Christophe Lepoint : "J'aurais pu faire une carrière à la Fellaini"

Son grand compas rebat le tempo au Canonnier : douze ans après son explosion en terre hurlue, Christophe Lepoint est revenu pour tenter de sauver Mouscron de la bascule. Il évoque son parcours de box-to-box, Bastian Schweinsteiger, les 20% d’un bon vestiaire, Georges Leekens, le poivre dans les chaussettes, Vincent Kompany, les portiques anti-métaux et Souhaliho Meïté. Mais son plaisir à suer, Eric Cantona, les genoux de Pär Zetterberg, les discothèques, Didier Lamkel Zé, l’absence du père et Enzo Scifo. Sans oublier… le gel-douche au mercurochrome. Christophe Lepoint passe "Sur Le Gril".

Près de 500 matches pros… malgré les nombreuses blessures, et toujours la même dégaine : Christophe Lepoint sort le dernier de l’entraînement du mercredi, marqué comme partout par la froidure sibérienne du moment.

 " J’ai les pieds et le crâne gelés ! " rigole le médian natif de Bruxelles. " Je mets parfois du poivre dans mes chaussettes, certains emballent leurs pieds dans des sacs plastique ou mettent des semelles chauffantes. Mais quand il y a match, l’adrénaline vous fait tout oublier. Mon grand gabarit ne m’avantage pas, mais avec mon jeu basé sur l’engagement, j’aime la boue, la pluie ou la neige : je suis un joueur à l’ancienne ! Je suis pro depuis 20 ans, je me bats mais parfois, je me dis que les mentalités ont bien changé… "

" Dans le même bateau… "

Engagés dans la lutte du maintien, les Hurlus ont consacré cette semaine de Coupe à leur visite de championnat à Gand, le club où Lepoint a joué six saisons avec, à la clé, un titre de champion, une deuxième place et une Coupe de Belgique. Une épreuve que Mouscron, sorti d’entrée par l’Union St-Gilloise, a déjà quittée...

Je ne cache pas que ça me fait un peu ch… car j’ai gagné deux fois la Coupe, avec Gand et Zulte Waregem, j’ai aussi atteint deux fois les demis avec Courtrai " reprend Christophe Lepoint. " Mais dans le contexte actuel, notre maintien est la priorité. Je ne vais pas dire qu’on a levé le pied contre l’Union, mais inconsciemment, certains avaient peut-être les idées ailleurs… Moi, que ce soit un entraînement ou un match, j’y vais toujours à fond : c’est dans ma nature ! Pour le maintien, on a les qualités footballistiques pour s’en sortir… mais on devra se serrer le coudes ! Si on joue en individus, ça ne marchera pas ! Joueurs sous contrat, en fin de contrat ou en prêt, peu importe : on est tous dans le même bateau, le coach nous l’a répété hier à l’entraînement. Après, à mon âge, je n’ai plus trop de stress : je m’étais mis la pression pour ma première avec l’Excel à Saint-Trond, je voulais montrer que j’avais encore le niveau. Mais rien à voir avec mon tout premier match pro, avec Munich 1860 : j’avais 17 ans et on jouait notre survie devant 60.000 personnes ! Maintenant, je ne cache pas que je préfère la pression de haut de tableau que le stress du maintien… " (clin d’œil)

"Aux tests physiques, je suis toujours dans les premiers"

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Christophe Lepoint : "J'aurais pu faire une carrière à la Fellaini" © BRUNO FAHY - BELGA

Roi du cardio, Christophe Lepoint a toujours été la référence-piston de ses coaches : il est la bonne à tout faire, le taulier qui prend les écrans et fait les efforts que d’autres ne peuvent (ou veulent…) produire.

J’ai passé 36 ans, mais je vais toujours au charbon : c’est mon style de jeu. Je suis toujours dans les premiers aux tests VMA, parce que j’ai toujours bossé. Pendant les vacances, je vais courir seul. Pendant le premier confinement, je faisais le même circuit pour, chaque fois, améliorer mon record. L’effort, j’aime ça : je me sens bien quand je sue. Le terme box-to-box était taillé pour moi : je fais toujours mes 12 km par match, j’aime attaquer, défendre et m’infiltrer. Je suis attentif à mes datas de kilomètres, de passes et de duels. Mais je vois bien qu’avec les années, je perds de ma vitesse et je dois plus jouer sur mon placement. Il y a des joueurs qui ne font rien en semaine à l’entraînement… et qui pètent tout, le dimanche en match. Moi, j’ai besoin de transpirer la semaine pour être bon le week-end… "

Couteau suisse

La polyvalence incarnée : sur sa fiche transfertmarkt.de, la carrière de Christophe Lepoint est condensée en… 9 postes différents. Le Bruxellois a évolué en milieu offensif à 81 reprises, en box-to-box 48 fois et en pare-chocs défensif 17 fois. 47 fois il a joué comme défenseur central, 6 fois comme milieu droit, 2 fois comme milieu gauche… et 10 fois comme attaquant (dont 2 fois comme ailier, droit et gauche) !

Je suis un petit couteau suisse " sourit-il : " Les coaches ont toujours apprécié mon gabarit et mes capacités de course. À Anderlecht (NDLA : où Lepoint a joué de ses 6 à 17 ans…), j’ai été formé comme défenseur central… mais quand on perdait, le coach me mettait devant. En équipe nationale de jeunes, on me faisait jouer attaquant et je marquais facilement... C’est Philippe Saint-Jean, à Tubize, qui m’a remis au milieu, ma meilleure place. Ma polyvalence a été un grand atout, car je pouvais dépanner partout… et je jouais toujours ! Avec Gand, Hein Vanhaezebrouck m’a fait jouer flanc gauche contre Bruges car il fallait bloquer Thomas Meunier. Avec l’âge, je recule : je vais finir défenseur central ! "

Rambo, le Miraculé,…

Un régime de forçat qui, allié à son type de jeu, a aussi ses revers. On lui parle des genoux de Pär Zetterberg, qui, à 50 ans, vient de se faire poser des prothèses…

Je me sens en forme, je me lève chaque matin sans douleurs. On se moquait souvent, entre joueurs, de nos coaches Vanhaezebrouck et Yves Vanderhaeghe qui boitaient lors des oppositions d’entraînement : ‘Espérons qu’on ne soit pas comme eux, plus tard…’ J’ai été opéré six fois dans ma carrière… mais cinq fois lors du même accident : mon crash en voiture en 2011, où je revenais d’une sortie, m’a brisé le genou, le tibia et le péroné… Et après, à Courtrai, je me suis aussi fait la cheville. La première fois, au portique à l’aéroport, j’ai eu peur de me faire biper… mais c’est passé ! (rire) On m’a surnommé Rambo, ou La Machine. Quand je croise le Doc de La Gantoise, lui m’appelle Le Miraculé… car pour lui, j’étais perdu pour le foot de haut niveau. Sur mon caractère, je suis revenu de nulle part… "

En 2010-11, Lepoint est au summum de sa carrière : le sélectionneur Georges Leekens le convoque pour deux matches amicaux des Diables Rouges, contre la Bulgarie (NDLA : il monte au jeu et marque) et en Finlande (où il… se blesse).

Fellaini était forfait, et Leekens appréciait mon profil et mon tempérament. Encore aujourd’hui, on s’envoie des messages et on se chambre. Michel Preud’homme, lui, voulait m’attirer à Twente. Sans cet accident, qui a mis un coup de frein à mon destin (sic), toute ma carrière décolle peut-être. Sans vouloir me comparer à Marouane, j’aurais peut-être eu un destin comme lui… En football, tout tourne très vite. J’ai fêté ma première sélection en même temps que Kevin De Bruyne et Christian Benteke : regardez nos trois parcours… Mais dans le noyau, il y avait aussi Olivier Deschacht, Bjorn Vleminckx, Jonathan Legear… Et déjà la génération dotée d’aujourd’hui : Romelu Lukaku, Vincent Kompany, Jan Vertonghen ou Axel Witsel. Eden Hazard était au-dessus du lot… mais Mehdi Carcela était là aussi, et il régalait. Je suis très fier d’avoir été là, même peu de temps ! "

"Sans mon père, je suis parti en couille…"

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Christophe Lepoint : "J'aurais pu faire une carrière à la Fellaini" © LAURIE DIEFFEMBACQ - BELGA

Une carrière comme un livre ouvert. Car le CV de Lepoint renseigne aussi des séjours précoces à Munich 1860 et à Gençlerbirligi (Turquie) dès… sa sortie d’adolescence.

Je voulais un premier petit contrat à Anderlecht : même avec 1.000 euros, j’étais content… mais on ne m’y proposait rien. Je suis donc parti. À Munich, mon agent connaissait celui de Bastian Schweinsteiger : un gars très sympa, très humble, on a fait des restos et des anniversaires ensemble… mais malgré mes cours d’Allemand, je n’y arrivais pas. (Il baragouine ‘Ich Bisschen speak’…) Après, avec mon père derrière moi, je ne serais pas parti en couille ! (sic) Il me conduisait au foot, il me cadrait, il me serrait de près. Mon père était tout pour moi… et puis, il est mort. J’avais 15 ans… C’est le pire moment de ma vie, j’étais en pleine crise d’adolescence. Regardez Vincent Kompany : lui aussi a dérapé étant jeune, mais son père était là pour lui... Avec mon père à mes côtés, j’aurais fait une toute autre carrière : je pense encore à lui chaque jour, je suis sûr qu’il me regarde, qu’il est fier… et qu’il me taperait encore sur les doigts ! " (rire)

Vincent Kompany : le nom est lâché. Christophe Lepoint fréquentait Neerpede, deux années au-dessus des Kompany, Anthony Vanden Borre et Pelé Mboyo.

Mon père était délégué de leur équipe, et j’allais souvent les voir jouer. Vincent, je l’ai vu grandir… et il n’a pas changé : c’est un super joueur, doublé d’un super gars. Je lui souhaite le meilleur, mais il s’est mis la barre très, très haut… Quand il était joueur-coach, le Sporting est venu jouer à Courtrai, et il devait s’occuper de tout : jouer son match, diriger les autres, parler à son T2, ce n’était juste pas possible… Et on les a d’ailleurs battus ! " (clin d’œil)

" Teklak douché au mercurochrome… "

Du terrain au brassard de coach : une reconversion assez classique qui pointe aussi pour le Hurlu…

Je voulais m’inscrire aux formations d’entraîneur mais avec la crise sanitaire, tout est reporté… Avec moi comme coach, mes joueurs devront bosser : je ne laisserai rien passer ! (rire) Un coach doit être capable de tenir un vestiaire : une bonne ambiance, c’est déjà 20 % d’une victoire ! C’est à Gand et à Waregem que j’ai connu les meilleurs vestiaires… et les résultats ont suivi. Mais à Mouscron, c’était aussi fort : on mettait des seaux d’eau sur les portes, on rasait les sourcils… et j’ai même mis du mercurochrome dans le gel-douche rouge de mon ami Alex Teklak ! (Il éclate de rire) Ça doit souder un collectif : quand je vois un Didier Lamkel Ze, je ne veux pas d’un équipier pareil… Je lui dirais les choses calmement, car je ne me suis jamais accroché avec personne : maintenant, si le gars ne comprend pas, tant pis… Après, je dois reconnaître qu’il est très fort mentalement pour faire ce qu’il fait sur un terrain… avec tout le monde contre lui ! Mais pour moi, ce sera toujours l’équipe avant l’individu… "

"J’ai toujours fait les bons choix"

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Christophe Lepoint : "J'aurais pu faire une carrière à la Fellaini" © JOHN THYS-MICHEL KRAKOWSKI - BELGA

Fan d’Enzo Scifo et d’Eric Cantona (" mes idoles de jeunesse "), admirateur d’Hans Vanaken (" le meilleur en Belgique ") et de Souhaliho Meïté (" le meilleur équipier que j’ai eu ", ex de Waregem, aujourd’hui au Milan AC), Christophe Lepoint aborde sa dernière ligne droite.

Le monde du football est un monde vicieux, qui peut faire perdre la tête : des jeunes se retrouvent avec des premiers contrats à 25.000 euros par mois… Je ne me suis jamais pris pour un autre, je ne me la suis jamais pétée avec des bagnoles, des bijoux ou des montres. J’étais un bon vivant, c’est vrai, j’aimais boire mon petit verre pour décompresser après les matches… Mais après l’accident, on ne m’a plus jamais vu dans une discothèque : ma femme m’a fait comprendre que c’était ma dernière chance… J’ai fait des erreurs, comme tout le monde, mais fondamentalement, j’ai toujours fait les bons choix, sans jamais rien me laisser dicter par des agents…. J’aurais pu signer en Arabie Saoudite, mais ma famille est prioritaire. J’ai cassé mon contrat à Charlton, car ma fille avait des soucis de santé. J’ai besoin de stabilité, j’ai mes petites habitudes : je conduis mes enfants à l’école, je prépare à manger, ma vie est basique. Non, je ne suis plus le roi du pétrole ! " (rire)

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