"J'ai joué au foot pour acheter une maison à mes parents"

Habib Bellaïd
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Habib Bellaïd - © GIULIO NAPOLITANO - BELGAIMAGE

"Trajectoires" épisode 8. Aujourd’hui, Pascal Scimè revient sur la carrière de Habib Bellaïd. Défenseur talentueux et prometteur, l’ex-international algérien de 28 ans qui évolue aujourd'hui au White Star se livre sans détour sur son parcours sinueux où il est question de Bundesliga, de Coupe du Monde, de citoyenneté, d’immobilier mais aussi de respect, de valeurs et de coups bas.

Bio express :
Habib Bellaïd, né le 28/03/1986 à Bobigny

Poste : défenseur central droitier
Signes distinctifs : préfère l’odeur du gazon plutôt que la plage
Particularités : A choisi un club à pile ou face

Dans quelles circonstances commencez-vous à jouer au football ?
Je faisais du Karaté et puis à 8 ans, mon père me propose de participer à une journée de détection au Red Star 93. Et là, je cartonne... C’est le débute de l’aventure. Je délaisse le karaté au grand dam de ma mère qui n’appréciait pas que je rentre tout sale du foot (sic).

Le Red star c’est un club mythique…
L’histoire de ce maillot, son blason, on nous apprend ça depuis le plus jeune âge. Tout était carré, il y avait des règles à suivre parce que l’on représentait le Red star et ça pour nous, enfants, issus des banlieues c’était très intéressant… Suivre d’autres règles que celle de la famille, c’était très instructif. La solidarité, la générosité dans l’effort ce sont des valeurs qui ne m’ont jamais quitté.

Et puis à l’âge de 13 ans, vous rentrez à l’INF Clairefontaine
Oui. C’est là que je commence à prendre conscience que je peux faire du foot mon métier. Parce qu’avant ça, je voulais être pilote d’avion.

Vous intégrez cette fameuse génération 86 starifiée par le documentaire de Canal + " à la Clairefontaine"
Oui, "starifié" c’est le terme adéquat. Même si au final, ç’aurait pu me porter préjudice pour la suite de ma carrière parce que dans le film, je passe pour un gamin arrogant. Ce sont les mauvais côtés de la télé réalité, ton image est tronquée. Heureusement que mes formateurs à Strasbourg ont jugé l’homme et pas le personnage de télé réalité.

Dans votre promo, vous côtoyez de futurs grands…
Le plus fort dans l’absolu c’était Abou Diaby. C’était le joueur le plus complet. Selon moi, s’il n’avait pas connu toutes ces blessures, il serait l’un des meilleurs joueurs du monde. A 100 %, il est plus fort que Pogba. Mais déjà, à Clairefontaine, il était fragile. Quant à Ben Arfa, on avait compris après 10 minutes balle au pied qu’il avait "un avenir". C’était un génie mais une tête à claques aussi (il rit).

On fait des bêtises à Clairefontaine ?
Oui mais pas trop parce que l’on est formaté " foot ", ça reste un environnement sérieux. Tu veux faire quoi à Clairefontaine ? T’es au milieu de la forêt, tu veux sortir le samedi soir ? Tu vois des sangliers (sic). Après, les quelques conneries, on les garde pour nous. C’est secret, ça se transmet de génération en génération. C’étaient trois années exceptionnelles.

Vous avez gardé des amis de cette époque ?
Ricardo Faty (milieu de terrain du Standard) est mon meilleur ami. Après avec les autres, je ne sais pas si on peut parler d’amitié mais les liens qui nous unissent sont indélébiles. Ce sont mes frères ! Si l’on se revoit demain, on va se parler comme si on ne s’était jamais quittés. Quand je vais revoir Jonathan Coquelle ("trajectoires" 3), je sais qu’on va se tomber dans les bras et rigoler toute la soirée. Il faut être de l’INF pour comprendre, c’est un peu comme une secte (rires) !

Après l’INF, vous avez le choix entre plusieurs clubs… Pourquoi Strasbourg ?
En bout de ligne droite, j’ai le choix entre Nantes et Strasbourg ! Et là, j’hésite donc je décide de choisir à pile ou face !

Sérieusement ?
Oui, j’étais tout seul dans ma chambre, je lance la pièce, pile c’est Strasbourg, face je vais à Nantes. C’était pile (rires).

Vous regrettez ?
Je n’ai jamais regretté mon choix ! Ce club m’a tout donné, il m’a aidé à devenir pro ! Je n’oublierai jamais mes 6 années passées là-bas.

Quel est l’impact de l’argent sur le choix d’un club à cet âge-là ?
Le choix financier entre clairement en ligne de compte. Moi, j’ai fait du foot pour acheter une maison à mes parents. J’ai grandi avec cette idée-là. Pour tout vous dire, quand j’étais à Clairefontaine, mon père faisait 80 bornes pour venir me voir dans une voiture où il n’y avait que 4 vitesses !
Je me sentais redevable vis-à-vis de tout ce que mes parents avaient fait pour moi ! Je veux être franc et sincère là-dessus : au début, je ne jouais pas au foot pour les titres mais pour acheter des choses à mes parents. Après, seulement, j’ai pensé à ma carrière.

Votre 1er match chez les pros, vous vous en rappelez ?
Oui, en Coupe de Ligue contre Troyes, je joue latéral gauche et je me plante royalement. J’ai mesuré la distance qui existait encore avec les pros. Ensuite, mon 1er match en Ligue 1, c’était aussi contre Troyes et là, je joue à mon poste en défense centrale et je fais un sacré match.

Avec Strasbourg, vous faites vos débuts en Coupe d’Europe et vous inscrivez même un but contre l’AS Roma…
Totti, De Rossi, Cassano, Dacourt, Mexès… La grosse équipe ! J’intercepte le ballon au milieu du terrain, je fais un une-deux, j’avance et je marque du pied gauche. J’étais plus fatigué après le but que sur le sprint d’avant entre ma surface et l’autre surface (rires). C’était un super souvenir. On partage 1-1 avec 6 jeunes issus du centre de formation sur le terrain. J’ai échangé mon maillot avec Cassano et j’ai aussi reçu celui de Dacourt (ils viennent du même quartier, ndlr).

Totti ? Un souvenir ?
Quelle qualité technique ! Je me souviens de petits échanges avec Cassano et nous on n’y comprenait rien. En plus, les gars, à l’époque, ils se parlaient à peine mais sur le terrain, c’étaient des seigneurs ! Ce terrain respirait le foot !

C’est pour des moments comme ça qu’on joue au foot ?
Complètement. Je me souviens aussi d’un match amical avec Francfort contre le Real Madrid. 55.000 personnes, un stade plein et je marque un but ! Il y avait Robben, Robinho, Van Nistelrooy, Ramos, Raul… Les gars, ils faisaient 8000 passes avant de tirer au but !
Raul… Tout le monde sait qu’il est gaucher et que sur un contrôle orienté dans 99% des cas, il part à gauche… Donc, moi je me positionne et boum il part à droite !!! Un truc de fou. J’avais envie de lui dire "mais sans déconner, t’es trop fort !". J’ai vécu des grands moments de football.

Après la Ligue 1, vous découvrez un autre monde avec la Bundesliga. Francfort vous transfère pour 2.5 millions d’euros.
Déjà, des stades combles. Cette envie de proposer du spectacle loin des tactiques figées du championnat de France. L’impact et le rythme aussi. Lors de mon 1er match de championnat, j’étais cuit au bout de 60 minutes malgré 7 semaines de préparation ! Là-bas, ils vont toujours préférer un 5-4 qu’une victoire 1-0. Et puis, ce public… Tu n’as pas envie de le décevoir, tu veux lui rendre cet amour !

Après une grosse saison, vous quittez Francfort une première fois…
Après la 1ere saison, on a un nouveau coach (Michael Skibbe) et au bout de deux jours, il me dit que je pouvais dégager parce qu’il voulait deux Allemands dans l’axe (sic) ! Moi je m’accroche et figure-toi que je joue tous les matches amicaux d’avant saison comme titulaire… Il me dit qu’il me fait confiance, que je dois rester… Le championnat débute et là, plus rien ! Je n’entre plus en ligne de compte et le 30 août, il m’annonce que je peux partir…

C’est un tournant dans votre carrière ?
Oui, clairement. J’avais 22 ans, j’étais impulsif. Avec du recul, je me dis que j’aurais dû m’accrocher et attendre le mercato d’hiver… Je suis quelqu’un d’orgueilleux, j’ai été blessé dans mon amour propre. C’était une gifle. Je me casse et retourne en prêt à Strasbourg, en Ligue 2. Quatre mois, plus tard, nouveau prêt à Boulogne en Ligue 1 ce qui me permet d’aller à la Coupe du Monde avec l’Algérie en 2010.

En parlant des sélections nationales… Vous aviez l’embarras du choix : maman algérienne, papa tunisien… En jeunes, vous choisissez l’équipe de France. En 2006, Roger Lemerre vous convoque en sélection tunisienne avec l’optique de disputer le mondial en Allemagne. Et au final, vous choisissez l’Algérie…
J’ai débuté en équipe de France à 15 ans et j’ai même été capitaine en Espoirs. Formé à Clairefontaine, mon identité de jeu était française. Quand Roger Lemerre m’appelle en 2006, je n’étais pas prêt. J’ai pensé à ma carrière parce qu’un international français, même espoir, a plus de valeur qu’un international tunisien ou algérien. C’est grâce aux bleuets que j’ai pu signer en Allemagne.

Justement vous êtes sortis par l’Allemagne lors du barrage pour l’Euro " espoirs " 2009.
Oui le futur lauréat. C’était l’ossature de l’équipe qui va devenir championne du monde quelques années plus tard. Avec Neuer, Ozil, Khedira, Howedes, Hummels Après cette période, je me suis dit qu’il était temps de représenter mon pays. Mais lequel ? Je me sens Tunisien, Algérien et Français aussi !

Vous choisissez l’Algérie et êtes retenu pour la Coupe du monde en Afrique du Sud. C’était comment le Mondial 2010 ?
C’était géant même si je n’ai pas joué. J’ai kiffé malgré tout. Voir d’aussi près les Anglais… Terry, Lampard, Gerrard, c’est géant. Les gars sont classes, ils font preuve de fair-play après le match. Ils sont humains, tout simplement. Au Mondial, il y a une ambiance de fraternité, de fête entre les pays, les supporters.

Et l’ambiance au sein de la sélection ?
Je ne calculais pas les autres (sic) ! Faut dire qu’il y avait beaucoup de jalousie... Les anciens ne voulaient pas qu’on prenne leur place alors ils nous ont mis de côté. Nous, les nouveaux, on était un groupe de 3 ou 4. Mais ce n’est pas grave... Etre présent là-bas avec le maillot de l’Algérie, c’était déjà une grande fierté.

Revenons à Francfort et Michael Skibbe, vous lui en voulez encore aujourd’hui ?
Oui, c’est la seule personne au monde qu’il ne faut pas que je croise. Cet homme m’a tué et moi, je n’ai pas eu les éléments pour être capable de me relever.

Sans Michael Skibbe, vous et moi, on ne se parle pas aujourd’hui ?
Sans doute que non. Après, on ne sait jamais ce que la vie vous réserve…

Ensuite c’est la dégringolade ?
Oui. Je refuse des offres de Division 2 allemande pour rentrer en France. Mais dans mon pays, je suis catalogué "joueur prêté". Je fais une saison à Sedan en Ligue 2 mais on rate la montée de peu. J’étais tellement dans le trou que je décide de ne penser qu’à l’argent et d’honorer ma dernière année de contrat à Francfort. Ma femme est enceinte et vu la tournure que prend ma carrière, je pense à l’argent.

Francfort bascule d2 avec un autre coach mais vous ne jouez pas…
J’arrive de Sedan blessé et je ne suis opérationnel qu’à la mi-septembre alors que l’équipe occupe la tête et ne prend pas de buts. Armin Veh, le nouveau coach, me voit à l’entrainement et me dit qu’il est surpris par mes qualités… Mais personne au club ne lui avait parlé de moi, du coup il avait recruté des défenseurs… Et l’équipe tournait à plein régime…

Vous avez joué ?
Pas une minute ! On a remporté le titre en perdant 3 ou 4 matches. Les défenseurs titulaires n’ont jamais été blessés ni suspendus. Je n’ai jamais vu ça ! Je me suis demandé si je n’avais pas la poisse. Je ne pouvais rien revendiquer, l’équipe était au-dessus du lot. On avait 4 ou 5 internationaux sur le banc !

Logiquement, vous ne prolongez pas…
Non mais je le savais. Et là, les requins sont de sortie, on me propose tout et son contraire. Je retourne à Sedan alors que je ne voulais pas… On a une équipe de fous mais on foire complètement… C’est là que je commence à me prendre la tête avec le foot.

Un moment de doute ?
Oui. "Pourquoi, je ne rebondis pas ?" Cette question m’obsède. Dans ces moments, tu doutes de tes capacités à rebondir. Trois ans plus tôt, je jouais contre Luca Toni et maintenant je joue contre des branquignoles qui marquent du genou (sic) ! Ma vie, ça ne peut pas être ça. Je n’ai pas fait ces sacrifices pour en arriver là ! Sportivement, ça ne va pas bien, le club a des problèmes financiers… Ton président pleure parce qu’il ne veut pas te payer…

Vous avez eu envie d’arrêter ?
Oui et non. 360 jours par an, t’as envie d’arrêter le foot tellement ça te saoule mais les 5 jours qui restent te donnent la pêche pour toute l’année parce que tu aimes trop ce sport.

Grâce à ces 5 jours vous continuez mais ça ne s’arrange pas… Vos expériences dans le Maghreb, à Alger et Sfax sont malheureuses…
Oui, je vous passe les détails au niveau de l’organisation, des promesses non tenues et des salaires impayés… Alors je décide de rentrer en France auprès de ma famille. Et là pendant 3 mois, j’étais comme un lion en cage. Je n’avais plus l’adrénaline du week-end alors le vendredi je sortais peu importe où… Mais il fallait que je sorte parce que toute ma vie, j’ai eu un truc le week-end !

Il vous fallait de l’adrénaline ?
Les vacances, c’est chouette mais moi à la plage, aux palmiers… Je préfère l’herbe, l’odeur du terrain, c’est mon kif. Un sportif de haut niveau ne peut pas vivre sans adrénaline c’est pourquoi l’après carrière est difficile à gérer. Moi l’adrénaline me manquait…

C’est quoi le déclic ?
Une phrase que mon fils de 6 ans a dite à ma belle-mère…

On peut savoir ?
"Papa, il ne fait que dormir. Il est toujours dans le canapé." Comment inculquer des valeurs à mon fils s’il ne peut être fier de moi. Si l’image que je lui renvoie n’est pas bonne ??? Comment faire en sorte qu’il respecte son père ? Un père ne peut pas montrer ça à ses enfants alors, j’ai dit stop.

Et vous rebondissez au White Star…
Grâce à Ricardo Faty qui connaissait John Bico (patron du club). Avec John, ça a collé dès le départ et j’ai signé pour 18 mois, pour recommencer à zéro. Je n’oublierai jamais qu’il m’a tendu la main.

Vous vous réconciliez avec le football en quelque sorte ?
Oui, je reprends du plaisir et retrouve de l’ambition. La saison prochaine, personne ne pourra nous marcher dessus, avec la qualité de ce groupe, on jouera la tête. Je veux m’inscrire dans le projet. Cela fait 5 matches de suite que je joue en prenant du plaisir mais je ne me souviens même plus de la dernière fois que j’ai fait ça…

Comment se traduit ce sentiment de plaisir ? Comment on le ressent ?
Simple, je redeviens un compétiteur. Quand on perd, je deviens fou, j’ai envie de tout casser. Je retrouve ces sensations, ce mental mais aussi mes courses, mes duels… Tout redevient meilleur même si je n’ai pas encore été bon sur un match entier.

Avec du recul, est-ce que votre caractère vous a peut-être joué des tours ?
Moi je suis droit, franc et cash alors que le milieu préfère l’hypocrisie. C’est pour ça que je n’ai qu’un ou 2 amis dans le football, Ricardo Faty et Kevin Gameiro. Quand je galérais, le téléphone ne sonnait pas. Chacun pour sa pomme. Le foot c’est le sport collectif le plus individualiste. Ça ne me dérange pas parce que je connais les règles. C’est pareil dans la vie. Quand ça ne va pas, t’es tout seul !

Avec tout votre vécu, votre après carrière est tracée, non ?
J’aimerais conseiller les jeunes joueurs. Je crois que je peux être utile. Mais le problème des footballeurs, c’est qu’ils aiment être caressés dans le dos. Le joueur, c’est une ballerine qui veut qu’on lui dise qu’il est bon même quand il est nul. C’est une mariée qui a besoin de recevoir des fleurs ! (sic) Il faut savoir dire : t’es nul quand t’es nul ! Donc, il y a le risque que je sois trop cash pour certains (rires).

Financièrement, vous êtes à l’aise ?
Oui et non. Je dois continuer à bosser mais j’ai bien investi mon argent, surtout dans l’immobilier.

On termine l’entretien par une citation qui vous définit
"Sois exigeant avec toi-même mais souple avec les autres", mais je n’arrive pas à l’appliquer.

P.Scimè @lescal11

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