"Anderlecht m'a viré à cause d'une mauvaise blague à Olivier Deschacht"

Alan Gérard
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Alan Gérard - © RTBF

25ème épisode de "Trajectoires", la série consacrée à ces personnalités du football au parcours atypique.

Pascal Scimè retrace la route d’Alan Gérard. L’itinéraire de cet enfant gâté (formé en partie au Sporting d’Anderlecht) était tracé vers les sommets du football belge mais ses démons intérieurs en ont décidé autrement... Aux premières bêtises d’adolescent succèdent rapidement des faits graves qui font basculer sa vie. Une escalade synonyme de descente aux enfers... Au total, Alan passera près de dix ans en prison.

Aujourd’hui libre, il tente de se reconstruire et de rectifier son histoire en aidant les plus jeunes à travers le football évidemment... Portrait en guise de rédemption d’un écorché vif qui a assez perdu de temps.

(Par pudeur et par respect pour les victimes, nous ne rentrons pas dans les détails d’affaires judiciaires qui n’apportent aucune pertinence au récit, NDLR)

Bio express :

Alan Gérard, Né à Port Louis (Ile Maurice) le 14/08/1982

Poste : gardien de but

Signes distinctifs : A croisé la route d’Olivier Deschacht et Petr Cech

Particularités : Son grand-père est champion de Belgique

Te souviens-tu de ton premier contact avec le football ?

J’avais cinq ans et je venais à peine d’arriver d’Île Maurice, dans mon souvenir c’est mon père adoptif qui m’a offert mon premier ballon.

Justement comment se passe ton départ d’Île Maurice et ton arrivée en Belgique ?

J’ai été abandonné à ma naissance et j’ai vécu les premières années de ma vie dans la rue (sic). Ensuite, je me suis retrouvé dans un hôpital et mon rêve le plus cher était d’être adopté. Un rêve qui s’est réalisé quand deux personnes sont venues me chercher et me donner tout l’amour dont j’avais besoin. Ce jour-là, j’ai senti que quelque chose d’exceptionnel m’attendait.

La Belgique et un nouvel environnement familial, une maison et de l’amour... Le contraste devait être terrible avec ce que tu avais connu...

Pour mes parents, l’adoption est un acte de courage ! A 35 ans, ce couple revient en Belgique avec un enfant venu d’ailleurs. Mes parents ont changé la donne par rapport à l’univers familial et social dans lequel ils étaient inscrits.

Au début des années quatre-vingt, l’adoption bouscule les codes, non ?

Oui, exactement. Dans la classe sociale dans laquelle on vivait, ça ne se faisait pas donc... Cette adoption pour moi est inespérée.

Comment se passe ton enfance dans ce milieu aisé ?

C’est un véritable bouleversement. De par mon expérience, je suis en quelque sorte un enfant "adulte". Je me rends compte que, du jour au lendemain, ma vie bascule... "Je suis conscient qu’on me donne trop à manger et que j’ai mal au ventre parce que je n’ai pas l’habitude de manger..." On me fait dormir dans un lit mais là aussi, je n’en ai pas l’habitude. La nuit, je me lève pour dormir par terre !

Émotionnellement et matériellement, j’ai tout ce que je désire. Ma maman est avocate, mon papa dirige une grande agence immobilière. Quand je suis arrivé, je mesurais 80 cm à 5 ans et j’avais des carences nutritives énormes... On ne savait pas si j’allais pouvoir vivre normalement mais parents ont réussi à me soigner. L’amour que j’ai reçu a été immense.

Comment se passe ton enfance ?

Assez bien. Ma mère met sa carrière entre parenthèse pour se consacrer à notre éducation. On m’apprend le respect des valeurs, je ne reçois pas tout ce que je veux... Mais avec du recul, je pense que pour ma maman ça n’a pas toujours été simple. Pour résumer un peu la situation, je pense qu’elle a dû élever un enfant un peu "sauvage". Et cela, je ne m’en suis rendu compte que bien plus tard.

Parlons de ton grand-père maternel... Un sacré personnage qui a joué un rôle dans l’histoire du football bruxellois.

Oui, il était le délégué du RWDM champion de Belgique en 1975. Il était passionné. A la maison, ça parlait foot et les débats étaient animés car mon papa était fan... d’Anderlecht ! Mais ma première affiliation, c’est au White Star. Je ne pars au RWDM que vers l’âge de 13 ans.

Cependant, tu vas rapidement rejoindre le puissant voisin : le sporting d’Anderlecht.

Sportivement, ça se passe bien au RWDM... J’enchaîne les bons matches, je progresse et je suis bien entouré. Mon modèle c’était Dirk Rosez, le gardien de l’équipe première. A ce moment-là, je commence à me dire qu’il peut se passer quelque chose. Je commençais à entrevoir ma carrière...

Et puis, Anderlecht appelle...

Oui, je pense que c’est l’un des premiers tournants de mon parcours footballistique. Si j’avais un peu plus creusé, bossé, patienté au RWDM j’aurais peut-être fini aussi par avoir ma chance en équipe première. Tout aurait peut-être été différent. Avoir sa chance, c’est être patient... Avoir sa chance, ce n’est pas aller de club en club car l’herbe n’est pas nécessairement plus verte ailleurs. Mais honnêtement, quand Anderlecht vient te chercher, tu ne peux pas dire non.

C’était comme un rêve qui se réalisait ?

Oui, Anderlecht c’est un palier supplémentaire. Même vingt ans plus tard quand j’y repense, j’ai des frissons. Jouer pour les Mauves, ça m’a marqué.

C’est un autre monde ?

Je fais des rencontres humaines et sportives extraordinaires. Je côtoie des joueurs qui viennent de tous horizons... Les meilleurs joueurs du Brésil, de Tchéquie, de Turquie, de Roumanie, de Serbie sont présents.

J’ai joué avec Xavier Chen, Olivier Deschacht, Anthony Vanden Borre ou encore Vincent Kompany.

Chez les jeunes, quel était le niveau d’Olivier Deschacht ? A l’époque, tu pensais qu’il pouvait réaliser cette belle carrière ?

D’une part, c’est incroyable de voir comment ce garçon a pu réussir et d’autre part, c’est un très bel exemple par rapport à la vie en général ! On croit souvent qu’il faut énormément de talent pour accomplir de grandes choses. Olivier, lui, a gagné sa place grâce à sa rigueur, à sa discipline, à son sérieux et à sa modestie ! Nous étions tous deux issus de bonne famille mais tout nous opposait... notre façon de vivre le foot, notre physique - il est blond, je suis métisse adopté (rires). Franchement, j’aurais aimé à ce moment-là avoir une vision qui se rapprochait de la sienne... Sur le terrain, c’était le seul qui était capable de faire une faute pour moi, de sacrifier son match pour sauver la défense sans calculer... Et ça, c’est une chose assez rare.

Mais à ce moment-là, tu ne comprends pas tout cela...

A l’âge des 14, 15 ans j’étais très con ! A un moment donné, Olivier m’ennuyait et je lui ai volé son GSM. Une histoire qui m’a coûté très cher... J’ai creusé, en quelque sorte, ma propre tombe au niveau du collectif. Je n’ai pas eu la perception d’avoir fait quelque chose de grave, j’avais juste envie de l’ennuyer.

Tu es renvoyé d’Anderlecht !  

Oui.

Est-ce que tu comprends cette décision ?

J’ai compris que mon comportement n’était pas en adéquation avec la vie d’un groupe et les valeurs d’un club ! Ça a été une erreur de jeunesse qui m’a très coûté cher !

A ce moment-là, tu sens que quelque chose bascule ?

(Pensif) Il y a clairement un basculement...

A côté du foot, quel était ton comportement ? Faisais-tu des bêtises ? 

Depuis que j’avais découvert le monde professionnel, je m’amusais moins. Pourtant, j’étais bien entouré. Aimé Anthuenis était le T1, Francky Vercauteren s’occupait des Espoirs et Jacky Munaron des gardiens.

Je m’entraînais avec De Wilde, De Vlieger, Milosevic et Pavlovic et franchement, je prenais mon pied avec eux... Ce qui me gênait, c’était de ne pas être le gardien attitré d’une équipe. J’étais susceptible de jouer en réserve,  en U19 ou en U17... Ça changeait tout le temps. La concurrence était rude puisque les sept premiers gardiens du Sporting étaient tous internationaux dans leur catégorie.

Au final, avancer sur l’échiquier, c’était très compliqué, voire bouché. A ce moment-là pour espérer être gardien titulaire à Anderlecht, tu devais avoir 30 ans !

C’est aussi le moment où l’on te demande de choisir entre le football et l’école...

Francky Vercauteren me demande de faire un choix. Si je voulais percer, je devais laisser tomber l’école mais parents n’ont jamais avalisé cette décision.

Étais-tu bon élève ?

J’avais certaines aptitudes mais très tôt, j’ai été plus intéressé par le foot que les études. J’ai su très jeune que je n’avais pas d’autres échappatoires que de réussir dans le football !

Revenons à ton départ du sporting... Tu es renvoyé mais le club te met des bâtons dans les roues et t’empêche de signer à Monaco...

Le père de Philippe Léonard était mon agent et il avait tout arrangé pour que je rejoigne le Rocher. Mais Anderlecht s’y est farouchement opposé en représailles à l’affaire Deschacht !

Que fais-tu ?

Je pars en test à Bordeaux où je m’entraîne avec la CFA. Je me souviens avoir été invité à voir les Girondins jouer en Coupe d’Europe contre le grand Manchester United de Beckham, Giggs et Scholes... Je commence à y croire.

Mais...

Le niveau est très élevé ! Jusque là, j’avais l’impression d’être l’un des meilleurs gardiens de ma génération mais à Bordeaux, je retombe les pieds sur terre.

Ensuite, je tente ma chance à Metz où l’on me propose d’intégrer la CFA mais je refuse car je cherchais une place dans un noyau A.

Mes parents me soutiennent toujours mais je sens que l’atmosphère familiale n’est plus au beau fixe. Mes parents pensaient que je devais me concentrer sur autre chose que le foot si je voulais avancer dans ma vie.

Tu fais une tentative à Rennes aussi...

Où l’on m’a fait courir pendant une semaine alors que j’étais là comme gardien de but ! (sic) Au bout de quatre jours, je ne savais même plus marcher ! Alors mon agent m’explique que le club vient de recruter un grand espoir tchèque de 2 mètres... Un certain Petr Cech ! (Il rit)

Le club avait décidé qu’il ne devait pas être perturbé par la présence d’un autre gardien.

Tu ne l’as jamais croisé ?

Non jamais. Le seul jour où je devais le croiser à l’entraînement, c’est le jour où on m’a dit de ne plus venir.

Tu rentres en Belgique ? Oui. Je signe à Tirlemont en Division 2. Le contraste avec tout ce que j’avais connu est saisissant. Mes rêves et mes aspirations baissent vachement et l’énergie autour de moi s’essouffle. Mes parents me rappellent les priorités et petit à petit, je décroche. Je sens que je ne vais pas y arriver mais je n’ose pas en parler. Pourtant le départ d’Urko Pardo, que j’ai connu à Anderlecht, pour le Barça me redonne l’espoir que c’est encore possible... Mais je continue à jouer sans plus y croire. Je me suis déçu.

Tu n’étais pas titulaire à Tirlemont ?

J’ai vingt ans et je pense être le numéro 1 mais je suis remplaçant d’un gars de trente-six ans qui me donne une leçon de professionnalisme. Il est quinze fois plus motivé que moi et me donne une immense leçon d’humilité. Il m’apprend que pour réussir dans le football, il faut consentir à d’énormes sacrifices.

Malgré tout, je fais une bonne saison en réserve et je joue quelques matches en première mais mentalement je n’y suis pas...

C’est le début des ennuis...

Je vais arrêter le foot mais je vais surtout entrer une première fois en prison. Cette période va avoir un impact très important sur ma vie.

Explique-toi...

J’habite seul. Mes parents sont partis vivre en Italie depuis un an et ma maman tombe malade à ce moment-là... Elle est atteinte d’une leucémie et je pense sincèrement que sa maladie est en partie liée à mes choix.

Avec du recul, crois-tu que ta maman est tombée malade parce qu’elle s’est fait du souci pour toi ? Que ton comportement a eu un impact sur son état ?

Oui. (silence) C’est ce que je pense. Mes parents ont souffert de mes choix. Ils m’ont toujours accompagné dans mes décisions sportives mais auraient préféré que j’épouse une trajectoire professionnelle plus sereine que le côté artificiel du football.

Personne ne te conseille à l’époque ? Ton grand-père, tes amis, tes agents ?

Je n’écoute personne. Comme je sortais du centre de formation d’Anderlecht, j’étais sûr que j’allais réussir. La perspective de l’échec n’était pas une option envisageable !  

Comment te retrouves-tu en prison ?

Tout s’est enchaîné très vite après un match... Une soirée, des mauvais copains et ça dégénère. Comme je ne réussissais pas dans le football, la tentation était grande de chercher ailleurs une certaine forme de reconnaissance. J’ai choisi le milieu de la nuit. Au début cela se passait bien, j’étais la nouveauté du milieu et on me faisait sentir spécial. Mais ce nouveau rythme et ce style de vie m’ont éloigné du foot... Je n’arrivais plus à me lever pour aller aux entraînements, je n’avais plus la tête à ça. Ce qui m’a fait me réveiller... C’est de voir mes parents derrière une vitre ! Eux que je n’avais plus revu depuis deux ans. Je me suis vraiment demandé ce qu’il m’arrivait...

Ce premier séjour en prison dure combien de temps ?

Huit mois. Mais au final, j’y passerais beaucoup plus de temps. (Pudique et pensif) Au début, mes premières "bêtises" je les fais pour avoir un peu plus d’argent, pour sortir en boite, m’acheter plus de fringues... En fait, on s’aperçoit que nos contrats de footballeurs ne nous font pas gagner des sommes folles et qu’on peut se faire de l’argent très facilement. On se détache de ce qu’on aime pour devenir quelqu’un d’autre au prix de perdre tout ce qu’on aime.

Mais à ce moment-là, tu ne raisonnes pas comme ça. Tu ne penses pas au lendemain...

Exact. Je pense juste au moment présent, à l’argent facile, à l’adrénaline. A l’envie de réussir autrement. (Hésitant) En fait, c’est une petite mort, on joue toute sa vie sur un choix alors qu’on sait que nos actes auront des conséquences.

Où purges-tu tes huit premiers mois ?

A la prison de Leuven. Je parle de cet épisode parce qu’il est important. C’est une période qui aurait dû me marquer et me faire prendre conscience que je devais arrêter les "conneries". Mais j’ai continué à en faire...

Pourtant j’y ai vu des trucs dingues. Un jour, mon voisin de cellule m’annonce en pleurs que ses parents ont été assassinés. Il me regarde et me dit " si je n’avais pas été avec toi, je serais mort aussi ! "

Comment est la vie en prison pour un gamin de vingt ans issu d’un milieu aisé ? 

Immédiatement, je me rends compte que je suis dans un autre monde avec d’autres codes, d’autres comportements et d’autres valeurs.

En prison, tu penses au foot ?

En détention, la première chose que j’ai fait... C’est aller sur le terrain de foot. J’ai pu gagner ma place grâce au sport. En prison, j’ai repris le foot avec de l’envie et une vraie motivation. Les gars m’ont fait redécouvrir le jeu. Le côté originel du sport ! Les discussions, les occasions ratées, le plaisir de jouer... J’ai grandi en prison.

Que veux-tu dire par là ? 

Quand j’ai eu 30 ans, je me suis rendu compte que j’avais passé près de dix ans en prison avec cinq passages au total ! Je suis un garçon de la prison et quand je m’en suis rendu compte ça m’a fait un choc !

Est-ce que tes aptitudes au foot t’ont protégé ?

Oui. Ce qui m’a aidé c’est que j’étais gardien. Je plongeais sur le béton. Quand j’étais à la prison d’Andenne,  je m’entraînais tous les matins pendant 1h30. On me permettait d’avoir des gants et des ballons... Beaucoup de gens m’ont aidé à travers cette mise en place sportive. J’ai acquis une légitimité, j’ai gagné ma place en prison grâce au football ! Ça m’a permis de garder la tête hors de l’eau. Le foot m’a créé des amitiés mais aussi des inimitiés... (il sourit) Mais ça m’a permis de concentrer mes énergies sur quelque chose de positif. Beaucoup de bons joueurs sont passés par la case prison et ont rebondi par la suite comme Emile Mokulu (Futsal) ou Pelé Mboyo. Pierre Bodenghien (le Monsieur football en prison pendant 18 ans, NDLR) m’a aussi proposé de suivre le même chemin.

En prison, Pelé Mboyo était en quelque sorte un exemple pour les aspirants footballeurs ?

Si l’on voit l’exemple sous le prisme de l’adversité, de la seconde chance et de la volonté de s’en sortir... Alors oui. Je crois qu’on peut s’en inspirer mais sans jamais faire l’apologie de la prison ! On peut s’inspirer de ces cas difficiles car ce sont des garçons qui sont tombés cent fois mais se sont toujours relevés.

Un jour tu as dit "en prison, le football m’a sauvé la vie". Que voulais-tu dire ?

Vu la gravité de mes conneries, vu toutes les choses que l’on racontait sur moi... J’avais la moitié de la prison qui voulait me casser la gueule et l’autre moitié qui voulait jouer avec moi. Et ça a été comme ça tous les jours pendant huit ans. Quand on jouait au foot, certains se disaient "on ne va pas lui casser la figure car il a l’air d’en vouloir".

Je savais que j’avais gâché mes chances et que j’avais écrit une très mauvaise partie de mon histoire mais intérieurement, j’étais animé d’une force qui me faisait garder l’espoir.

Dans quoi se réfugie-t-on dans ces moments ? La foi, le foot, les amis, la famille ?

On compte sur ceux qui sont encore là. J’ai toujours eu mes parents, ma famille près de moi. En détention, j’ai aussi rencontré des personnes extraordinaires qui m’ont soutenu. Au final, je comprenais aussi que certains m’avaient abandonné.

Tu as passé plus d’un quart de ta vie en prison... Que s’est-il passé depuis ta sortie ? As-tu l’impression que ta vie a évolué de manière positive ?

Oui mais elle a surtout évolué étape par étape. Quand je sors, je me retrouve avec des parents inquiets, trente kilos de trop, un traitement médical et un suivi psychologique pour m’aider à me réinsérer. En sortant, j’avais peur d’être sous le feu des projecteurs et d’être plus spectateur, qu’acteur. La Justice m’a imposé des conditions comme le port d’un bracelet électronique... La première chose que j’ai fait, c’est de suivre une formation en néerlandais de quatre mois. A ce moment, j’avais déjà mûri l’idée de me remettre au football !

Comment ça s’est fait ?

Via Facebook, je suis rentré en contact avec l’entraîneur du club d’Anderlecht-Milan… (4ème provinciale bruxelloise, NDLR) Le club cherchait un gardien et avait un chouette projet.

Tu recommences à zéro...

Oui. Recommencer à zéro, ça veut dire accepter toutes les situations de jeu. Je voulais voir ce que je pouvais apporter à ce club et ce que l’on pouvait faire ensemble. J’ai eu la chance de tomber sur des dirigeants extraordinaires.

Tu joues cartes sur table ? Tu leur parles de ton passé ? Un passé qui peut effrayer...

Oui. Il n’est pas dans mon habitude d’éluder les questions. Les Buscema (famille qui dirige le club, NDLR) ne m’ont jamais tenu rigueur de mon passé. 

En prison, quand j’arrivais sur le terrain, les trois-quarts des détenus parlaient de moi avant le match... Ici, rien de tout ça. Pour la première fois depuis longtemps, j’étais accepté. On ne me disait rien. C’était une sensation incroyable, vivifiante, je redevenais comme tout le monde.

Est-ce que la prison ou la Justice prépare suffisamment à la vie d’après ?

C’est une vaste question. Moi, je suis tenu par un bracelet électronique mais j’ai envie d’être positif. Je dirais... "à chacun son histoire".  Il y a de nombreux exemples de réinsertions réussies. Je pense que quand tu as une réelle volonté de réinsertion... que tu as un projet alors la Justice peut sans doute t’aider. J’ai la chance d’être bien entouré et d’être aidé par le système judiciaire. J’ai des obligations à respecter mais à côté de cela, on me fait aussi comprendre que l’on me donne une chance. Aujourd’hui, si l’on devait uniquement se baser sur mes horaires de bracelet électronique, je serais déjà retourné en prison. (En théorie, il ne peut plus sortir à partir de 20 heures, NDLR).

Depuis que j’ai lancé mon ASBL (l’académie de football GKA), on a changé mon planning en activité professionnelle. J’ai reçu des heures de sortie en plus pour pouvoir m’entraîner. Je ne peux que remercier la Justice. Tu sais... c’est une relation win-win d’être arrivé à quelque chose de positif d’un cas comme moi !  

J’aimerais savoir comment on regarde un match de foot en prison ? Y a de la ferveur, on s’excite, on chante, on crie?

C’est de la folie. C’est ce qui m’a redonné la joie du football. En prison, j’ai rencontré des gens venus des quatre coins du monde qui supportaient leur équipe à distance. J’ai vu des bagarres et des larmes à cause du foot. Il y a une telle ferveur. Quand on est en prison, le foot c’est le moment de détente. On attend avec impatience le week-end pour regarder les matches de Premier League... Pour les chanceux à la télé et les autres à la radio ! Au préau, on parle de foot. Il y a des joueurs que j’ai découvert en prison à travers la télé et que maintenant je peux croiser. C’est vraiment beau.

Parlons de ton ASBL qui encadre les jeunes footballeurs... Est-ce que tu considères que c’est en quelque sorte ta dernière chance de réussir dans le football, d’aider les autres ?

Jusqu’à présent, je n’avais rien réussi. L’académie, j’y ai songé en prison à un moment où je ne pensais plus faire quelque chose de sérieux dans le football. Je dois remercier une amie qui m’a aidé à créer l’ASBL et pas mal de monde aussi comme Ernest Eboué (ex footballeur professionnel, fondateur de l’ASBL Football is my dream) qui ont tous été des tremplins pour mon activité.

J’ai des projets avec mon club mais aussi avec l’académie. On a lancé un deuxième site dans le brabant wallon et en septembre, je lance le concept à Charleroi avec l’ex pro Manu Massaux.

Après tout ce que tu as vécu... Dans quel état d’esprit es-tu ?

Je suis apaisé. J’ai envie de penser à toutes les belles choses que je devrais dire. Pour l’instant, je me suis juste concentré pour remercier mes parents et les autres membres de ma famille. Dire à ces personnes que le temps qu’elles m’ont consacré n’a pas été vain. Bien sûr, je n’oublie pas les victimes de mes actes et certaines m’ont d’ailleurs pardonné.

Si aujourd’hui, j’ai fait l’ASBL et que je raconte mon histoire, c’est aussi pour montrer que c’est qui m’est arrivé, c’est le destin de beaucoup d’enfants pas uniquement le mien.

Aujourd’hui, je veux aider, conseiller ces footballeurs en herbe qui ne bénéficient pas des structures adéquates ou d’un environnement à l’écoute.

L’académie est ouverte à tous ?

Oui. L’important est que le jeune veuille travailler pour progresser et soit à l’écoute. Je ne suis pas agent mais aujourd’hui, j’ai envie de créer une plate- forme qui puisse accueillir tous ces jeunes indépendamment de leur milieu social ou de leur origine. Je veux leur proposer l’encadrement que je n’ai pas eu.

Enfin as-tu une devise ?

Force et honneur.  

Pascal Scimè @Lescal11

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