What the foot ? (1/8) : En Inde, dans le Jharkhand, l'émancipation de la femme passe par le ballon

Sur le terrain de Gagari, des fillettes de 6 - 7 ans s’entraînent dans la lumière mordorée du petit matin. Les familles attendent d’autres choses de leurs gamines que de s’éduquer ou s’autoriser un loisir: ramasser du bois, travailler aux champs, effectuer les tâches ménagères par exemple. Après l’entraînement, Rinky répète inlassablement à ses joueuses que ce n’est pas le seul horizon qui s’offre à elles.
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Sur le terrain de Gagari, des fillettes de 6 - 7 ans s’entraînent dans la lumière mordorée du petit matin. Les familles attendent d’autres choses de leurs gamines que de s’éduquer ou s’autoriser un loisir: ramasser du bois, travailler aux champs, effectuer les tâches ménagères par exemple. Après l’entraînement, Rinky répète inlassablement à ses joueuses que ce n’est pas le seul horizon qui s’offre à elles. - © VIRGINIE NGUYEN HOANG - Collectif HUMA

Tous les petits matins, des ombres glissent dans l’obscurité de la campagne indienne. Dans le Jharkhand, le soleil n’est pas encore levé sur le village d’Hutup que, déjà, Rinky, sa sœur Chanda et quelques autres filles se postent le long de la grand-route en attendant le passage du bus scolaire. 

Dans cet Etat indien rural, les adolescentes risquent de se voir mariées de force ou victimes du trafic d’enfants. Le sport couplé à l’éducation leur permet d’appréhender l’avenir autrement et de sortir du cycle de la pauvreté.

Maillots, shorts sur legging, chaussettes longues et filets de ballons : elles ne partent pas en cours, elles s’en vont jouer au football, les plus âgées comme Rinky, 18 ans, coachant les plus jeunes. L’entraînement qu’elle dispense dépasse les simples conseils techniques à ses petites joueuses : " Je veux qu’elles sachent qu’elles peuvent devenir des femmes indépendantes et réaliser leurs rêves, si elles le veulent. " Parce qu’ici, " la seule chose que souhaitent les parents, c’est que leurs filles se marient, s’installent chez leur époux, aient des enfants ", explique Rinky.

Le Jharkhand, dont la pauvreté, les violences domestiques, l’alcoolisme et la guérilla naxalite font partie du quotidien, est l’un des Etats indiens les plus touchés par les mariages adolescents, les grossesses précoces et le trafic d’enfants. Mais la culture du sport – du hockey et du football en particulier – s’y révèle aussi traditionnellement bien ancrée. Des organisations non gouvernementales ont dès lors eu l’idée de s’appuyer sur le ballon rond pour aider les filles à s’émanciper du carcan dans lequel la société, la famille, la communauté les enserrent.

L’éducation et les loisirs ne sont pas destinés aux gamines

Pour l’ONG Yuwa, sport d’équipe et éducation forment le duo gagnant pour leur permettre de prendre leur envol. Son programme de foot, lancé en 2009, compte aujourd’hui plus de trois cents joueuses et une quarantaine d’entraîneurs, ce qui en fait " l’un des plus importants en Inde ". Il a même permis à Rinky de voyager en Espagne, aux Etats-Unis et en France.

Cela ne s’est cependant pas révélé simple d’emblée. Franz Gastler, fondateur de Yuwa, avait entrepris en 2013 d’inscrire une équipe de filles à deux tournois en Espagne. Quand les adolescentes se sont rendues à l’administration pour obtenir les papiers nécessaires, le fonctionnaire n’a fait aucun effort pour cacher le mépris dans lequel il les tenait : il leur a soutiré un pot-de-vin, fait nettoyer son bureau, donné une gifle. Il a fallu que l’affaire soit dévoilée dans la presse pour que les filles obtiennent leurs documents de voyage. L’aventure s’est soldée par la troisième place de la Gasteiz Cup pour l’équipe de Yuwa.

Promise au mariage à 14 ans

Les parents de Rinky n’avaient pourtant jamais imaginé pour elle un autre horizon que celui de son village. Son père alcoolique et indolent, sa mère illettrée et laborieuse pensaient la marier à ses 14 ans. Ce qui était sans compter son caractère bien trempé, " et le football, qui a changé ma vie ".

Ses séances de coaching, rémunérées, lui ont permis de se financer des études secondaires anglophones de qualité que ses parents n’avaient ni les moyens ni l’envie de lui offrir. Aujourd’hui, Rinky a réussi ses examens de dernière année et sa candidature a été retenue par une université espagnole. À mille lieues d’Hutup où elle était pourtant destinée à rester.

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