Jonathan Legear : "Aujourd'hui, j'ai une peau d'éléphant"

Enfant de Sclessin, le goéland a mué Canari : passé à St-Trond, Jonathan Legear a laissé derrière lui les stations-service et les rumeurs de coach payé. Devenu trentenaire, le chien fou du flanc droit évoque son cher Standard, les agents louches, le poulet belge, le réseau de Duduche et les tracteurs trudonnaires. Sans oublier un tigre de Grozny, Eden sur la banquette et son transfert avorté à Everton. Jonathan Legear passe " Sur le Gril.

Les années passent, le sourire pétillant demeure, les cheveux blonds aussi. " J’ai 30 ans, les premiers cheveux gris ne vont pas tarder car mon fils Joshua ne reste jamais en place " raconte Papa Legear. " J’aimerais qu’il fasse du foot, mais sa mère ne veut pas : elle dit que ce monde est trop cruel. De toute façon, au mieux il fera gardien : il ne joue qu’avec ses mains ! "

Buteur et victorieux avec St-Trond à Anderlecht, 4e au classement à 4 points de la 2e place, Legear est sorti de son long tunnel rouche. " Sa Pinto voulait me garder, il m’avait promis du temps de jeu après le mercato, mais la direction ne voulait pas bétonner mon contrat. St-Trond me proposait de signer pour 3 ans, je n’ai pas hésité : je suis près de ma famille, ce club dispose d’infrastructures dignes des grands clubs belges. Je dois juste faire attention sur la route : je n’y croise que des tracteurs… "

Et aussi la célèbre Chaussée de l’Amour, qui concentre les lieux hot de St-Trond… "Sur le chemin du stade, je suis obligé d’y passer, sinon j’ai un détour de 15 km… mais ce n’est pas mon truc (rires)."

Pas d’Iena

Parmi les révélations de ce début de saison chaotique, St-Trond se prend à rêver des play-offs 1, l’objectif déclaré de Roland Duchâtelet. " Il ne faut pas s’emballer, le premier bilan se fera en janvier, d’abord assurer les points du maintien. Mais Jonas De Roeck est un bon coach : il ne se complique pas la vie, ses choix et ses explications sont toujours clairs et il compte sur mon expérience auprès des jeunes. Et pas question de me balader de Charlton à Iéna, Alcorcon ou Ujpest, les autres clubs du réseau Duchâtelet : c’est marqué dans mon contrat, je reste près de ma famille. J’aurais pu signer à l’Antwerp et à Ostende, mais je ne bouge plus de mes repères. Des transferts genre Grozny, c’est fini. Même si on ne peut jamais dire jamais... "

Sur le synthétique du Stayen, Legear n’a même pas mal à ses vieux muscles. " Tout le monde croit toujours que je suis blessé, mais au Standard, j’ai toujours été fit : si on ne m’alignait pas, c’était pour des raisons non-sportives. Sur les 35 matches joués à mon retour à Sclessin, j’ai planté des buts et des assists, j’ai été élu 8 ou 9 fois Homme du Match mais chaque fois, je me retrouvais hors de l’équipe. Le Standard est et restera toujours le club de mon cœur, je vais en tribune depuis que j’ai 7 ans. Mais ce club manque de stabilité et il s’y passe trop de trucs bizarres. Le Président n’a pas toujours été bien conseillé, les agents tirent trop de ficelles. En même temps, ils sont incontournables : sans Christophe Henrotay, Tielemans ne signait jamais à Monaco. "

Sifflets zarbis

Le temps de l’entretien, Legear se fait saluer par les passants du Stayen. " Je suis quelqu’un d’authentique, je suis resté proche des gens. Sur un terrain, je ne me cache pas, je donne tout ce que j’ai, les gens aiment ça. Surtout dans cette région. Je viens d’un milieu ouvrier, mes parents m’ont toujours chouchouté, mon père a roulé 400.000 km pour me conduire partout, je veux leur rendre ça aujourd’hui. "

Son retour à Sclessin avec St-Trond est planifié pour 22 décembre, son cadeau de Noël à lui. " Je sais que les supporters ne me siffleront pas, au contraire ils vont m’applaudir car ils savent que je ne voulais pas quitter le Standard. À Anderlecht, c’est différent : je les comprends, je revenais avec le Standard après toutes mes années là-bas en mauve. En plus, avec le Standard ou St-Trond, je les bats chaque fois, donc ça les énerve (rires). Qu’ils me sifflent après le match, je peux l’accepter. Mais le faire d’emblée, avant même de toucher mon premier ballon, ça m’a heurté… "

Bas-côtés, côtés bas

Joueur de flanc, Legear a retrouvé la ligne droite après avoir longtemps serpenté sur les bas-côtés : le carton du Carré, son frontal  de la station-service de Tongres, son nom qui avait circulé après le buzz de Venanzi sur " le joueur qui payait le coach pour jouer ". Legear balaie d’un revers… mais en tirant les leçons. " Je suis très à l’aise avec tout ça. Je ne suis pas ce joueur, j’ai d’ailleurs gagné mon procès contre Sud-Presse et le juge m’a dit que j’avais été sali sans raison. C’est vrai que j’ai fait des bêtises : je sortais, je mangeais mal, j’avais une mauvaise hygiène de vie... Mais 80 % des jeunes joueurs font pareil, on n’est pas préparé à l’argent facile, la notoriété, tout ça. "

Comme un héritage du passé pour l’avenir. " Aujourd’hui, j’ai compris qu’une vie peut basculer en une minute, vous pouvez rester handicapé, causer des dommages irréparables ou perdre ce boulot qui est votre passion. C’est ce que je répète aux jeunes du vestiaire : " profitez de votre chance, vous pratiquez votre passion… mais soyez responsables ". J’aurais bien aimé croiser à l’époque des gens qui me disaient ça aussi. La paternité m’a changé, c’est fini le temps où je ne m’occupais que de moi-même. "

Mati et le Cannibale Edi

À 30 ans, pro depuis 13 saisons (" Tout est allé très vite, à 17 ans j’étais titulaire à Anderlecht, puis en Champions League et chez les Diables, je n’étais pas préparé à autre chose que le foot… "), Legear lorgne dans le rétroviseur. " Je me donne encore 5 ans au plus haut niveau, ensuite j’aimerais parrainer des jeunes. Les équiper pour cette vie pleine de pressions. Leur prodiguer aussi des entraînements individualisés car, dans les clubs, on hisse les jeunes dans le noyau A… puis on les laisse, livrés à eux-mêmes. C’est comme ça que le Standard a gaspillé des grands talents comme Dimata, Mmaae et Badibanga. "

Et des talents, le bougre en a croisé quelques-uns. " Kompany était un phénomène, en Réserve déjà il planait au-dessus du lot. Biglia m’a aussi impressionné. Mais Mati Suarez était le plus grand talent pur, il faisait des trucs de ouf. Au Standard, je retiens Knockaert, Dossevi et surtout Edmilson : Edi fait partie des 3 joueurs les plus complets de Belgique, il a tout, la vitesse, le volume, l’efficacité. "

Anthony II ?

En juin prochain, Legear sera comme tous les Belges : devant sa télé pour le Mondial russe. " Dire qu’en 2010, contre l’Autriche, je suis élu Homme du Match... avec Eden Hazard sur le petit banc ! Mais je n’ai pas de regrets. Et non, je ne serai pas le nouveau Vanden Borre, un gars qui revient de nulle part et se retrouve au Mondial (rires). Je veux juste me relancer, prendre du plaisir et faire une saison complète à St-Trond. Pour les Diables, j’ai mes doutes : je les vois atteindre les quarts de finale… mais pas plus. On parle toujours du foot européen, mais des équipes comme l’Argentine, le Brésil ou le Mexique, c’est encore autre chose... "

Jonathan le Goéland, devenu Canari, serai donc un survivant. " Mes potes me disent toujours que n’importe qui, à ma place, avec mon parcours et toutes les critiques que j’ai subies, aurait déjà arrêté le foot depuis longtemps. Mais je suis toujours là, je ne suis pas mort. À force, je me suis fait une peau d’éléphant. On dit que ce qui ne tue pas rend plus fort : aujourd’hui, je suis plutôt fier de moi. "

Quasi Toffee

Car cette vie fut aussi une incroyable mosaïque. " À Grozny en Tchétchénie, un pays en guerre, j’ai vu des trucs dingues : le Président qui entre au vestiaire avec ses body-guards équipés de mitraillettes, un repas d’équipe organisé chez lui où il avait des tigres et même un zoo complet. Ce passage m’a permis de me mettre à l’abri. Pourtant, Everton me voulait : David Moyes était venu me voir 3 fois, le contrat était signé mais Anderlecht voulait 7-8 millions pour un joueur assez fragile, les Anglais n’ont pas osé. "

Car derrière l’image de chien fou et de garçon un peu naïf, Legear voit plus loin : il a déjà assuré son après-carrière. " J’ai investi dans l’immobilier, j’ai 3 maisons et une dizaine d’appartements. Je gère aussi un food-truck, on a fait tous les festivals de l’été, Werchter, Spa, Dour. On propose de la nourriture saine à base de poulet et d’ingrédients 100% belges : je veux que les gens mangent mieux que moi à l’époque (rires). "

 

" Sur le Gril ", un rendez-vous hebdomadaire d’Erik Libois à retrouver sur Vivacité le vendredi soir à 20h10, le samedi soir à 22h10 et le dimanche vers 16h30. Et le lundi en télé dans La Tribune.

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