Rétro : Paul Anspach, le mousquetaire suédois

L'escrime belge a connu ses grandes heures
L'escrime belge a connu ses grandes heures - © ERIC LALMAND - BELGA

Qu’avaient donc en commun Paul Anspach, bourgeois de grande famille né en 1882, et Charles de Batz de Castelmore dit D’Artagnan ? La réponse tient en un bout de métal allongé : l’épée ! Des trois armes de l’escrime, l’épée est par excellence l’arme du duel singulier, popularisé par les Mousquetaires du XVIIe siècle.

Entre le fleuret, arme de l’élégance où le geste compte bien plus que l’objectif de tuer, et le sabre, l’arme du cavalier où est autorisé chaque coup porté au tronc (de sorte d’épargner le cheval, à l’origine), l’épée est l’arme complète et majeure : la touche est permise sur chaque partie du corps, c’est donc la discipline-phare de l’escrime, ouverte tant aux attaquants qu’aux attentistes.


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Comme chaque enfant, Paul Anspach a dû être biberonné aux romans de cape et d’épée. Le plus Gascon des Belges en fera bon usage : il sera partie à 5 (une en individuel, 4 en équipe) des 9 médailles décrochées par l’escrime belge aux Jeux Olympiques ! Et manifestement, le petit-neveu du Bourgmestre de Bruxelles (qui donnera son nom au fameux Boulevard Jules Anspach) est porté par les frimas du Nord suédois.

L’homme de Stockholm

L’heure de gloire de Paul Anspach sonne en effet le 13 juillet 1912 lors des Jeux Olympiques de Stockholm, les premiers réunissant des athlètes des 5 continents – et dont on décria (déjà) le gigantisme, avec ses 2407 participants… Ce jour-là, le natif de Burcht gagne 6 de ses 7 combats et domine un Norvégien en finale pour sertir son fer d’or olympique. La médaille de bronze du tournoi d’épée échoira d’ailleurs à un autre Belge, le dénommé Philippe le Hardy de Beaulieu qui, avec ses multiples particules, avait bien mérité le titre de Vicomte…

Trois jours plus tôt, Paul Anspach avait déjà tâté de l’or olympique en menant l’équipe belge à la victoire dans le tournoi par équipes. Autant partager les breloques en famille : parmi ses 5 équipiers figurait son petit frère Henri Anspach, 5e du tournoi olympique au sabre… et plus tard peintre reconnu à Paris.

Stockholm fut donc synonyme de triomphe pour les Anspach et de razzia pour la Belgique : précisons tout de même que la France et l’Italie, les deux nations-phares du moment, avaient déclaré forfait pour protester contre les règlements du tournoi… L’année suivante d’ailleurs, Paul Anspach fut appelé, au titre de champion olympique sortant, à participer à l’élaboration d’une réglementation qui devait mettre tout le monde d’accord. Avec dès l’après-guerre, l’apparition des premières armes électrifiées qui mettront fin à toutes les polémiques. L’ébauche, pour Anspach, d’une future carrière de dirigeant...

Monsieur Rendement

Comme sportif, Paul Anspach applique un excellent rendement : il participera à 4 éditions des JO et en ramènera 5 médailles ! Le parcours débute le 24 juillet 1908 au White City Stadium de Londres (où jouera plus tard l'équipe de foot des Queens Park Rangers) : pour les tous premiers JO britanniques, l’équipe belge emmenée par les Anspach Brothers décroche le bronze à l’épée derrière… la France et l’Italie. Passé la 1ère Guerre Mondiale à laquelle il participera comme volontaire, Paul Anspach vivra les JO d’Anvers en 1920 et ceux de Paris de 1924.

Paradoxalement les Jeux de 1920, les plus fertiles pour la Belgique avec 36 médailles, sont aussi les plus pauvres pour nos tireurs : Anspach & Cie n’obtiennent qu’une médaille d’argent, en épée par équipe. Il faut dire que cette année-là, l’ogre italien rafle quasi tout, emmené par les frères Nadi, dont l’ainé Nedo gagne… 5 des 6 médailles d’or possibles, avec les 3 différentes armes : une performance plus jamais égalée.

Dans l’équipe belge, figurent deux tireurs très particuliers : Victor Boin, sportif polyvalent (doublé médaillé olympique… en water-polo), journaliste et pilote d’avion, et Fernand de Montigny, médaillé de bronze en hockey sur gazon de ces mêmes Jeux anversois… dont cet architecte de formation avait aussi dessiné les plans du stade du Kiel !

La revanche à Paris

La revanche de l’escrime noir-jaune-rouge tombera 4 ans plus tard lors des JO de Paris, qui seront ceux de Johnny Tarzan Weissmuller et inspireront Les Chariots de feu : les escrimeurs belges moissonnent 4 médailles, meilleur score de notre histoire olympique.

Comme d’habitude, Paul Anspach y contribue en confirmant la médaille d’argent belge de 1920 à l’épée par équipes, ne perdant la grande finale 5-10 que face à la France de Roger Ducret (toujours à ce jour recordman français aux JO avec 8 médailles au total). Pour l’anecdote, l’équipe belge aligne un certain Léon Tom qui, 4 ans plus tard à Saint-Moritz, fera 6e de l’épreuve… de bobsleigh.

Delporte et Van Damme

À 42 ans, Anspach a dépassé le pic de sa carrière : en épée individuel, il ne termine qu’à la 9e place. Sur la plus haut marche du podium trône la relève tricolore : Charles Delporte n’a que 31 ans et domine en finale le même Ducret, qui grattera pourtant 5 breloques à Paris. Avec Anspach, Delporte reste à ce jour le seul escrimeur belge à avoir épinglé l’or olympique. Il fait d’ailleurs aussi partie de l’équipe belge médaillée d’argent du tournoi parisien.

L’autre tireur belge à s’illustrer à Paname est fleurettiste et se nomme Maurice Van Damme : il ramène deux médailles, la première de bronze en individuel, la seconde d’argent par équipe. Chaque fois devant Van Damme, il y a les invincibles Français, qui tirent à domicile. " À la fin de l’envoi, je touche ! " comme faisait dire Edmond Rostand à son Cyrano de Bergerac.

La route du dirigeant

C’est déjà le chant du cygne pour l’escrime belge sur la piste. Retraité sportif, Anspach fera carrière comme avocat et surtout dirigeant : de 1933 à 1939 puis de 1946 à 1950, il présidera la Fédération Internationale d’Escrime (FIE)… que la Belgique avait cofondée dès 1913. Durant la 2e Guerre Mondiale, Anspach fut même emprisonné par la Gestapo et interrogé par les Nazis…

Mais il faut croire que l’escrime maintient vigoureux : Paul Anspach se maria trois fois et eut 6 enfants, avant de s’éteindre en 1981… dans sa centième année !

Une dernière pour la route

Depuis l’époque Anspach, l’escrime belge n’a brillé qu’une seule fois aux JO : lors des premiers Jeux de l’après-guerre en 1948, dans un Londres meurtri par les bombardements, la Belgique décroche sa toute dernière médaille jusqu’à ce jour avec son équipe de fleuret. Ce sont les tous premiers Jeux télévisés de l’Histoire, les tireurs belges obtiennent le bronze en dominant les Etats-Unis 9-7 dans la joute décisive.

L’artisan principal de ce succès s’appelle Georges de Bourguignon, qui marque à lui seul 3 points grâce à trois assauts gagnants. Conformément à la tradition élitaire de l’escrime, l’équipe belge aligne le Comte André van de Werve de Vorsselaer, descendant d’une des plus vieilles familles de la noblesse anversoise, et qui sera plus tard le maître d’armes personnel du Roi d’Egypte Farouk Ier.

Mais jusqu’à preuve du contraire, Charles de Batz de Castelmore dit D’Artagnan n’eut pas de descendant belge... A moins que Paul Anspach ?