Régis Brouard: "Chaque fois qu'il se baignait, Carlos Valderrama vidait sa piscine"

Régis Brouard se livre dans "Trajectoires"
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Régis Brouard se livre dans "Trajectoires" - © RTBF.be

Bio express :
Régis Brouard, Né à Antony le 17 janvier 1967
Entraîneur (ex milieu de terrain)
Signes distinctifs : du charisme à revendre
Particularités : Finaliste de la Coupe de France avec des amateurs

23eme épisode de " Trajectoires ", la série consacrée à ces personnalités du football au parcours atypique.

Pascal Scimè retrace la carrière de Régis Brouard. Le nouvel entraîneur de Tubize est une personnalité riche et charismatique. Un meneur d’hommes, devenu phénomène médiatique, malgré lui, après ses exploits en Coupe de France avec les amateurs de Quévilly. Entretien sincère et surprenant où il est question de la mobylette de Basile Boli, des coups de gueule d’Eric Cantona, de la piscine de Carlos Valderrama mais aussi de la difficulté d’être entraineur... Autant d’anecdotes, de tranches de vie à partager avec un homme passionné qui se dévoile comme jamais.

Vous souvenez-vous de votre premier contact avec le football ?
Oui, j’avais 6 ans. A l’époque en France, on n’avait pas le droit de jouer au foot en club… Alors on a trafiqué ma licence et on a dit que j’avais 7 ans pour que je puisse jouer.
Dès tout petit, j’ai été attiré par ça ! Comme tous les gamins, j’avais des posters de footballeurs dans ma chambre…

Déjà des idoles à cet âge-là ?
Oui, Cruyff et les Pays-Bas. Encore aujourd’hui, j’ai beaucoup d’admiration pour le football hollandais… C’étaient des beaux mecs avec beaucoup d’élégance, du charisme.  Je n’avais pas le poster de l’équipe de France mais bien celui des "Oranjes". J’ai été très marqué par ce maillot orange, j’ai même acheté des tennis oranges.

Vous avez grandi en banlieue parisienne… Et le PSG dans tout ça ?
Je ne peux pas dire qu’étant enfant, le PSG était mon club de cœur.  Je suis plutôt marqué par Michel Platini et l’équipe de France de Michel Hidalgo…. J’ai des souvenirs de la Coupe du monde en Argentine avec Mario Kempes. Paris pour moi, c’est le Parc des Princes… Un stade mythique que j’ai eu la chance de connaitre plus tard comme jouer et entraineur.

Vous venez des Ulis (une vingtaine de km au sud–ouest de Paris), une ville qui a vu naitre beaucoup de footballeurs (Thierry Henry, Patrice Evra, Anthony Martial)… Comment l’explique–t-on ?
Ce sont les plus connus mais il y aussi beaucoup d’autres sportifs de renom. Des athlètes comme Daniel Sangouma, etc...  Je ne sais pas ce qu’il s’y passe mais c’est une ville très sportive, un véritable vivier ! Y a des choses qui ne s’expliquent pas mais vu le contexte difficile, peut-être que les jeunes se tournent vers le sport. Toutes ces bonnes références les poussent peut-être à travailler dur pour réussir.

Comment se passe votre enfance ?
Elle est relativement tranquille. Mon père travaille, ma mère est femme au foyer et s’occupe de nous, ma sœur et moi. Je ne vis que pour le foot et tous les jours, je tape le ballon contre le grillage du petit terrain de Handball qui se trouve derrière l’immeuble.  Au grand désarroi de mon père, l’école ne m’intéresse pas. Je rêve d’intégrer un centre de formation… ce que je vais faire par la suite.

L’AJ Auxerre avec Guy Roux, Boli et Cantona

Après avoir écumé tous les clubs de la région parisienne, vous intégrez le centre de formation de l’AJ Auxerre où vous allez côtoyer de futurs très grands…
Le centre de formation de l’AJA est considéré comme le meilleur de France. Avec une politique de nombre… Cinq équipes seniors… A 15 ans tu joues en Réserve… A 16 ou 17 ans, tu te retrouves à jouer en Division d’honneur en région parisienne. Ça passe ou ça casse ! Il y avait Cantona, Boli, Prunier. J’ai fait une année en sport-études et une année en centre de formation. Ça n’a pas été une grande réussite mais cela a été une expérience de vie incroyable car on est livrés à nous-mêmes. Il y a tellement de monde que tu dois te démerder, faire ton trou… C’est la jungle !

On devient un adulte plus vite dans un centre de formation ?
On est quasiment obligés d’être adultes tout de suite. Avec du recul, ce qui me marque, c’est qu’on avait déjà tous une copine. On sait qu’on va se marier très jeunes. Comme on se sent un peu perdu, on a besoin de quelqu’un.

On dit souvent que les clubs poussent les jeunes vers ça… Que les footballeurs issus des centres de formation se marient très jeunes, ce n’est donc pas un mythe ?
C’est la vérité ! Moi, je n’étais pas marié mais j’ai été papa à 20 ans ! Je pense que ça rassure le club de nous savoir stabilisés.

Avoir du charisme et un mental d’acier quand on a moins de qualités que les autres, est-ce que ça aide à faire son trou ?
Ça devient indispensable. Je prends l’exemple de Basile Boli. A l’entrainement, il ne savait pas faire 10 jongles, ni faire une passe à 15 mètres. Il ne savait pas frapper dans un ballon mais c’était un fou furieux. Mentalement, il mangeait tout le monde. On ne peut qu’être respectueux de ça. Il s’est imposé comme ça. Grâce à sa détermination et son physique! Des joueurs plus talentueux que lui ne sont jamais passé. Ensuite avec la marge de progression qui était la sienne, il est devenu pro et a fait la carrière que vous connaissez.

Et Eric Cantona ? Avait-il déjà un côté grande gueule ?  
J’ai vu Eric Cantona pousser Guy Roux hors du réfectoire un dimanche soir après un match ! Il avait 16 ans et estimait que l’entraineur n’avait rien à faire là… Qu’il n’était pas à sa place dans cet endroit réservé aux jeunes… Guy Roux a eu l’intelligence de s’effacer et de partir. Quoi qu’on n’en dise Guy Roux reste Guy Roux… Un grand Monsieur !

Cantona en défenseur central

On l’a compris, Canto est déjà "grande gueule" mais comment est le joueur sur le terrain ?
Il était exceptionnel. Il avait déjà ce côté très fier, cette posture… Il dégageait quelque chose de différent. Il y a une anecdote qui m’a frappé : de temps en temps, Guy Roux prenait un jeune du centre de formation pour s’entrainer avec les professionnels… Eric Cantona considérait qu’il était meilleur que l’avant-centre des pros Patrice Garande (61 buts en 162 matches avec l’AJA entre 1981 -1986, Ndla). Guy Roux demande à Eric de jouer en attaque avec la Réserve mais comme il considérait qu’il était meilleur que Garande, il a désobéi et l’a pris en marquage individuel pendant toute la rencontre ! Guy Roux lui criait d’aller se replacer en attaque mais Cantona n’en a fait qu’à sa tête. Il a joué "stopper" durant toute l’opposition. Personne n’a rien osé lui dire. Nous qui assistions à ça, on le prenait pour un fou. Le pire, c’est que Garande n’a pas touché un ballon (rires).

L’histoire de la mobylette de Basile Boli, elle est véridique ou c’est une légende ?
Guy Roux ne voulait pas que Basile roule en mobylette... Jusqu’au jour où on a vu cette mobylette rouge, une 103 SP, attachée à un poteau !
A l’époque, Guy Roux relevait aussi les compteurs kilométriques des voitures des joueurs pros. Il savait même si les joueurs se promenaient ou pas quand il n’y avait pas d’entrainement… Des trucs incroyables !

Après deux ans, jugé trop court, vous quittez Auxerre pour Rodez un club de 3eme division…
J’ai dix-sept, dix-huit ans et j’y rencontre un autre entraineur charismatique, Michel Poisson qui m’a permis de lancer ma carrière professionnelle. C’est là aussi que j’ai rencontré la mère de mes enfants. Ma vie d’homme et de joueur a commencé là-bas.

Vous passez cinq ans à Rodez avant de partir à Montpellier et de découvrir la Ligue 1…
Arsène Wenger qui était à Monaco voulait me recruter mais je décide d’aller à Montpellier pour rester dans la région.

Des regrets de ne pas avoir signé à Monaco ?
Si, parce qu’à Montpellier, la marche était trop grande. Montpellier venait de remporter la Coupe de France avec Eric Cantona, Stéphane Paille ou Julio Cesar et s’apprêtait à jouer la Coupe d’Europe. Même si certains joueurs importants étaient partis, l’écart avec Rodez était trop important.

L’Europe à Old Trafford

Vraiment ?
La première fois que j’ai mis les pieds dans le vestiaire et que j’ai vu tous ces noms : Valderrama, Blanc, Guérin, Xuereb, Suvrijn, Der Zakarian, je me suis demandé ce que je faisais là car il était évident que je n’allais pas beaucoup jouer!
En même temps, j’ai connu quelques satisfactions avec de beaux souvenirs comme un ¼ de finale de Coupe des Coupes contre Manchester United. On fait 1-1 à Old Trafford où j’ai joué 15 minutes. Au retour, je suis titulaire, Vincent Guérin étant suspendu, mais on est battu 0-2. Par la suite, comme je ne joue pas beaucoup, je décide d’aller voir ailleurs. L’entraineur Henryk Kasperczak était très axé sur les anciens et avait du mal à lancer les jeunes. Ce qu’aujourd’hui, étant moi-même entraineur, je peux comprendre. Mais à l’époque j’étais impatient et j’ai décidé de trouver du temps de jeu en Ligue 2.

Un souvenir particulier de ce ¼ de finale contre Manchester United ?
A l’aller, notre stopper Michel Der Zakarian se blesse au genou lors d’un contact avec Mark Hughes. A la mi-temps, le docteur lui diagnostique une rupture des ligaments et lui demande d’arrêter de jouer… Der Zakarian a voulu finir le match et a joué toute la 2eme mi-temps en marquage sur Mark Hughes sur un terrain boueux avec un bandage au genou qui était quasiment un plâtre! Le lendemain, il s’est fait opérer des croisés. Ça m’a marqué ! 

Quand on vient de Rodez et qu’on partage le vestiaire avec Carlos Valderrama, une immense star, ça doit être quelque chose…
Capitaine de la sélection colombienne… Un "look" avec ses cheveux ébouriffés… (Songeur) C’est simple, à l’entrainement il ne voulait faire que des " Toros " ou des jeux dans des espaces réduits ! Il ne voulait jamais courir. Il ne parlait pas beaucoup. Il y a des tonnes d’anecdotes le concernant… Quand il est arrivé, le club lui a mis une voiture à sa disposition mais il n’avait pas le permis. En sortant de l’aéroport, il a foncé tout droit sur le rond-point. Il avait une villa avec piscine et chaque fois qu’il se baignait, il vidait la piscine… (rires) Il était d’une extrême gentillesse et d’une classe…

Après votre carrière de joueur, vous devenez très vite entraineur… Est-ce que vous vous posez rapidement la question de l’après ?
Oui, très vite. Je vis pleinement mes saisons de joueur mais la question est omniprésente dans mon esprit. Je suis très intéressé par ce qui se passe à l’entrainement. J’ai beaucoup échangé avec mes coaches. Je me posais beaucoup de questions sur ce que l’on faisait ou ne faisait pas aux entrainements.
Et à 35 ans, je termine ma carrière de joueur à Cannes et j’ai la chance que l’on me propose d’entrainer Rodez. Un club au bord du dépôt de bilan. Je ne pouvais pas laisser passer cette opportunité. Cela m’a coûté un divorce, ma vie de famille… Mais j’ai fait un choix ! Je connaissais le club, la ville… je devais saisir cette opportunité. Alors que le club était sans argent et au bord de la faillite, nous n’avons perdu qu’un match sur la saison et nous sommes montés de division (de CFA 2 en CFA). La 2eme année, il y avait un engouement autour du club mais on loupe la montée en National d’un point… Et je décide d’aller entrainer Nîmes.

Les exploits en Coupe de France

Vu de l’extérieur, j’ai l’impression que votre carrière d’entraineur à succès, de personnage médiatique, se lance réellement à Quevilly grâce à vos épopées en Coupe de France… Est-ce  réducteur de penser cela ?
Je ne peux pas empêcher les gens de penser ça (songeur… il sourit)

Ça vous saoule qu’on revienne systématiquement sur l’épisode Quévilly ?
Oui et non. Sérieusement, ça reste plaisant parce que ça reste quelque chose d’extraordinaire. Et pourtant je ne voulais pas y aller… Un petit club de CFA… Je ne savais pas où c’était… J’ai dû regarder sur la carte pour voir que cela se situait près de Rouen. Par respect, je suis venu visiter les installations… Et là, je découvre qu’il n’y avait pas de terrain d’entrainement, pas grand-chose en fait... Je reste deux jours pour discuter avec le président… " Le contrat ? Ça n’allait pas du tout ! Des incompréhensions entre lui et moi… Il me parle en brut, je lui parle en net… Un bordel ! " Mais il fallait bien manger alors j’accepte.

Et c’est le début de l’aventure
J’y passe quatre saisons. Une montée en Nationale, une demi-finale et une finale de Coupe de France en 3 ans de temps… C’est exceptionnel !

Quel votre plus grand souvenir de ces années ? L’épopée de 2010 ou celle de 2012 ?
(En 2010, l’US Quévilly atteint les ½ finale de la Coupe de France après avoir éliminé Angers, Rennes et Boulogne sur mer. En 2012, le club atteint la finale après avoir éliminé l’Olympique de Marseille en ¼ de finale et Rennes en ½. En finale, il sera battu par L’Olympique lyonnais, Ndlr).
Le match contre Marseille reste un immense souvenir vu la physionomie de la rencontre où l’on s’impose après prolongation 3-2. C’était le Marseille de Didier Deschamps, quart de finaliste de la Ligue des Champions cette année-là.
Mais le plus beau souvenir reste sans aucun doute la demi- finale contre Rennes où on est menés à la mi-temps.

Il parait qu’à la mi-temps, vous avez dit à vos joueurs que ils allaient inscrire le but de la victoire dans le temps additionnel… C’est vrai ?
(Un brin nostalgique et rêveur) Oui, c’est vrai.

C’était une intuition ? Un coup de bluff ou un truc pour remobiliser l’équipe ?
Il fallait un truc pour marquer le coup… On m’a souvent reparlé de cette histoire. J’ai dit à mes joueurs " les gars, ce but dans les arrêts de jeu, c’est le scénario idéal ! On va se qualifier. Imaginez-vous un seul instant que l’on revienne au score ? Ça va être compliqué mais si on le fait, on va aller au Stade de France ! Le plus dur c’est d’égaliser mais on finira dans les arrêts de jeu ! " On égalise vers l’heure de jeu et puis on marque à la 92eme ! J’ai vécu l’action au ralenti… Suspendu, j’’étais en tribune  et en voyant ce ballon aller lentement vers le but, je me suis demandé ce qu’il se passait. C’était un moment incroyable !

En Coupe, c’est simple : tu perds, tu dégages

D’autant plus incroyable lorsqu’on repense aux premiers tours de l’épreuve…
Oui, les premiers tours sont souvent très compliqués contre les petites équipes. Au 7eme tour, on égalise dans le temps additionnel. Je me souviens de l’arbitre qui vient vers le banc et nous dit que c’est le dernier ballon jouable… (sourire) On met le ballon dans la surface, le terrain était rempli de boue et je vois mes joueurs lever les bras. Je me demande encore comment on a marqué ce but ? Et puis on se qualifie aux tirs au but. Trois mois plus tard, on est au Stade de France… C’est énorme !

Le fameux charme de la Coupe !
Oui.

Est-ce qu’il y a un secret pour être performant en Coupe, à fortiori avec une petite équipe ?
La Coupe est un état d’esprit. On est dans une démarche totalement différente qu’en championnat où on peut avoir une projection sur la durée. On perd un match, on peut récupérer en gagnant le suivant. En Coupe, c’est simple : tu perds, tu dégages. C’est une compétition qui appartient avant tout au vestiaire, à un groupe. Il faut expliquer et faire comprendre aux joueurs qu’ils peuvent vivre un truc fort, différent. C’est l’aspect qui m’intéresse. Dans les rapports avec les joueurs, on découvre autre chose parce qu’on est sur du moment, de l’instant. Ce que j’ai vécu avec Quévilly, n’importe quelle équipe dans le monde peut le vivre. On fait aussi ce boulot pour ça. Vivre des émotions différentes du championnat devant quinze mille ou vingt mille personnes.

Pour un coach psychologue, préparer un match de  Coupe c’est plus facile que de préparer un match de championnat ? Parce qu’on va appuyer sur l’aspect émotionnel ? Toucher l’humain…
On ne touche quasiment que ça ! Je suis très attaché aux relations avec les autres, au fait de toucher les émotions des joueurs à travers, des paroles, des vidéos ou des images. On peut les sensibiliser par rapport au match et c’est ça aussi le charme de la Coupe parce qu’on dépasse le cadre du championnat où on est souvent dans la répétition des choses : le travail tactique, l’adversaire…  En Coupe, ça dépasse tout ça. On est dans les rapports humains, dans la relation de confiance qu’on a entre nous. Il y a une forme de proximité humaine qui est forte et difficilement explicable.

Il n’y a pas de recette ?
En tout cas, je ne la connais pas. Faut le vivre pour le comprendre. C’est de vivre ce moment qui est exceptionnel.

Ça vous irrite lorsque l’on dit qu’il est plus facile de gagner en Coupe avec une petite équipe parce que, souvent, les clubs pros snobent cette épreuve ?
Oui, ça m’énerve. Il est clair que personne n’attend d’une petite équipe qu’elle crée l’exploit. Si vous êtes éliminés, ce n’est pas grave, c’est même normal. Mais j’ai été joueur pro et je sais ce que cela représente de se faire sortir par des amateurs, ce n’est pas vraiment une humiliation mais vous avez du mal à l’accepter. Vous le vivez très mal parce que vous avez fait des sacrifices pour devenir professionnel. Et donc en ¼ de finale ou en ½ finale, il n’y aucun club pro qui veut se faire sortir par des amateurs ! Alors dire " c’est plus facile pour des amateurs ?!? " C’est peut-être très français de dire ça… En tout cas, c’est une vraie connerie ! Au contraire, si on pense à tout ce qu’un amateur doit gérer… Un grand stade, le public, les trajets, la presse, la pression alors qu’un professionnel est habitué à gérer ça tous les week-ends.

Vous comprenez que certains clubs professionnels snobent cette compétition ?
J’ai du mal à l’accepter mais je le comprends. Il y a des échéances en championnat… Tout dépend du contexte aussi, il y a le risque de blessures, les effectifs réduits, la charge de travail des matches supplémentaires et j’en passe qui sont compréhensibles.
Mais je suis persuadé que gagner des matches en Coupe, cela vous fait remporter aussi des matches en championnat. Les victoires appellent les victoires. Après une victoire, les organismes récupèrent plus vite. Il y a une vie de groupe qui est plus simple à gérer.

La plus belle expérience de votre carrière joueur et coach confondus ?
Celle-ci est incontestablement la plus belle, la plus forte en émotion ! Même si en tant que joueur, disputer un ¼ de finale de Coupe d’Europe à Old Trafford, c’est géant. Dans cette épopée en Coupe, il y a l’aspect du professionnel bien sûr avec le résultat mais il y a surtout l’aspect émotif, relationnel.
On a su créer un lien entre les joueurs et cette ville. On a provoqué un bouchon de 150 km entre Rouen et Caen (siège de la ½ finale) sur l’autoroute. On a fait déplacer cent bus !

Même aujourd’hui, en y repensant et je le dis avec du recul : "Je crois que je n’ai pas assez profité de ce moment… J’étais trop dans ma bulle."

Qu’est-ce qui vous a manqué pour la gagner cette Coupe ? Si l’on peut dire qu’il vous a manqué quelque chose… Parce qu’à un moment, il est aussi normal de perdre contre un adversaire plus huppé, non ?
Lyon était tout simplement plus fort. Il n’y avait pas photo. Alors oui, on ne perd que 1-0 et on tape frappe sur la barre à la 82eme… Mais l’adversaire était plus fort.  Sur la finale, il n’y a aucun regret. N’oublions pas qu’après 20 minutes, ça peut être 3-0.

La médiatisation et les émissions de télé

Grâce à ce parcours, cette épopée… On vous reconnait partout, vous devenez presqu’une star en France… Est-ce que votre vie change ou c’est le regard des autres qui change ?
Le regard des autres change mais pas toujours dans le bon sens (perplexe, il sourit).

Expliquez-moi ? On vous prend de haut ?
Oui mais c’est de ma faute. A l’époque, il y avait peut-être aussi une certaine arrogance de ma part…  c’était sans doute une forme de protection. Je participe à des émissions de télé qui n’ont rien à voir avec le foot. Je rencontre notamment l’acteur Romain Duris qui prépare le film " Populaire " où il va coacher une dactylo… Son producteur était curieux de mon discours et nous a mis en contact parce qu’il voulait savoir comment ça se passait dans le milieu sportif.
J’ai rencontré plein de gens différents…  Je suis même invité chez Laurent Ruquier dans " On n’est pas couché ". Bref…

Et quand se disperse un petit peu, le sérail n’aime pas trop…
Exactement. Je suis un peu gêné de cette situation. Je le regrette un peu. Aujourd’hui, je le ferai différemment. Et encore, j’ai refusé beaucoup de sollicitations parce que je me rends compte aussi que je m’égare, que l’on me voit trop. Je passais pour un donneur de leçons alors que moi, j’expliquais, je partageais mon expérience tout simplement. Peut-être que ma communication n’était pas bonne… Mais au final, ce n’était pas grave. J’avais envie de rester tel que j’étais et ne pas faire semblant… Et je crois que certains n’ont pas apprécié.

Professionnellement, vous pensez que des présidents de club ont pu avoir peur de ce que vous représentiez ? De cet ouragan médiatique qui entourait votre personnage ?
Aujourd’hui, je suis persuadé que ça m’a desservi.

A refaire, vous le referiez de la même façon ?
Je le ferais autrement mais je ne changerais pas radicalement ce que j’ai fait. Cela m’a amené des entretiens professionnels compliqués. J’ai failli signer au stade de Reims, le contrat était prêt mais on s’est fâché avec le président parce que mon côté médiatique l’avait agacé !
Et je vous passe tous les engagements non tenus… Après cette période, il y a pas mal de choses qui m’ont marqué !

Mais honnêtement… Il y a de quoi se prendre pour le Roi du pétrole après avoir atteint une ½ finale et une finale de Coupe de France en 3 saisons avec un club amateur… C’est tout simplement, humain, non ?
J’ai clairement exprimé mes ambitions d’aller voir au-dessus ! De progresser, d’entrainer un meilleur club.

 Dans le milieu, quelqu’un qui affiche clairement et médiatiquement ses ambitions, ça ne passe pas…
Peu importe le corps de métier, je pense que chaque individu a la volonté de progresser. Je ne vois pas quel mal il y a, à dire que je voulais entraîner en professionnel. J’avais été joueur pro, il était normal que j’ambitionne d’entrainer à ce niveau-là aussi. J’étais très lucide. On m’a dit que je me la pétais, que je me la racontais… Alors qu’à la base, je suis quelqu’un de plutôt réservé. Je dois avouer qu’à un moment, j’ai aussi joué de ça : " Vous voulez à manger ? Et bien, je vais vous en donner ! " J’ai eu la chance de tomber sur un président à Clermont- Ferrand qui n’a pas fait attention à tout ça et m’a donné ma chance.
Sur deux heures d’entretien, j’ai parlé cinq minutes de foot alors que j’avais préparé un dossier d’entretien professionnel… Il m’a dit " j’en ai rien à foutre de votre truc ! " et on a passé deux heures à parler de tout et de rien.

C’est un sacré personnage, ce Claude Michy !   
Après une demi- heure d’entretien, il a enlevé ses chaussures et a posé ses pieds sur son bureau (rires).  Je savais que c’était un test… Il faut vivre cette situation pour la comprendre. Trois jours plus tard, il m’a appelé pour m’annoncer que j’étais le nouveau coach.
Je me suis entendu merveilleusement bien avec lui. Un personnage atypique qui vient de l’événementiel et des sports moteurs… Après moi, il a encore surpris puisqu’il a engagé une femme,  Corine Diacre à la tête de l’équipe.

La passion comme moteur

Qu’est-ce qui vous caractérise comme coach ? On dit que vous êtes fort axé sur l’aspect humain, le psychologique, la passion…
Je suis un homme passionné dans mon métier et dans ma vie. J’aime les choses passionnelles. Le passionnel amène des extrêmes, des émotivités importantes…

Alors qu’un entraineur doit savoir… (il coupe)
Prendre du recul ! Avec l’âge, je commence à en prendre un petit peu maintenant.  Mais, il m’arrive de pleurer devant un film, je ressens les choses… Il m’arrive de discuter hors foot avec un joueur et d’être emporté parce qu’il me dit ! Et pour un entraîneur, c e n’est pas toujours bien. Ça marche pour certaines choses mais pour d’autres, ça ne va pas du tout.

Vous le considérez comme une certaine forme de faiblesse ?
Ça peut être considéré comme une faiblesse mais (pensif) je continue à penser que si tu n’a pas une relation importante basé sur l’humain avec les joueurs, ça peut être compliqué. Même si la mentalité des jeunes est différente, je crois encore à ça. J’axe aussi mon travail autour de ça mais en y mettant, par moment, du recul.
J’aime l’aspect mental, psychologique. Je me nourris de tout. Je vais lire la bio d’un acteur ou un ouvrage sur la politique et je vais essayer d’intégrer ça dans mon métier.

Vous aimez les petites phrases aussi que vous affichez dans le vestiaire…
Oui les citations. Je m’en sers aussi bien pour les joueurs que pour moi.  

Est-ce que vous aviez établi un plan de carrière ?
Non. Dans notre métier, on ne peut rien programmer. On sait que notre valise est toujours prête. Que ça marche ou que ça ne marche pas, on sait qu’on peut nous dire de partir !

C’est ça le plus dur dans ce métier ?
(Long silence) On s’est construit avec ça.

Le téléphone ne sonne plus

Ça fait partie de la vie ?
Oui. Parfois c’est lourd. Il y a des déceptions énormes. Il y a des expériences de vie professionnelle où la cicatrice n’est pas refermée. Elle n’est pas refermée humainement et professionnellement aussi parce qu’on n’a pas eu la chance de tout maitriser. Quand on est coach, il n’y a pas que la relation avec les joueurs... Il y a d’autres variables qui entrent en ligne de compte comme la vie du club, les dirigeants…

Comment se remet-on de ça ? Comment se relance-t-on après un échec, un limogeage ? Faut-il directement un autre challenge ou il faut laisser passer un peu de temps pour un travail d’introspection ? Comment fait-on ?
Moi, je suis tombé en dépression. Pas au point de prendre des choses mais ma journée commençait à 8 heures du matin et à 8h30, après avoir lu l’Equipe, elle était finie ! (Amer) On est tout seul ! Déjà quand on est en activité, on est souvent seul  mais quand on ne l’est plus…

Le téléphone ne sonne plus…
C’est ça le plus terrible ! L’odeur des vestiaires, la relation avec les joueurs, le terrain, la presse… Tout ça n’existe plus et ça fait partie de notre vie. Mais le téléphone… C’est dur ! Quand tu passes de cent coups de fil par jour à cinq et puis à plus rien… Le positif c’est que ça te permet de faire le tri de ton répertoire téléphonique (rires).

On se remet en question aussi ou pas ?
On est obligé. Les questions, on se les pose… Pourquoi ? Comment ? Ai-je bien fait ? C’est très difficile. Il faut comprendre que nous ne vivons qu’à travers ça ! Les jours de match, l’adrénaline, la pression, on est nourri de ça. Lorsqu’on nous prive de ça, notre vie est ennuyeuse.

Pour la famille, les proches, c’est un discours qui est très dur à entendre…
Ils ne comprennent pas toujours. Quand on est joueur, c’est dur d’accepter de ne pas jouer mais quand tu es entraineur, ne pas coacher c’est grave ! Entendre les gens te dire qu’il faut prendre du recul, que ce n’est pas grave, que c’est un mal pour un bien… C’est de la foutaise. Parce qu’on nous enlève le truc ! La passion. Je ne vis qu’à travers ça.

A aucun moment, vous ne vous dites que le jeu n’en vaut pas la chandelle ? Il n’y a jamais eu un ras- le- bol de tout ça ?
Si, bien sûr ! Tu te prives des plaisirs de la vie, tu passes à côté de ta vie familiale. Tu te rends compte qu’à un moment, tu te prives des choses simples de la vie… Avec  l’expérience, tu essayes de prendre plus de recul… Tu te dis qu’il faut arrêter d’être maso et arrêter de vivre uniquement là-dessus.
Je vais avoir cinquante balais et je pense que je commence seulement à prendre du recul. Et encore, je me tape quand même vingt matches par semaine. Mais aujourd’hui, si je dois écourter un resto pour voir un match, je ne le fais pas !

La vie est régie autour du foot…
Et pour l’entourage, c’est terrible.

Quels conseils vous voudriez donner à un jeune entraineur ? Lui dire de changer de vocation ou d’y aller à fond ?
Aujourd’hui, il y a peu de gens qui ont la chance de faire ce qu’ils aiment. Dès fois, on bosse parce qu’on y est obligé, sans aucune envie de le faire. Il y a beaucoup d’entraineurs au chômage… Alors, c’est dur mais il faut insister. Le conseil c’est qu’il faut rester soi-même. Qu’on vous apprécie ou pas, il faut rester le même.

L’entraineur idéal, c’est celui qui reste lui-même ?
Oui avec ses idées, sa personnalité… De toute façon, tu sais que tu seras détesté ou aimé quoi que tu fasses ! D’autant plus aujourd’hui avec les réseaux sociaux. Les gens écrivent sous le couvert de l’anonymat et font du mal s’en se rendre compte que vos enfants, vos proches vont lire tout ça.

Vous n’aimez pas les réseaux sociaux ?
Je n’ai aucun compte. Facebook, Instagram, Twitter… toutes ces conneries (sic).  Je n’ai pas envie d’exposer ma vie. Aujourd’hui, il faut voir et aller voir, être vu, être lu… Moi, ça ne m’intéresse pas. Si j’ai envie d’entendre quelqu’un, je l’appelle. Si j’ai envie de le voir, je me déplace. C’est un point de vue très personnel… Un discours de vieux combattant, de vieux con ! Je ne suis pas un vieux con mais ça ne m’intéresse pas.

Le discours de la méthode

Et ce challenge en Belgique ? Est-ce normal qu’un entraineur comme vous, avec ce parcours, arrive ici ?
J’ai envie de penser que ce choix de venir en Belgique correspond à ma carrière. Des hauts, des bas, des expériences, des choix… Il a fallu se bagarrer, prouver, démontrer. J’avais envie de connaitre autre chose, de rencontrer d’autres personnes, de vivre une expérience à l’étranger, de découvrir une autre culture, un autre football. Après, le foot reste le foot mais j’avais besoin de nouveauté.
La première fois que Tubize m’a contacté, dans ma tête c’était réglé.  Rien n’arrive par hasard. Après des joies et des déceptions, j’avais besoin d’autre chose, de m’enrichir d’autres moments, d’autres personnes. Et puis c’est un challenge aussi parce que c’est à toi à t’adapter dans un environnement que tu ne connais pas.

On n’impose pas sa méthode ?
Non, tu regardes comment ça se passe et puis tu essayes d’adapter ton point de vue,  ta façon de travailler mais à doses homéopathiques. J’ai envie de vivre ça. Ce challenge, cette construction avec ces gens qui bossent. Et puis pourquoi-pas ? Vivre une partie de ma vie d’entraineur ici pour découvrir ce football belge. Je suis venu ici pour ça. D’ailleurs, les clubs français devraient venir voir de plus près comment ça se passe ici. La qualité des infrastructures, les stades, les conditions de travail, les réceptions… En France, on est égocentrique… En disant ça, je ne crache pas dans la soupe, parce que je suis français et un peu égocentrique moi-même (il sourit)… Mais au moins, j’ai vu.

Où vous voyez-vous dans dix ans ?
J’espère sur un banc ou à la tête d’un club. Je suis passionné par le métier d’entraineur mais il y a quelque chose au fond de ma tête… (Mystérieux) et j’aimerais diriger un club. Comment ? Je ne sais pas… Mais j’aime ce métier parce que l’on côtoie un tas de personnes, dirigeants, joueurs, agents, journalistes… Et toutes ces expériences, on doit pouvoir s’en servir pour faire quelque chose.

@lescal11

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Trajectoires, ce sont des entretiens sans fioriture ni langue de bois. Il y est question de contrées lointaines, de blingbling, de buts, de sensations, de stades mythiques, mais aussi de matches truqués...

Dans ces textes, le joueur qui se livre cède sa place à l’être humain qui se dévoile.

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