Rétro : Annelies Bredael et Polydore Veirman, ramer pour exister...

Comme l’écrit joliment le site du COIB, l’aviron "est le seul sport où les participants passent la ligne d’arrivée… en arrière". Pour autant, la Belgique ne s’est pas mise à l’envers pour y briller : notre pays fait partie des pionniers fondateurs, en 1892, de la FISA, la Fédération Internationale des Sociétés d’Aviron.

Au classement olympique de tous les temps, la Belgique occupe la 21e place, entre la Chine et la Finlande, d’une hiérarchie dominée par la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l’ancien Bloc de l’Est. Car oui : nos rameurs ont empilé 8 médailles à la rame (6 d’argent et 2 de bronze… mais aucune d’or), même si la moitié d’elles sont tombées avant 1928. Autres temps, autres mœurs...

Barcelone, 1992 : l’argent pour Annelies Bredael (skiff)

La médaille la plus médiatique fut celle d’argent obtenue en 1992 à Barcelone par Annelies Bredael. Alors que son homonyme Jacques (NDLA : aucun lien de parenté) informait chaque soir les téléspectateurs du JT de la RTBF, la Brabançonne aux épaules de déménageuse (1,75 m, 68 kg) alignait les coups de rame et brillait surtout en skiff, la discipline individuelle de l’aviron.


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Présente déjà aux JO de Séoul de 1988 dans le quatre de pointe belge (6e place finale), Bredael crève l’écran le 2 août 1992 : sur le plan d’eau catalan de Lake Banyoles, la Belge gratte la 2e place derrière la légende roumaine Elisabeta Lipa (rameuse la plus titrée de l’Histoire avec 8 médailles olympiques… mais qui cadençait sans doute à de drôles de substances syldaves) mais devant la grande favorite canadienne Silken Laumann, diminuée par une blessure encourue avant les Jeux.

"La Roumaine avait vite fait le vide derrière elle, on était deux ou trois à sprinter pour la 2e place et j’ai tout donné…", expliquait Annelies Bredael à son retour de Catalogne. "Comparé aux grands formats de l’aviron, moi avec mon petit gabarit, j’ai toujours dû me débrouiller avec mes qualités : j’ai de longs bras et de longues jambes, c'était mes atouts."

Née pour ramer...

Née à Willebroek, à quelques longueurs du plan d’eau d’Hazewinkel, centre national de l’aviron belge, Annelies Bredael était vouée à dompter les flots.

"À l’école, on pouvait gagner des initiations à l’aviron via le BLOSO (NDLA : l’ADEPS flamand). On a commencé avec 5 copines, je suis la seule à avoir continué... Être au grand air, voir les arbres, humer le vent : j’ai toujours adoré ça, je n’aurais pas pu être nageuse et passer mon temps à compter les carrelages du fond de la piscine… Evidemment, s’entraîner 13 fois par semaine était parfois ardu. Mais un jour que je revenais d’une séance en pestant sur la pluie et le froid, ma mère m’a dit ‘Pas de problème, prends la raclette et le seau, et aide-moi à nettoyer’: j’ai compris le message et je ne me suis plus jamais plainte."

Mais à l’exception d’une victoire à la régulière au terme de la Coupe du Monde 1991, Bredael incarne le destin de la compétitrice... toujours placée, jamais gagnante : elle échoue à la médaille de bronze aux Championnats du Monde 1991, 1993 et 1994 ! Qualifiée pour ses 3e Olympiades en 1996 à Atlanta, Bredael remporte enfin la finale du skiff… mais il s’agissait de la Finale B (7e place finale). Au niveau belge, sa médaille de Barcelone lui valut le Trophée National du Mérite Sportif et le titre de Sportive de l’Année 1992.

Après ma médaille, j’ai été reçu au Palais Royal et lors de la réception, Eddy Merckx est venu me saluer : ‘Salut, Annelies !’ Je n’en croyais pas mes yeux ! Mais deux jours après ma médaille, je travaillais au garage qu’on a repris de nos parents, avec mon frère et ma sœur. La vie continuait ! "

90 titres belges...

Sport magnifiant la force, l’endurance, la technique et l’expérience, l’aviron offrit aussi à la Brabançonne une exceptionnelle longévité : de 1989 à 2000, Bredael rafla tous les titres nationaux de skiff et mena son club du TRT Hazewinkel à une domination sans partage dans les 5 autres catégories de l’aviron. En 2008, à 43 ans, Bredael tenta… et réussit un joli come-back en remportant, avec sa complice Ann Haesebrouck (voir plus bas), le titre national en deux de couple : le bateau affichait une moyenne d'âge de 41 ans ! Et pour Bredael, c'était un… 90e titre national à afficher dans la vitrine du salon !

A 54 ans aujourd’hui, Bredael a eu 3 enfants avec son mari… rencontré forcément sur un bateau, puisqu’il était aussi rameur. "On n’a jamais ramé ensemble… et il ne vaut mieux pas : sur un bateau, il faut un chef qui dirige et donne la cadence, nous on se serait pris le bec. On doit toujours prendre comme équipier quelqu’un dont on n’est pas trop proche… Mais l’aviron reste ma passion : j’entraîne dans mon club formateur, mes enfants y rament aussi et quand j’ai le temps, je saute sur le bateau. Et j’espère bien le faire jusqu’à mes 70 ans…"

Mais sans trop réfléchir. Car comme disait quelqu’un : "L’aviron est un sport si dur que si les rameurs se mettaient à penser en ramant, ils stopperaient immédiatement..." Pas faux.

Londres 1908, Stockholm 1912 : Polydore Veirman, une moustache et des biceps

C’est l’ère du sport réservé aux gentlemen à moustache, nœud pap’ et redingote à la ville... et à l'eau, pull en flanelle cintré sur petit short. Interdiction aux femmes de s’en mêler : le sport olympique, tel que pensé par le Baron Pierre de Coubertin, était résolument misogyne…

Rien que par son prénom à rallonge, Polydore Jules Léon Veirman (né à Gand en 1881) incarne bien ce temps où l’élégance doit porter jusqu’au coup de rame. En plus, armé de ses pales, ledit Veirman sait être efficace et devient le principal pourvoyeur métallique de l’aviron belge : 2 médailles olympiques et 7 continentales !

Membre du fameux Royal Nautique Gand qui domine l’aviron belge et international de l’époque, Veirman a 27 ans, l’âge de la maturité, quand il participe en 1908 à Londres à ses premiers Jeux Olympiques. Dans la catégorie majeure : le bateau de huit ! Cette même discipline magnifiée par les épiques joutes nautiques entre les universités de Cambridge et Oxford.

Mieux: en 1908, le huit gantois est considéré… comme le meilleur du monde! Entre 1897 et 1910, le huit belge a gagné tous les Euros à l’exception des éditions 1905 et 1909 ! Et sur les terres de son rival britannique, le bateau gantois gagnera deux fois les fameuses régates d’Henley ! Favoris proclamés au titre olympique, Veirman et ses acolytes mèneront en finale, avant de se faire coiffer de deux longueurs par l’équipage britannique… composé intégralement de rameurs du binôme Oxford-Cambridge.

Maudite 2e place...

"On ne gagne pas une médaille d’argent, on perd une médaille d’or" dit un slogan olympique : Veirman va connaître la même misère 4 ans plus tard à Stockholm. Le Gantois a opté pour l’autre discipline-reine, l’effort solitaire du skiff. Malgré la moustache et les biceps, c’est re-belote : pour l’or, Veirman se fait devancer d’une longueur alors qu’il menait encore à 500 m de la ligne… La médaille d'argent sera son cache-misère.

Ultime vexation : le Belge se fait battre par celui-là même qu’il avait dominé quelques semaines plus tôt aux Championnats d’Europe de Genève, l’Ecossais William Kinnear. Un ouvrier écossais qui, quelques années plus tôt, avait quitté son Nord brumeux pour trouver du travail en Angleterre et y avait été initié à l’aviron par ses collègues… Avant de servir dans la Royal Navy durant la Grande Guerre.

À Gand, Veirman ruminait encore sans doute dans sa moustache. Il est décédé en 1951.

Los Angeles, 1984 : la belle moisson belge

Les Jeux de 1984, ceux de Carl Lewis, sont aussi ceux de la fin du tunnel pour l’aviron belge. Après 32 ans de diète, deux bateaux belges profitent du boycott des Pays de l’Est pour rafler deux breloques sur le plan d’eau de Lake Casitas (Los Padres National Forest).

Dirk Crois-Pierre-Marie Deloof : l’argent en deux de couple hommes

Le duo Dirk Crois-Pierre-Marie Deloof, deux solides Brugeois de 23 et 20 ans, sont la surprise du deux de couple : Crois est le seul des deux rameurs ayant un peu d’expérience, pour Deloof c’est la toute première compète internationale. En finale, le duo belge s’incline derrière la paire américaine, mais devance le tandem yougoslave, médaillé d’argent 4 ans plus tôt. Cette médaille vaudra à Crois d'être désigné porte-drapeau de la délégation belge aux JO de 88 à Séoul.

Plus tard, Dirk Crois deviendra sélectionneur belge et ratera de peu une médaille via son poulain Hannes Obreno, 4e du skiff aux JO de Rio en 2016. Deloof, lui, s’est reconverti dans les matériaux de construction. À ce jour, la médaille du duo en Californie est la dernière en date de l’aviron belge hommes.

Ann Haesebrouck : le bronze au skiff féminin

Le 4 août 1984, Ann Haesebrouck surprend tout le monde en se glissant sur le podium de la course-phare, le skiff : la Brugeoise profite de l’absence des deux favorites soviétique et est-allemande, absentes vu le boycott. Peu importe, les absentes ont toujours tort. Sur la ligne, Haesebrouck devance de 25 centièmes sa rivale canadienne et décroche le bronze.

Haesebrouck avait l’expérience de Séoul : 4 ans plus tôt, elle avait fait équipe avec Annelies Bredael sur un bateau de quatre. En 1992, elle vivra ses 3e JO en remportant… la finale B du deux de couple avec son équipière bruxelloise Renée Govaert.

3e à l'élection de la Sportive Belge en 1984 et 18e au ranking de la Sportive Belge du Siècle (scrutin élaboré en 2000), Haesebrouck refera parler d’elle en 2003 en prenant la 2e place… d’une émission de télé-réalité flamande : d’anciens sportifs de haut niveau étaient confinés dans une villa durant un mois et s’affrontaient sur des épreuves de concentration, de stratégie et d’esprit d’équipe. Haesebrouck fut devancée par Gella Vandecaveye et précéda… Gilles De Bilde.

Helsinki 1952 et Amsterdam 1928 : à deux, l’argent et le bronze

Sur le plan d’eau de Mei Bay ce 23 juillet 1952, le duo belge repart déçu : il prend certes la médaille d’argent derrière le bateau américain, mais c'est un échec car la paire Bob Baetens-Michel Knuysen domine alors l’Europe de la rame. Champion d’Europe l’année précédente à Mâcon, le tandem cumulera encore 3 podiums européens en 1953, 55 et 56, mais échouera en séries des JO de Melbourne en 56. Le tort d’échouer au port lors des grandes finales…

24 ans avant Helsinki… et une Guerre Mondiale plus tôt, l’aviron belge ramène la 4e médaille de son Histoire : en 1928 aux JO d’Amsterdam, le trio Georges Anthony, François De Coninck et Léon Flament empochent le bronze du deux barré, devancé seulement par la Suisse et la France. Un podium de voisins...

Paris, 1900 : à huit en argent

8 ans avant Veirman et sa bande, c’est la toute première breloque olympique de l’aviron belge : le huit noir-jaune-rouge prend (déjà…) la 2e place de l’épreuve olympique. Une épreuve disputée sur la Seine, dans le bassin d’Asnières-Courbevoie que le peintre Georges Seurat mit en toile et au bord duquel l’actrice Arletty fit ses premiers jeux d’eau…

Tokyo, 2021 ?

Près de 30 ans après Annelies Bredael, notre double poids léger (LM2X) mettra-t-il fin à la disette de médailles ? Le duo Tim Brys-Niels Van Zandweghe émarge au top mondial : vainqueur de la finale B du dernier Mondial 2019, le deux belge a remporté en 2018 la Coupe du Monde, une prestation historique. Van Zandweghe a également été sacré Champion du Monde U23. Il faudra montrer tout cela à Tokyo...