What the foot ? (6/8) Du football féminin au football féministe en Argentine

La Villa 31, quartier de Buenos Aires. Ici, on apprend très tôt aux gens que certains rêves ne sont pas faits pour eux, en particulier lorsqu’on est une femme. Depuis treize ans, l’association « La Nuestra » tente d’enrayer ce déterminisme par des entraînements de football et des ateliers d’éducation populaire accessibles dès le plus jeune âge.
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La Villa 31, quartier de Buenos Aires. Ici, on apprend très tôt aux gens que certains rêves ne sont pas faits pour eux, en particulier lorsqu’on est une femme. Depuis treize ans, l’association « La Nuestra » tente d’enrayer ce déterminisme par des entraînements de football et des ateliers d’éducation populaire accessibles dès le plus jeune âge. - © OLIVIER PAPEGNIES / COLLECTIF HUMA

En Argentine, alors que les athlètes masculins sont adulés par des générations entières, les footballeuses professionnelles émergent à peine. Juliana Román Lozano, ancienne joueuse de D1, se souvient de sa " carrière " en club: " On ne se souciait pas de nous: on changeait d’entraîneur tous les cinq mois puisqu’ils n’étaient pas payés, on s’habillait avec les maillots usés des garçons et il nous arrivait souvent de jouer sans lumière. "

À 26 ans, en 2010, la jeune femme rejoint Monica Santo, fondatrice de l’association sportive, féministe et militante " La Nuestra ". Implantée dans le quartier populaire Villa 31, l’organisation se sert du football pour créer des dynamiques d’éducation populaire et activer des leviers d’émancipation individuelle ou collective.

Deux ans plus tard, Juliana passe son brevet de directrice technique, au côté de 86 hommes: "  C’était comme être projetée dans un autre siècle. Parce que j’étais une femme, les formateurs supposaient que je n’étais pas capable de suivre et voulaient me dispenser de nombreux exercices pratiques. Dès qu’ils balançaient un mot vulgaire, ils s’excusaient d’un “Oh pardon, mademoiselle”."

Football féministe, Football féminin

“Juli” entraîne aujourd’hui des groupes de filles, d’adolescentes et d’adultes à manier le ballon et le verbe : " Ensemble, on génère un nouveau langage ", résume-t-elle, en détaillant comment l’expression “football féministe” a peu à peu remplacé celle de “football féminin” : " Ce n’est pas rien dans un quartier marginal comme Villa 31. On pense à la façon dont on peut se renforcer, faire émerger de la sororité, générer une nouvelle façon d’exister et de se représenter dans et en dehors du quartier." " La Nuestra " promeut un football qui renoue avec ses valeurs fondamentales, loin des dérives actuelles du football  “hégémonique” et de son star-system: " Messi, ne sert à rien s’il ne fait pas partie d’un collectif qui prend soin de lui ", marque Juliana.

 

Le pouvoir du football pour parler des droits des femmes

Du football pour s’émanciper, donc. Iris, 11 ans, affirme désormais aux élèves de son école que le foot est aussi pour les filles. Les mamans s’accordent un temps sans enfant pour jouer deux fois par semaine. De retour à la maison, elles soulignent par l’exemple l’importance de prendre soin de ses désirs et de son potentiel. " Depuis le football, on peut parler des droits à l’autodétermination, des droits corporels, des droits au travail, des droits au jeu et aux loisirs, … C’est très puissant ", s’enthousiasme Juliana.

Pas question toutefois d’établir de nouvelles injonctions pour libérer les femmes des carcans oppressants :  " Certaines joueuses sont violentées par leur compagnon. Ce sont des cycles très complexes et ce dont elles ont le plus besoin, c’est de se sentir bienvenues et non exclues parce qu’elles seraient plus ou moins “féministes”. "

Enclavés entre une autoroute, une gare, un port et un aéroport, à l’ombre des tours éclatantes des plus riches quartiers de Buenos Aires, les 40.000 habitants de Villa 31 sont aujourd’hui durement frappés par la Covid-19. La promiscuité, la pénurie d’eau, l’impossibilité de rester confiné pour s’assurer de pouvoir manger comptent parmi les raisons de l’explosion de cas.

Alors, les footballeuses ont troqué leurs crampons pour s’engager dans la lutte sanitaire. Sur leur compte Facebook, on lit désormais le message suivant : " Depuis notre pratique sportive, nous avons toujours souligné l’importance d’élargir les limites du terrain, de partager nos émotions et nos luttes. Aujourd’hui, nous menons notre match le plus difficile. Les réseaux féministes sont notre force. Maintenons notre soutien, ne faiblissons pas, continuons à respirer ensemble car la partie n’est pas encore finie."

 


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