Jonas Gerckens : "L'Océan tolère qu'on navigue sur son dos mais il reste le Maître absolu"

Paris, Maison de la Radio, 27 septembre 2018. Conférence de Presse de présentation de la Route du Rhum, course à la voile en solitaire de St Malo à Pointe-à-Pitre. 123 skippeurs seront au départ, dont le Liégeois Jonas Gerckens, 38 ans. "Me trouver ici à côté de navigateurs comme François Gabart, Thomas Coville, Armel Le Cléac’h ou surtout Loïc Peyron qui était mon idole quand j’étais gamin, c’est impressionnant. C’est fou d’être sur la même ligne de départ qu’eux".

Trois jours plus tôt, c’est en Bretagne, à la base de Lorient-Grand-Large que Jonas nous accueillait, en plein préparatifs, à 4 semaines du départ.

"Non, je ne suis pas prêt, loin de là, même ! Le problème, c’est que j’ai acheté le bateau en janvier. On a dû beaucoup travailler dessus pour le remettre en état et l’équiper, donc je manque d’heures de course à son bord. Notamment, mes manœuvres de changement de voiles ne sont pas encore assez fluides. Seul à bord sur des bateaux de ce type, cela devient physiquement très exigeant, donc l’efficacité et la fluidité des mouvements est essentielle", analyse-t-il.

Le "nouveau jouet" de Gerckens, c’est un monocoque de 12 mètres de long, appartenant à la Classe 40, une catégorie de bateau de course dans laquelle Jonas vient de monter, parce qu’il en avait le talent mais aussi parce que son sponsor lui en offrait le budget : "Mon budget reste limité, ceci dit. C’est pourquoi je n’ai pas pu m’offrir un bateau neuf, mais seulement un d’occasion. Comme il est là, mon jouet coûterait 600.000 euro neuf, c’était impossible"

Delphine Simon, manager de notre homme, intervient : "C’est bien parce que je sais que tu n’es pas complètement fou, mais quand on est allé chercher ce bateau, je me suis inquiétée. Il ne ressemblait vraiment à rien : abandonné dans un parking, posé sur des palettes en bois, avec des taches de mousse et de rouille, et dépouillé de tout".

"C’est vrai, ajoute Jonas, mais moi je voyais déjà à quoi il pourrait ressembler une fois restauré. Et je connaissais son potentiel. Et puis ce sont des belles histoires : je préfère un bateau qui sort de l’oubli et navigue à nouveau qu’un qui a du potentiel et ne l’exprimera jamais plus".

Son bateau, c’est son partenaire des courses au large, son équipier N1. "Je parle toujours de "nous" à la fin d’une course, parce qu’il fait intégralement partie de l’équipage. Et souvent je lui parle. Par exemple si ça va bien, je lui dis " Bien joué mon gars, on avance bien " Ou alors, s’il y a de la casse " Tracasse pas, je vais m’occuper de toi, te réparer, ça va aller".

Passionné de mer et de navigation depuis qu’il est gamin, Gerckens adore la course au large, notamment en solitaire, et les sensations qu’elle procure. A elle aussi il parle : "Quand tous les éléments s’alignent, quand les vagues vont bien, le surf, la vitesse, les dauphins, les étoiles, les couchers de soleil sur l’océan, je ne peux que la féliciter et lui dire " merci beaucoup, je reviendrai".

A l’inverse, lorsque les éléments sont contraires, lorsque la mer fait le gros dos, en cas de panne de vent ou en cas de casse, ce sont les insultes et les critiques qui fusent.

"Il ne faut jamais oublier que la mer tolère qu’on navigue sur son dos, mais elle reste maître du jeu, toujours et partout".

Changement de décor, dans la cuisine Louann et Sam papillonnent autour de Jonas. "Papa, je m’occupe de la mozzarella, toi Sam, mets la table…"

Louann : "Ce que ça me fait qu’il parte bientôt sur la Route du Rhum ? Moi je suis contente pour lui, parce que c’est son rêve depuis si longtemps !"

Sam : "Moi je trouve ça bien et pas bien ! Pas bien parce qu’il va me manquer, et bien parce que je sais qu’il est fier de ça. Moi aussi je suis fier de lui. J’espère qu’un jour, je serai avec lui sur le bateau et qu’il gagnera".

Les enfants, à qui il faudra dire au revoir pour 2 à 3 semaines d’absence, ça reste un moment difficile, douloureux, inquiétant même pour tout navigateur. Gerckens s’arrange pour transformer cette émotion négative en motivation

"Ca me booste à bien avancer pour les retrouver plus vite. Mais aussi pour être plus prudent : souvent, quand on est dans le rouge, on prend plus de risques, ou on a des hallucinations, ce qui peut nous être fatal. Moi alors, j’utilise de l’imagerie où, par exemple, je tombe de mon bateau, qui continue sans moi, je vais couler et je me dis que je ne reverrai jamais mes enfants, mes amis,… Alors, ça me pousse à aller dormir, à manger, à bien m’attacher sur le bateau, etc…. Etre prudent, brimer un peu mes ambitions".

Parce que la course au large, c’est aussi le danger, la souffrance, la fatigue extrême, l’inconfort, et les doutes. "Une fois, au milieu de l’ Atlantique, j’étais à bout. Je me suis mis à pleurer, et j’ ai pris ma caméra pour me filmer en larmes, en disant que je promettais de ne plus pratiquer la course au large et qu’ainsi je m’en souviendrais lorsque je serais à terre. Et puis quand je suis arrivé au port, j’étais heureux, j’ai revu mes potes et ma famille, j’ai oublié la vidéo et me suis demandé quand je repartirais. C’est chaque fois comme ça, c’est inexplicable mais c’est ainsi".

Le départ de la Route du Rhum sera donné le 4 novembre, à Saint-Malo; la RTBF couvrira l’ événement.

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