ou pas, on reste ce qu’on a toujours été, car nos parents nous ont donné un cadre. Ce sont les autres qui nous regardent autrement : quand tu réussis, on te voit comme un portefeuille, pas comme un être humain… "

Les petits papiers…

On lui soumet le jeu des petits papiers : il tire au sort quatre mots-mystères, qu’il est appelé à commenter.

Didier Lamkel Ze (Il éclate de rire) : " Quel phénomène, celui-là ! Quand il a débarqué un matin au club avec le maillot d’Anderlecht, même de l’étranger j’ai reçu des messages qui me disaient ‘Mais il est fou !’ Je n’avais jamais vu ça ! Mais Didier est un type très gentil, qui chante, qui danse, qui met l’ambiance. Le vestiaire n’en voulait plus ? Je ne suis pas au courant… De toute façon, la direction a décidé qu’il jouait… et c’est comme ça ! Il vient de mettre trois fois son nom au référendum du Footballeur Pro : oui, je sais, il avait annoncé au vestiaire qu’il allait faire la blague… "

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Jordan Lukaku : "On te voit comme un portefeuille, pas comme un être humain" © BRUNO FAHY - BELGA

Luciano D’Onofrio : " Pour tout vous dire, je ne l’ai croisé que deux ou trois fois depuis que je suis ici... Mais c’est clair que c’est l’homme fort de ce club : c’est lui qui boucle tous les deals… et même en Belgique, il est incontournable. Les agents ? C’est un métier nécessaire, car le joueur doit se concentrer sur le terrain et ne peut pas passer son temps au téléphone pour négocier. Mais oui, j’ai plutôt tendance à me méfier des agents… L’argent pourrit tout mais notre père, avec sa carrière de joueur, nous a appris à bien nous protéger. "

Marc Wilmots (Il lève les yeux au ciel) " Ah non pas celui-là… Là, vous allez me donner un joker, car j’ai déjà assez parlé de cette personne dans ma vie… " (NDLA : coach des Diables à l’Euro 2016, Wilmots avait sélectionné Jordan Lukaku pour le funeste quart de finale contre le Pays de Galles… et le vestiaire avait déploré sa gestion de la rencontre)

Olivier Deschacht (Il sourit) : " Ah, le vieux Oli… Quelle belle carrière, il fait : être toujours là à 40 ans, c’est incroyable ! On n’était pas spécialement proches, mais il était sympa avec moi… Et toujours correct ! On ne peut pas toujours dire ça entre concurrents pour le même poste… Mais moi, ça m’étonnerait que je sois encore là à 40 balais : le foot est un métier qui use… "

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Jordan Lukaku : "On te voit comme un portefeuille, pas comme un être humain" © VIRGINIE LEFOUR - BELGA

Back gauche, comme Oli : une place toujours à prendre chez les Diables Rouges.

Je sais… même si les joueurs en place actuellement sont très bons. Mais ce ne sont pas des backs gauches naturels… J’espère donc toujours recevoir une nouvelle chance, et pourquoi pas pour cet Euro ? Même si je sais que c’est un peu tard, car les derniers matches-tests, au printemps, sont passés. L’Euro 2016 me laisse un goût amer, mais je ne dois pas me plaindre : quand je vois la manière dont certaines stars se sont fait massacrer à certains tournois, je me dis que ce que j’ai connu n’était rien du tout… "

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