"Si tu avais le talent de Zidane, je te pousserais à jouer au foot mais tu ne l'as pas !"

Benoit Ladrière à Waasland-Beveren
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Benoit Ladrière à Waasland-Beveren - © NICOLAS LAMBERT - BELGA

21ème épisode de "Trajectoires", la série consacrée à ces joueurs au parcours atypique. Pascal Scimè retrace la carrière de Benoît Ladrière. Le numéro 10 du Patro Eisden Maasmechelen a connu la Division 1en Belgique, la ferveur de la Serie B italienne mais surtout des coups durs : comme 13 mois de chômage… Parce qu’une saison à attendre que le téléphone sonne forcément ça forge un caractère et ça te change un homme… Entretien d’un revanchard...

Bio express :

Benoît Ladrière, Né le 27/04/1987
Poste : Milieu de terrain
Signes distinctifs : A failli être logé par un Ultràs.
Particularités : A été viré d’Anderlecht pour les mêmes raisons que Dries Mertens

Tu te souviens de ton premier contact avec un ballon ?

J’avais quatre ans, mon père m’avait inscrit dans une école de futsal à Nivelles, l’école "Georges Grün" mais je préférais jouer sur l’herbe… L’année d’après, j’ai participé à une journée de détection du Sporting d’Anderlecht et j’y ai réussi mes tests. Mon aventure chez les Mauves a débuté comme ça…

Se retrouver à cinq ans au milieu de centaines d’enfants à une journée de détection, ça devait être flippant, non ?

Honnêtement, je n’y pensais pas… Je voulais juste jouer au foot. Mon père a voulu voir ce que j’avais dans le ventre ! C’est lui qui a choisi le Sporting parce qu’il voulait me donner la meilleure formation possible et j’y suis resté onze ans. J’y ai côtoyé des gars qui ont fait carrière et d’autres qui ont connu des galères… Mais j’ai adoré cette période.

Qu’est-ce qui est le plus dur à gérer quand on intègre, si jeune, un club de ce calibre ? Les trajets, le rythme, la démultiplication des entraînements, la rivalité ?

C’est vrai que les trajets trois, quatre, cinq fois par semaine, c’est dur à gérer surtout pour ma mère car c’est elle qui me déposait. C’est pour ça que j’ai choisi de vivre en internat à quinze ans. Perso, je n’envisageais pas de devenir pro à ce moment-là… Je me répète mais j’aimais le ballon, l’envie de jouer. Je suis issu d’une famille de travailleurs indépendants… Mon père m’a inculqué le goût du travail, de l’effort.

En parlant de ton père, il a déjà vu un de tes matches chez les pros ?

Pour raisons professionnelles, il s’est installé aux Philippines depuis près de vingt ans. Au total, je pense qu’il n’a assisté qu’à un seul de mes matches. Par contre, il me suit en vidéo-streaming.

Avec le décalage horaire, il se réveille en pleine nuit pour voir tes matches ?

Oui avec mon frère, il leur arrive de se lever à 2 ou 3 heures du matin pour les voir… Et je t’assure que c’est compliqué parce que sur place les connexions internet ne sont pas top !

Quel est le joueur le plus impressionnant que tu aies côtoyé chez les Mauves ?

Au niveau des qualités individuelles : Anthony Vanden Borre. Quelqu’un comme Karaca était un phénomène… Sans oublier Vincent Kompany qui avait une mentalité de bosseur et des qualités physiques indéniables !

Je suppose qu’il y avait aussi des joueurs dont on ne soupçonnait pas le potentiel réel ?

Un garçon comme Timothy Derijck, je ne pensais pas qu’il aurait pu avoir cette carrière (plus de 200 matches aux Pays-Bas à Feyenoord, PSV et Ado notamment, NDLR). Dries Mertens avait des qualités techniques mais je ne pensais que vu sa taille, il pouvait atteindre un tel niveau.

Sven Kums aussi ?

C’était déjà un très bon joueur à Anderlecht mais son évolution est tout simplement fantastique. Le titre, le soulier d’or, la Ligue des Champions, les Diables Rouges… On ne peut qu’être admiratif de son travail et de ses choix. On peut tenir le même type de discours pour des joueurs comme Depoître ou Milicevic contre qui j’ai joué en Division 2… De bons joueurs qui ont su progresser grâce à leur travail et aux bons choix effectués. C’est la preuve qu’en football si tu es bien entouré et que tu prends les bonnes décisions… Tout est possible.

Pourquoi décides-tu de quitter Anderlecht à seize ans ?

Il faut déjà se rappeler du contexte… Il y a dix ou douze ans, il était compliqué pour un jeune de décrocher un contrat à Anderlecht. Ensuite, j’ai été poussé vers la sortie après avoir effectué un test de poignet. Les résultats avaient montré que je n’allais pas beaucoup grandir (il mesure 1m70)… Et le Sporting misait beaucoup sur les footballeurs athlétiques ! Je rappelle que Dries Mertens a été écarté pour les mêmes raisons.

Tu choisis La Louvière…

J’avais le choix entre Charleroi et La Louvière et j’ai choisi les loups car c’était plus près de chez moi. Sans oublier qu’il y avait un projet pour m’intégrer progressivement à l’équipe A.

Le club était dans la tourmente… Sportivement, il n’allait pas bien et le scandale des matches truqués n’allait pas tarder à exploser…

Franchement, j’ai fait abstraction de tout ce qui se passait en coulisses. L’important c’était de jouer, de percer… De prendre du positif, d’apprendre aux côtés de gars de la trempe de Nordin Jbari par exemple… En plus, j’ai pu goûter à mes premières minutes en Division 1 à 18 ans !

Ton premier match, tu le joues à Lokeren… Tu t’en souviens ?

La veille, j’ai pas dû passer une super nuit… (Rires) Il y avait de l’excitation, du stress mais de l’envie aussi. L’envie de te mesurer à des adultes… Et puis, je pensais aux efforts effectués qui n’avaient pas été vains. Ceux de mes parents et de ma mère en particulier qui effectuait les trajets chaque jour. Tout ça sans jamais rien demander en retour, sans pression. Contrairement à d’autres enfants qui subissent une pression de réussite immense de leurs parents… Rien que pour ça, je remercie les miens.

Le club est rétrogradé en Division 3 et mise sur les jeunes… Tu y resteras encore deux ans.

Et mon père qui ne misait pas trop sur le foot voit ça d’un mauvais œil. Il m’a dit : " Si tu avais le talent de Zidane, je te pousserais à jouer au foot mais tu ne l’as pas ! " On trouve un compromis : je continue le foot mais je poursuis des études en éducation physique. Même si je savais pertinemment que je n’allais pas finir mes études.

Au terme de la deuxième saison, tu signes à la Gantoise ! C’est le grand saut…

Je me retrouve dans une équipe avec des joueurs de qualité, des internationaux comme Bryan Ruiz, Roberto Rosales… Et un nouvel entraîneur Michel Preud’homme ! Je me réjouissais de travailler avec lui parce que je savais qu’il avait lancé plusieurs jeunes au Standard. Après six bons mois où je fais partie du noyau sans avoir de temps de jeu, le club décide de me prêter... Mais à cause de querelles avec mes agents, rien ne se fait et je me retrouve dans le noyau B. Je suis très déçu, d’autant que mes six premiers mois avait été bons et que le coach était satisfait de moi.

C’est quel type de coach MPH ?

Un entraineur qui est attentif à chaque détail. Tu pourrais presque croire qu’il sait prévoir ce qui va se passer au cours d’une action, d’un match… Tellement il est minutieux dans l’analyse de l’adversaire. Je ne regrette pas de l’avoir connu.

Toi qui as connu le championnat italien… Dans sa façon d’appréhender les détails, dans sa minutie… Est-ce que Michel Preud’homme ressemble un peu à un entraineur italien ?

Tactiquement et dans l’analyse des matches, oui. C’était fort important, on avait beaucoup de vidéos. Et puis Michel a tout restructuré à Gand même certains détails qui paraissaient insignifiants comme le fait de repeindre les vestiaires aux couleurs du club. Pour toutes ces raisons, je comprends la carrière de coach qu’il effectue.

En fin de saison, tu quittes Gand pour Tubize en Division 2. Tu y resteras trois ans.

Trois très belles années au sein d’un groupe exceptionnel. Une véritable famille. Je pense que footballistiquement, ce sont mes plus belles saisons. On avait envie de venir aux entrainements, on restait même au club pour jouer au poker…

Et tu as connu Felice Mazzù…

Il passe de T2 à T1… Il était déjà très proche de ses joueurs et on décelait ses qualités d’analyse et de lecture du jeu.

Il disait déjà " je t’aime " à ses joueurs à l’époque ?

(Rires) Non mais il était proche des joueurs et il arrivait à concerner tout le groupe. Titulaires et remplaçants, il n’oublie personne….

Au bout de trois saisons, tu estimes avoir fait le tour…

Oui, d’autant que Tubize ne se montrait pas très ambitieux. J’avais reçu deux propositions de Division 1 : Waasland-Beveren et Charleroi. J’ai choisi… Waasland-Beveren parce que le coach me voulait vraiment et que le club était plus structuré que Charleroi où c’était un peu compliqué !

Aujourd’hui, tu ferais sans doute un autre choix ?

(Il rit) Aujourd’hui, sans doute… Même si je ne regrette pas mon choix. Lors de ma première saison en Division 1, j’ai joué 26 matches à WB!

Tu te souviens de ton premier but en D1 ?

Sur coup franc contre le Cercle de Bruges. D’ailleurs, c’est une anecdote mal placée parce que c’est Grégory Mertens (décédé le 30/04/2015 à 24 ans, NDLR) qui provoque le coup franc. Mertens, parti trop tôt, paix à son âme. On gagne 2-0 et c’est une victoire historique pour le club puisque c’est la première en Division 1 après la fusion entre Waasland et Beveren. Je n’oublierai jamais ce moment.

C’est pour connaitre ces émotions-là qu’on joue au foot ?

Oui, clairement. On retombe vite mais le temps d’un moment, on est sur un nuage.

Qu’est-ce qui va stopper ta progression et ton éclosion ?

On se sauve à quatre ou cinq journées de la fin avec Glen De Boeck. Je prolonge mon contrat car il veut me garder mais à mon retour de vacances, ça se gâte… Durant la préparation, je me blesse et chaque jour je vois un nouveau joueur débarquer ! J’ai même vu Émile Mpenza en test ! Je pense qu’au total, le club a recruté 21 ou 22 joueurs donc je savais que ça allait être chaud mais pas au point de ne plus entrer dans les plans de la direction ! Le club m’a vite fait comprendre qu’il ne comptait pas sur moi… Le coach m’assure que ce n’est pas son choix mais que malgré tout, je ne serai pas sa priorité. Comme je ne voulais pas être versé dans le noyau B, je décide de casser mon contrat avant la fin du mercato.

Et ?

J’attends, j’attends des propositions… Qui ne viennent pas. J’ai bien l’une ou l’autre touche mais rien qui me convienne… Jusqu’au jour où mon téléphone sonne et on me parle de l’intérêt d’un club italien de Série B…

Une histoire incroyable…

Une anecdote exceptionnelle… Il y avait plusieurs agents qui travaillaient pour moi mais ne trouvaient rien ! Et puis… Un de mes amis gérant d’une boutique de mode à Bruxelles me trouve un club !

Sérieux ?

En discutant de foot avec un de ses clients, mon ami apprend que ce dernier est le fils du président du club d’Avellino. Un club familial du sud de l’Italie qui est 5eme du championnat mais dont le noyau est un peu court! De fil en aiguille, mon ami lui explique qu’il connait un footballeur à la recherche d’un club… Quelques jours plus tard, je prends l’avion et je m’envole pour Avellino où je dois convaincre le staff technique de me recruter.

Qu’est-ce que tu connaissais d’Avellino ?

Avellino ? Rien. La Série B ? Rien (Rires)… Mais cela faisait trois mois que j’étais sans club donc je me suis dit " pourquoi pas ? " Au début c’était compliqué… J’arrivais en cours de saison et je ne parlais pas italien… Je te laisse deviner… Mais je me concentrais sur les entrainements et je ne lâchais rien.

La communication, ça allait ?

Ils parlaient vite et je ne comprenais rien ! Dès fois, le coach voulait que je joue en trois touches et je pensais au contraire que je devais garder le ballon et dribbler ! (sic) Mais la deuxième semaine s’est mieux passé… (Rires)

Les installations n’étaient pas belles mais il y avait un bon groupe et surtout des supporters exceptionnels. Au moment de signer, le club est même troisième.

La série B est un championnat à 22 équipes avec un rythme démentiel, non ?

Tu n’as pas le temps de t’entrainer avec un match tous les trois jours. La charge de travail n’est pas importante mais le championnat est très physique et tactique. Jusqu’au rectangle ça allait mais pour entrer dans les vingt-cinq derniers mètres c’est compliqué !

Avellino se situe à une soixantaine de kilomètres de Naples, je suppose que tu as contacté Dries Mertens ?

Oui et je dois dire qu’il m’a beaucoup aidé. Il a facilité mon installation sur place. Je me souviens au début avoir assisté à un de ses matches et être allé ensuite manger avec lui et Gökhan Inler… L’international suisse a d’ailleurs été très classe. Il m’a dit que je ne devais pas hésiter à faire appel lui en cas de problème.

Dries Mertens t’a aussi aidé à trouver un logement sur place ?

En Italie, les clubs ne te trouvent pas d’appartement. Le joueur doit se débrouiller tout seul. Alors, Dries m’avait mis en contact avec son agent immobilier qui connaissait quelqu’un qui louait des biens sur Avellino. Le hic c’est que l’agent immobilier en question était membre des Ultràs d’Avellino… Du coup, lorsque les dirigeants l’ont appris, ils m’ont déconseillé de faire des affaires avec cette personne… Il aurait été impensable qu’un fan puisse connaitre l’adresse d’un joueur parce qu’en cas de pépin, on ne sait jamais ce qui peut se passer… (Rires)

Tu as failli jouer ton premier match face à la Juventus en Coupe d’Italie…

Au Juventus Stadium. Les papiers de mon transfert n’étaient pas encore arrivés mais on les attendait… C’était juste une question d’heures… J’effectue le déplacement avec l’équipe et le coach me dit : " Si tes papiers arrivent à temps, tu commences… " Mais mon transfert n’est arrivé que le lendemain, je crois ! J’en garde un souvenir exceptionnel, on perd 3-0 mais nos supporters ont chanté pendant 90 minutes ! Une ambiance superbe… Et puis, j’ai eu ma photo avec Pavel Nedved !

En Italie mais plus particulièrement en Campanie… Il y a une ferveur autour du foot, des supporters fanatiques. Comment ressent-on ces choses lorsqu’on est joueur ?

Les gens vivent pour le football. Avellino est une petite ville mais tu sens que toute la ville vit pour le football. En ville, les gens viennent te trouver… En tant que footballeur, tu es respecté mais tu sais aussi que le week-end, tu vas devoir te déchirer et mouiller le maillot sinon tu vas avoir affaire à eux ! Ce qui est arrivé à l’une ou l’autre reprise…

Tu le comprends ?

D’une certaine façon, oui. Ce sont des gens qui dépensent de l’argent pour venir au stade et qui n’en ont pas spécialement beaucoup. Donc en contrepartie, ils attendent que tu affiches une mentalité exemplaire… Si ce n’est pas le cas, ils te le font savoir. Aujourd’hui encore, j’ai des contacts avec les supporters d’Avellino… Même si je ne suis resté que six mois, ils appréciaient mon implication au club.

Pour des raisons diverses, tu ne prolonges pas à Avellino et tu ne retrouves même pas de club en Série B…

Mon but était soit de prolonger à Avellino, soit de rester en Italie… Mais encore une fois pour des motifs liés à des agents ça n’a pu se faire… J’ai même testé en Série C à la Reggiana. J’ai participé à un amical où je mets deux buts, un assist, une transversale et un poteau ! Je pensais que j’allais signer… Au final, l’agent qui me représente se montre trop gourmand et je reste sur le carreau… J’étais dégoûté !

Tu vas rester treize mois au chômage ! Comment on gère cela ?

Ça a été une période difficile mais pour tenir le coup, je me suis comporté en véritable professionnel. Physiquement, je bossais comme un fou avec un préparateur et des potes footballeurs dont certains étaient sans club… Je me levais le matin et j’allais m’entrainer. J’ai toujours respecté une certaine hygiène de vie parce qu’il fallait que je sois prêt au cas où le téléphone sonnait...

Tu n’as eu au aucun contact ?

Des clubs de D2 venaient bien aux nouvelles mais avec des propositions pas cohérentes avec ce que je recherchais, ni ce que je pensais avoir réalisé…

Tu as pensé arrêter le foot ?

Non, jamais ! Et sûrement pas de cette façon.

Des moments de déprime ?

Pas vraiment parce que j’étais bien entouré et que je gardais l’espoir… Il me suffisait de repenser à l’histoire d’Avellino pour garder la foi... Un truc parti de rien ! Et puis, je me disais qu’une Série B sur un CV, ça devait tôt ou tard ouvrir des portes…

La structure qui entoure les footballeurs sans contrat a été importante pour toi ?

Oui cela m’a aidé à me faire sentir footballeur à nouveau. Tu t’y entraines, tu y joues des matches dans une bonne structure avec de bons joueurs. Tu retrouves le goût et l’esprit du vestiaire… Le temps passe plus facilement.

Cela t’a permis de décrocher un contrat en Division 2 au Patro Eisden Maasmechelen… Un soulagement ?

Le pire c’est qu’après une saison blanche, par orgueil je ne voulais pas signer en Division 2 belge… Alors oui quand j’ai signé au Patro, ça été un soulagement même si, pour être honnête, dans un coin de ma tête je pensais qu’il fallait encore attendre la proposition plus huppée… Je suis bien sûr ravi d’avoir retrouvé un club, un vestiaire et surtout des gens qui me font confiance… Rejouer des matches à enjeu dans un championnat, qui grâce à la réforme, est assez relevé, c’est bien ! Pour la saison prochaine, on verra…

Quand tu regardes derrière toi, comment définirais-tu ton parcours ?

Je pense qu’une carrière peut basculer en un claquement de doigts. Il ne faut pas regretter ses choix. Ça peut aller très vite dans un sens comme dans un autre. J’espère que mes plus belles années vont encore venir…

@lescal11

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