Anderlecht-Standard (2/5) : un Bombardier, une trompette… et un rhétoricien

Le Classico version 2018
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Le Classico version 2018 - © YORICK JANSENS - BELGA

Suite de notre série sur les Clasicos atypiques, avant le choc Anderlecht-Standard de la 14e Journée, dimanche à Bruxelles. Le 218e Classico de l’Histoire. Le 195e parmi l'élite. Une Histoire entamée il y a… 101 années. Et parsemée de croustillants épisodes.
 

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11 novembre 1945 : le Classico de l’Armistice… (6-2)

En ce jour de commémoration de l’Armistice (14-18 et, par analogie, 40-45) et d’hommage aux martyrs des combats, que font donc les footeux ? Ils se paient une tranche de Clasico ! Peu respectueux des célébrations, Anderlecht sort les canons et enfile 6 perles au collier des pauvres Liégeois. Car en tête d’armada mauve trône un Bombardier : titulaire du sobriquet pour sa frappe de mule et sa tête chercheuse de but adverse, Jef Mermans assure 2 des 6 buts de ce tout premier duel fratricide de l’après-Guerre.

Précision : guerre ou pas guerre, le championnat s’est poursuivi durant l’Occupation, à l’exception des saisons 39-40 et 44-45 ! Mais un championnat en forme de divisions régionales, car les clubs sont décimés par les réquisitions au combat de certains de leurs joueurs ainsi que par les difficultés à se déplacer, vu la présence allemande et la destruction de nombreuses voies ferrées et routières. Le football sert donc de distraction, un peu comme si la Pro-League en version 100% télé faisait office de dérivatif en période de pandémie imposant des huis clos. Pure spéculation bien sûr…

Après la fin des conflits, la Fédération décidera d’ailleurs d’invalider les relégations de clubs durant les trois " championnats de guerre "… tout en acceptant les clubs promus. Du coup, il y a foule au guichet de la D1 en 1945-46 : 19 clubs, le plus long championnat à ce jour, avec 342 matches !

La faute au terrain gras

Pourtant vainqueur de 2 de ses 3 visites au Stade Emile Versé durant l’Occupation, le Standard paie donc la note à la Libération. Dans Les Sports, ancêtre de La Dernière Heure, la raison de ce 6-2 bien tripoté est triple pour le chroniqueur : le terrain gras " surtout au centre, avantageant les halves et intérieurs à dribbles court et pratiquant le short-passing " (sic), le mauvais placement tactique des " demis d’aile " (re-sic) liégeois et la vitesse d’exécution des Anderlechtois " pratiquant un agréable jeu de feintes " (re-re-sic).

Aurochs local, Jef Mermans est très remonté dès qu’il distingue une étoffe rouche : de 1943 à 1947, il butera 8 pions dans le panier liégeois lors de 5 Clasico consécutifs. Il rentrera même un total perso, sur sa carrière, de 15 giclettes face aux Rouches – notamment un quadruplé lors du 6-1 de 1952).

Fin 1945-46, Anderlecht ne terminera que 3e, Malines étant sacré premier Champion de Belgique d’après-guerre : le Standard, lui, finira modeste 12e – les grands combats sont pour les années 60… Aux buteurs, Mermans (32 pions) sera même devancé par le Malinois Bert De Cleyn et un certain Arsène Vaillant, futur équipier de Mermans au Parc… et futur préposé aux micros.

Sacrée fanfare

Mais le Bombardier mauve aurait très bien pu… ne jamais l’être. Pour son tout premier entraîenement sous les couleurs mauves, l’Anversois Mermans se vit refuser l’entrée au vestiaire par des sbires du club ignorant sa bobine : " Tu viens de Tubantia Borgerhout ? Retournes-y, à ta fanfare : ici, on joue au foot, pas de la trompette ! " Mermans le raconte lui-même dans sa biographie : " Sans l’arrivée du coach Cassis Adams, je n’entrais jamais dans ce vestiaire ! " Véritable chat noir à ses débuts, Mermans infligea même à ses couleurs une… défaite par forfait : non-affilié pour son premier match, il monta quand même au jeu face à Gand et frappa 3 fois (6-1… reconverti en 0-5). 

Arrivé au Parc pour… 125.000 Francs (3.000 euros !), l’Anversois Mermans fut courtisé par Arsenal, Torino et le Real Madrid. L’AS Roma proposa même 30 millions de Lires, une Alfa Roméo… et un appartement 7 chambres, mais rien n’y fit : le Président mauve Albert Roosens refusa. Et Jef Mermans (2e meilleur buteur belge de tous les temps, 367 buts en mauve, 60 de plus que Paul Van Himst…) finit fonctionnaire communal à Merksem. Où le stade porte son nom. Sans fanfare, ni trompettes.

24 août 1977 : le Classico... de la Rhéto (3-1)

Un bon vieux cursus en option Latin-Sciences à l’Athénée de Seraing, rien de tel pour percer dans les bois rouches. À l’heure où la plupart des écoliers profitent de leur fin de vacances d’été, le jeune Michel Preud’homme crache dans ses gants : à 18 ans et demi, le fraîchement diplômé de Rhéto chausse ses premières talonnettes de titulaire au parc Astrid. La semaine précédente contre Boom, le 3e gardien de Sclessin a relayé en fin de match le poissard Jean-Pol Crucifix, victime d’un " trou dans l’oreille " (terme de jargon pour la commotion cérébrale). Crucifix avait perdu le sien : éternelle doublure de Christian Piot, il venait de recevoir sa chance après une blessure du pieux Piot.

La boucle rebelle et le regard doux " : c’est ainsi que le futur MPH émerge des papiers de l’époque, qui esquissent le portrait d’une talent naissant… et très déterminé. " À notre époque, un garçon de 18 ans et demi est aussi aguerri qu’un de 25 il y a une dizaine d’années " commente son coach de l’époque, un certain Robert Waseige… qui se brouillera 25 ans plus tard avec son ex-poulain, devenu entre-temps son Directeur Sportif à Sclessin.

Plus tard ", Preud’homme veut faire véto : il kiffe les animaux, il sera vétérinaire. Mais palper les mouches avant les attaquants d’en face, Michmiche prend itou. Le parc Astrid sera donc son grand soir. Mais cette fois sans tunique noire : depuis ses classes d’âge, le jeune portier joue toujours en noir. Comme Jean Nicolay. Comme Piot. Ses idoles.

" Nerfs d’acier "

C’est l’Anderlecht des grandes soirées européennes, qui va faire sienne la Coupe des Vainqueurs de Coupes (West Ham et Austria Vienne) et la Super Coupe d’Europe (Bayern Munich et Liverpool). Une équipe qui, à l’image de Robbie Rensenbrink préfère le port du smoking pour bals continentaux à celui de la salopette pour joutes de bourrins en Gaule profonde. Mais un Clasico reste hors-norme : de 1972 à 1978, les Mauves alignent 8 succès de suite sur le rival rouche… et le futur MPH n’y changera rien ce soir-là.

Outre ses grandes qualités, ce garçon jouit de nerfs d’acier " explique de la tribune Christian Piot, venu en soutien du jeune Preud’homme… qui ne lui rendra jamais sa place. Les témoins du baptême sont nombreux : 38.000 spectateurs s’entassent au Stade Emile Versé… qui peut encore accueillir les supporters debout. Embouteillages aux guichets : le coup d’envoi est retardé car des fans doivent accéder à leur place via la ligne de touche. Impossible pour le juge de ligne d’officier : même le Président Constant Vanden Stock, coiffé de son éternel feutre, vient assister les services d’ordre pour écouler le public.

MPH sortira une tête piquée de Peter Ressel et verra un péno de Johnny Dusbaba renvoyé par sa latte. Mais il ne pourra rien sur les 3 roses mauves : Benny Nielsen sort une volée Danish Dynamite, Arie Haan remporte de la tête son duel sur Philippe Garot (qui, à 71 ans aujourd’hui, tâte toujours du cuir au Condroz !) avant que Swatje Vander Elst n’enfile une ultime perle bruxelloise sur une action personnelle où il mouche 3 défenseurs visiteurs. Alfred Riedl, la moustache autrichienne disparue il y a quelques mois, sauvera l’honneur principautaire.

Tout dépensé en bijoux...

Le début d’un fameux parcours : MPH ne quittera plus le but rouche, accélérant les adieux de Piot. Et accordera ses premières interviews devant l’Athénée de Seraing, juste en face du bistrot tenu par un ancien arrière liégeois, Marinko Rupcic. On ignore s’il s’agissait des premiers symptômes de la future (et légendaire) superstition de l’oiseau d’Ougrée.

Les 32.000 francs (800 euros…) de son premier salaire, l’impétrant les dépense… en bijoux. Mais pour les deux première femmes de sa vie : un médaillon en or pour sa grand-mère, une bague sertie de diamants pour sa maman. C’était sa promesse faite depuis toujours.

En fin de saison, les deux rivaux termineront dans un mouchoir de poche, dans la foulée du Club Brugeois, champion pour la 3e fois de suite… et battu par le seul Kenny Dalglish (Liverpool) en finale de la Coupe des Champions à Wembley. Et la D2 révèlera un promu qui coécrira une page noire de l’Histoire du Standard quelques saison plus tard : Waterschei…

(Série à suivre demain)

Episode 1 :  Un huis clos, des poules et un Mpenza

Le palmarès en vidéo : Les confrontations entre Anderlecht et le Standard

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