Claude Makelele : "Avec Zidane, on s'encourage à distance…"

Claude Makelele se livre au petit jeu du selfie
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Claude Makelele se livre au petit jeu du selfie - © Tous droits réservés

Au Real et chez les Bleus, il était le lieutenant de Zidane… mais Zizou disait de lui qu’il était son "cerveau". Entré dans la carrière de coach, l’ex-Galactique se retrouve en bord de Fagnes, engagé dans le sauvetage d’Eupen. Il évoque le stress, Vincente Del Bosque, la culture de la loose, Wikipédia et les réfugiés. Sans oublier la Marseillaise, le Carnaval… et les feignants. Claude Makelele passe "Sur le Gril".

On le rencontre le jeudi des Vieilles Filles, premier jour du Carnaval d’Eupen. Claude Makelele boucle l’avant-dernier entraînement avant le match-couperet de Malines. "Non, je ne fais pas le Carnaval, mais j’apprends la culture de la Ville" sourit le coach du Kehrweg… qui ne prend pas de cours d’Allemand. "Je parle déjà Français, Anglais et Espagnol, donc… Mais c’est vrai, le Carnaval est une institution ici… mais j’ai beaucoup de travail avec le match de samedi : je dois peaufiner les détails car c’est un match crucial. Le Carnaval, un bon team-building pour l’équipe ? Je crois surtout que les joueurs doivent bien se reposer. Mais si on gagne samedi, pourquoi ne pas faire un tour au cortège, déguisés en Pandas ? Non, je rigole…"

Finaliste de la Coupe du Monde 2006, multi-titré avec le Real, Chelsea et le PSG, Claude Makelele découvre le football d’en bas : celui d’Eupen engagé dans la lutte pour le maintien. "Je n’ai pas de stress particulier pour le match de Malines, car il restera encore des matches pour nous sauver" explique l’ancien Bleu, capé à 71 reprises. "Mais j’ai du stress dans ma fonction de coach, et c’est normal : si une recette existait pour le supprimer, ça se saurait, et le défi est de le transformer en adrénaline. Comme coach, le métier vous ronge davantage car il faut gérer plus de paramètres et transmettre une énergie positive à 25 joueurs. Et vous avez moins de plages de repos."

Polémiques stériles

L’intox a débuté : voici quelques jours, le coach malinois Dennis Van Wijk a référé au dernier duel de phase classique, qui verra Eupen accueillir Mouscron, insinuant que la prétendue solidarité wallonne pourrait jouer en faveur des Pandas. "Je ne réagis pas à ce genre de polémiques : le monde actuel tourne autour de jeux d’influence et de soi-disant complots, j’en ai vu d’autres, je laisse passer… Moi, je crois en mes joueurs, et on a démontré qu’on a les capacités de s’en sortir seuls : depuis le début, on n’a rien volé, on lutte contre les préjugés, mais mes joueurs méritent plus de respect…"

Arrivé fin octobre, Makelele a maintenant balayé ce football-belge qu’il découvrait alors. "Votre championnat est très compétitif, surtout tactiquement et physiquement. Tous les matches sont ouverts, les grands clubs ont des difficultés, des équipes-surprises se mêlent à la lutte pour les Play-Offs 1. Vous avez pas mal de bons jeunes, c’est comme chez nous en France, votre championnat sert de tremplin. Ce n’est pas un hasard si les grands clubs viennent se servir ici. Le meilleur joueur du championnat ? Je ne m’occupe pas des autres clubs. Mais c’est vrai que Ruud Vormer n’a pas volé son Soulier d’Or : c’est un joueur-clé pour son équipe, il est régulier, c’est un vrai leader. Si j’ai repéré des éléments qui me faisaient penser à moi quand j’étais joueur ? Non, il n’y aura jamais de 2ème Makelele, de 2ème Zinedine Zidane, de 2ème Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo : les jeunes doivent s’inspirer des grands joueurs… mais pas les copier."

Sus aux feignants

Venu de Swansea où il était T2, passé très vite par Bastia et le PSG, le Franco-Congolais se définit comme un coach formateur : "Mon but est de faire progresser mes joueurs individuellement : si j’y arrive, le collectif en bénéficie et les résultats suivront, c’est un cercle vertueux. Évidemment j’ai dû m’adapter aux moyens dont je disposais ici : j’ai joué avec des très grands joueurs et la situation n’est plus la même, mais c’est justement mon plaisir de faire évoluer mes joueurs vers l’efficacité. Ce qui compte c’est d’avoir des joueurs réceptifs et désireux d’apprendre. Rien ne m’énerve plus que les feignants…"

Évidemment il ne connaissait pas Eupen avant d’y signer. Mais non, il n’a pas consulté Wikipedia... "Je me suis un peu renseigné sur l’équipe et le potentiel, mais avant de venir je me suis surtout imposé un exercice intellectuel : j’ai imaginé la situation bien plus… négative qu’elle ne l’était pour ne pas tomber de haut. Et du coup, je n’ai eu que de bonnes surprises en débarquant. J’ai observé, j’ai identifié les leaders. J’ai découvert une équipe avec beaucoup de potentiel, où il fallait juste remettre chacun à la bonne position, instaurer une cohésion de groupe et surtout convaincre chacun qu’il ne devait pas faire la différence à lui tout seul."

Pas du ping-pong

Là est l’enjeu : conscientiser chacun au partage des tâches… "Dans une équipe de onze, chacun a un rôle précis et doit bien faire ce qu’il a à faire… au lieu de vouloir tout faire. C’est un sport collectif, pas du tennis ou du ping-pong ! On est revenu aux bases : c’est ainsi que mon équipe est devenue une équipe qui n’encaisse presque plus. Car hormis 2 ou 3 renforts, au surplus arrivés très tard, le redressement s’est opéré avec les joueurs déjà présents."

Pas facile d’obtenir une cohésion à l’heure où les joueurs passent d’un club à l’autre, sans véritable attachement au blason… "C’est la loi du foot-business, il faut faire avec. Même si les joueurs sont des passants, il faut leur expliquer qu’ils doivent tout donner car c’est leur responsabilité vis-à-vis du club qui les paie… et vis-à-vis de leur propre carrière. Chaque club où vous passez est une chance pour votre avenir. Je ne leur parle jamais d’argent, mais je leur montre leur statut de privilégiés par rapport aux gens qui se lèvent le matin pour bosser jusqu’au soir."

CV du passé

Sous contrat longue durée au Kehrweg ("Si je reste aussi en cas de bascule en D1B ? La question ne se pose pas, on va se maintenir !"), Makelele n’a pas un gros ego, il n’a ni voulu, ni… dû se présenter à ses joueurs. "Les joueurs ne me posent pas de questions sur ma carrière, cette page est tournée. Même si je me mêle encore parfois à l’entraînement car la sensation du jeu ne vous quitte pas : on naît avec, on meurt avec ! Avec les réseaux sociaux, les joueurs ont vite fait de tapoter mon CV. Mais vous savez, avoir un grand nom ne vous mène pas très loin : on a un petit avantage au début, mais ça ne dure pas longtemps. Les joueurs ne sont pas stupides, ils regardent d’abord si le travail est bien fait. Disons qu’avoir un grand nom donne juste un peu plus de temps qu’aux autres…"

Passé sous les ordres des plus grands coaches ("J’ai eu José Mourinho, Vincente Del Bosque, Carlo Ancelotti, Laurent Blanc, Aimé Jacquet ou Raymond Domenech, je prends le meilleur de chacun"), Makelele reste évidemment apparenté à Zinedine Zidane, dont il était l’écuyer au Real et chez les Bleus. "Zizou est aussi grand comme coach qu’il l’était comme joueur. Il engage les mêmes valeurs que sur le terrain : c’est un leader et un bosseur, il ne se cachait jamais et prenait toujours ses responsabilités. Regardez ses joueurs, ils ont intégré son mode de fonctionnement. Transmettre cela n’est pas donné à tout le monde, et c’est pour cela que Zizou est un tout grand coach. Ce qu’il a fait durant 2-3 ans au Real, aucun coach au monde, je dis bien au monde, ne l’a réussi. En football, on oublie vite les acquis : le traitement qu’on lui réserve est injuste. Mais je sais qu’il va rebondir. On s’appelle d’ailleurs et on s’encourage mutuellement."

Tous des réfugiés

Mais son vrai modèle à lui, c’est… son père : ancien joueur du Zaïre, Makelele Senior avait fui la sélection après la Coupe du Monde 1974, à laquelle il avait participé, pour se réfugier en Belgique. "Mon père est mon grand modèle, il connaissait le foot par cœur : tout ce qui sortait de sa bouche était pour moi la vérité, il voyait toujours juste. Il a joué en D2 en Belgique, je ne connaissais pas le club en question mais je me suis renseigné et je l’ai retrouvé : je vous le révélerai en fin de saison, je ne veux pas en dire plus. Et non, je n’ai pas fait de pèlerinage sur place !" (rires)

Fuyard du régime de Mobutu, réfugié politique en Belgique : un sort qui renvoie cruellement à la réalité d’aujourd’hui. "Je vois tous ces réfugiés affluer, le monde actuel m’inquiète. C’est incroyable : au départ, nous sommes tous des réfugiés, on a tous voyagé de droite à gauche, nous ne sommes pas d’un Pays, nous sommes du Monde. Mais les hommes ont dû s’attribuer des territoires, et c’est bien dommage. Il faut garder les valeurs du respect, de solidarité et d’humanité. Comment justifier aujourd’hui que des gens meurent de faim, recherchent un abri et n’aient même pas d’eau ? Vous imaginez ça en 2018 ?"

Fini la loose

En juin, ils se croiseront peut-être en Russie. Eux, ce sont les Bleus… et nos Diables. Et s’il lui était donné un jour de diriger nos Diables Rouges ? "Je privilégierai toujours la France : je suis un patriote, je donnais le maximum pour les Bleus, je chantais la Marseillaise à pleins poumons. L’Equipe de France appartient à tout le monde et il fallait se montrer digne de son maillot. En étant sélectionné, j’étais un exemple pour les jeunes de mon pays et tous les gens qui y travaillent. Tout ce qu’on a dit sur les Bleus, avec notamment l’affaire de Knysna et les comportements de stars, étaient des polémiques stériles. Chaque pays connaît ses cycles hauts et ses cycles bas, c’est tout."

On lui demande de se mouiller pour la Coupe du Monde, il mise son écot sur la France… pour des motifs de culture. "Les Bleus ont un petit avantage sur la Belgique, car nous avons la culture du résultat, cette fameuse exigence de gagner. Dès sa formation, chaque joueur en France grandit avec cette idée de mission, de ne pas avoir le droit à l’échec. Chez vous en Belgique, il y a cette tendance à relativiser les échecs. Mais la France est aussi passée par là, par une longue période de loose. Puis est venu le déclic avec ce cycle de victoires : avant c’était "oui mais bon, ce n’est pas grave…", aujourd’hui on fonctionne à l’esprit de compétitivité, le refus de se chercher des excuses. C’est ce qui vous manque encore, mais votre équipe progresse sur ce plan."

Plus prosaïquement, Eupen jouera son avenir samedi à Malines. Et en cas de victoire, verra-t-on Mbaye Leye et ses potos grimés en Pandas au Rosenmontag ? Rien que l’image vaudrait bien le déplacement…

"Sur le Gril", un rendez-vous hebdomadaire d’Erik Libois à retrouver sur Vivacité le vendredi soir à 20h10, le samedi soir à 22h10 et le dimanche vers 16h30. Et le lundi en télé dans La Tribune.

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