Eddy Merckx, synonyme parfait de "Tour de France"

Eddy Merckx interrogé sur le Tour de France 1969 par la vedette de la RTBF-Radio de l'époque, Luc Varenne.
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Eddy Merckx interrogé sur le Tour de France 1969 par la vedette de la RTBF-Radio de l'époque, Luc Varenne. - © RTBF

Eddy Merckx se confond avec le Tour de France. Il en est même devenu une sorte de pléonasme. Quand vous pensez au Tour, vous pensez à Eddy, c’est comme ça ! Depuis un peu plus d’un demi-siècle, la plus grande course du monde ne fait plus qu’un avec le plus grand champion cycliste de l’histoire. Eddy n’est pas le recordman absolu des victoires non, puisque Jacques Anquetil, Bernard Hinault et Miguel Indurain ont gagné, comme lui, cinq fois. L’Espagnol a même fait mieux en s’imposant cinq années de suite. Mais Eddy a marqué l’épreuve de son empreinte comme aucun autre maillot jaune ne l’a fait depuis la première édition de la Grande Boucle en 1903.

Merckx et le Tour, ce sont d’abord des chiffres ahurissants : 7 participations, 5 victoires finales, 97 jours en jaune (111 en comptant les demi-étapes), 3 maillots verts, 2 titres de la montagne, 34 succès d’étapes (un record qui tient toujours) et surtout, surtout, des exploits par dizaines. Des exploits qui ont marqué au fer rouge le public, les médias et évidemment, ses adversaires. 


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Beaucoup l’aimaient. Beaucoup le détestaient aussi. Quand on gagne trop dans le sport, quand on écrase la concurrence, quand on humilie (même sans le vouloir) les adversaires, ça énerve. Le Cannibale a globalement bien géré la critique pendant son intense carrière. Mais quand cette critique a pris la forme d’un coup de poing dans l’ascension du Puy-de-Dôme en 1975, alors qu’il se savait sur le déclin et qu’il souffrait pour défendre sa place de leader, c’est devenu plus difficile à accepter. Coup dans le foie et coup au moral. Après le coup de foudre de 1969, après de multiples coups d’éclat, c’est le Français Bernard Thévenet qui lui donnera le coup de grâce deux jours plus tard dans la station de Pra Loup. 

Malgré le magnifique hommage rendu à Merckx par ASO lors du Grand Départ du Tour 2019 à Bruxelles, malgré les propos dithyrambiques du patron de la course Christian Prudhomme quand il évoque Eddy (" Un immense champion, quelqu’un qui m’a fait rêver, un monsieur que j’ai appris à connaître, un personnage incroyablement généreux "), sa domination d’il y a cinquante ans n’est peut-être pas encore totalement digérée par une partie du public, français surtout. En 2015, la 17ème étape du Tour s’achevait justement à Pra Loup. A quelques encablures de l’arrivée, les autorités locales avaient cru bon dresser une arche sur laquelle on pouvait lire " Bernard Thévenet, le tombeur du Cannibale ". Il y avait sans doute moyen de saluer comme il se doit la performance du coureur de chez Peugeot sans pour autant se réjouir, quatre décennies plus tard, de la défaite de celui de chez Molteni… 

Le geste maladroit avait mis mal à l’aise Thévenet lui-même, conscient que les circonstances l’avaient bien aidé à l’époque. Merckx, qui se cassa en plus la mâchoire le surlendemain de sa défaillance de Pra Loup, est revenu sur cette édition 75 dans le livre de Rik Vanwalleghem et Joël Goddaert " Eddy Merckx, Homme et Cannibale " dans lequel on peut lire ceci : " Ah, Bernard Thévenet : tout le peloton roulait pour lui. Il devait devenir le nouvel héros de la France. Je ne pouvais pas remporter un sixième Tour et battre ainsi le sacro-saint record de Jacques Anquetil. Tout a été contre moi. Même les organisateurs en avaient assez de ma domination car ils craignaient pour le rayonnement de leur épreuve. "

Bref, Eddy Merckx et le Tour de France, c’est un roman passionnant, plein de rebondissements, avec des victoires (beaucoup) et des défaites (pas beaucoup), avec des chutes et des souffrances, avec des rires et des larmes, avec de l’amour et de la haine, mais avec, disons-le tout de suite… très peu de suspense.

1969 : Sa première fois l’année érotique

C’est bien connu : on se souvient toujours de… sa première fois. Merckx a 24 ans au départ du Tour de France 69. Ses supporters auraient bien aimé l’y voir dès 1967. Mais avant de totalement exploser aux yeux du monde cycliste, le jeune Bruxellois a préféré franchir les étapes une à une. En faisant certes de très grandes enjambées mais sans jamais se brûler les ailes. Cette année-là, il a soif de revanche après son déclassement pour dopage sur le Tour d’Italie. Il bénéficie d’une remise de suspension au bénéfice du doute et peut donc prendre part au Tour. Et ça tombe bien, l’épreuve passe chez nous, et même chez lui, dès le deuxième jour. Une demi-étape Roubaix-Woluwé-Saint-Pierre le matin et un contre-la-montre par équipes dans les rues de Woluwé l’après-midi. Faema s’impose, Eddy endosse à domicile son tout premier maillot jaune. La série est lancée. Vainqueur de six étapes, auteur d’un des plus incroyables exploits de sa carrière entre Luchon et Mourenx, il s’impose à Paris avec… 17 minutes d’avance sur son dauphin Roger Pingeon qui a un jour dit d’Eddy qu’il " adorait l’ivresse d’être devant ". Sur le podium du Vélodrome de la Cipale, le Belge hérite définitivement de son surnom de Cannibale.

1970 : Faites attention, Eddy Merckx arrive !

Traduction humoristique de F.A.E.M.A : " Faites attention, Eddy Merckx arrive ! ". Ses adversaires préfèrent en rire mais en 1970, le Bruxellois écrase vraiment le Tour. Après quelques étapes seulement, l’un de ses rivaux habituels, le populaire Raymond Poulidor, reconnaît déjà sa défaite à l’interview : " Merckx dresse la guillotine chaque jour et vous met la tête sous la lame ! ". Dans le Jura et dans les Alpes, il marque son territoire. Et puis, fidèle à son image, insatiable, il tente d’achever la concurrence sur les pentes surchauffées du Mont Ventoux. Mais ce 10 juillet, la guillotine est moins tranchante que d’habitude. Il remporte l’étape mais la termine… dans l’ambulance, en manque d’oxygène ! Au 18ème siècle, l’homme politique, écrivain et inventeur américain Benjamin Franklin a rendu populaire l’expression " No pain, no gain ". Elle sied à merveille à Merck : la souffrance a fait partie intégrante de sa carrière. Son style très engagé sur sa machine ne mentait pas. Il était plus fort que les autres oui. Mais il souffrait comme les autres aussi. A Paris, le deuxième du classement final, Joop Zoetemelk, compte 12 minutes de retard. La frilosité du Batave opposée au panache du Belge. C’est le panache qui a payé. 

1971 : Les prémisses de l’anti-Merckxisme

Merckx une fois, Merckx deux fois, Merckx trois fois ? La Belgique en rêve évidemment. Mais pas le reste du monde. Les médias cherchent un challenger capable de le faire vaciller. Jan Janssen et Poupou sont vieillissants. Thévenet est encore trop tendre. Qui alors ? Ce sera Luis Ocana, un ébéniste castillan arrivé en France avec ses parents à l’âge de 12 ans. Le grimpeur de l’équipe Bic s’impose au Puy-de-Dôme et surtout à Orcières-Merlette où il s’empare du maillot jaune en devançant Eddy de… neuf minutes. L’un des pires camouflets de la carrière de Merckx. Dès le lendemain, la vie reprend son cours presque normal sur les routes de France… le désormais coureur Molteni attaque dès le départ et reprend deux minutes à Ocana qui en compte malgré tout encore… sept d’avance ! Mais voilà, celui que l’on surnommait l’Espagnol de Mont-de-Marsan devient, bien malgré lui, l’acteur principal de l’un des épisodes les plus dramatiques de la longue histoire de la Grande Boucle. Dans l’étape menant à Luchon, dans des conditions météorologiques apocalyptiques, il percute deux spectateurs dans la descente du Col de Mente avant d’être lui-même embouti par Zoetemelk. C’est l’abandon. Au départ de l’étape suivante, Merckx, qui a toujours eu énormément de respect pour ses adversaires, refuse d’endosser la tunique de leader. Mais c’est bien lui qui remportera ce 58ème Tour de France.

1972 : Le matador veut mater le sauvage

Le soir de la fameuse étape d’Orcières-Merlette, en 1971, Merckx avait félicité Ocana avec des mots forts : " Aujourd’hui, il nous a matés comme El Cordobès mate ses taureaux dans l’arène ! ".

Un an après la tragédie du Col de Mente, les amateurs de cyclisme se réjouissaient à l’idée de revoir le matador Ocana face à l’Ogre de Tervuren. Vainqueur quelques semaines plus tôt du Critérium du Dauphiné Libéré, l’Espagnol est en forme et n’a pas peur. L’été précédent, il n’avait d’ailleurs pas hésité, avant son triste abandon, à qualifier le Belge de " sauvage qui attaque tout le temps et qui énerve tout le peloton ! " Les rapports entre les deux hommes sont alors très tendus (ils se détendront franchement après une mise au point à l’automne 1973). Mais, victime d’une nouvelle chute dans les Pyrénées et malade dans les Alpes, le beau Luis quitte la course par la petite porte le soir du Galibier, à une semaine de l’arrivée. Malgré des adversaires de bonne volonté, Felice Gimondi, Raymond Poulidor et le p’tit Belge qui monte (vite) Lucien Van Impe, Merckx ne sera jamais réellement mis en difficulté dans cette édition pourtant très montagneuse. Il gagne les quatre chronos (dont le prologue et le contre-la-montre par équipes avec Molteni) ainsi que trois étapes en ligne, à Luchon, Briançon et Valloire. A la Cipale, il devient le deuxième coureur après Anquetil a remporté quatre Tours de France consécutifs. 

1974 : Et de cinq !

Après avoir volontairement fait l’impasse en 1973 pour tenter, et réussir, le doublé Vuelta-Giro, Merckx fait son retour sur la Grande Boucle le 27 juin 1974, à Brest, où il endosse d’entrée le maillot jaune en remportant le prologue. Et même s’il le perd dès le lendemain au profit de son fidèle équipier Joseph Bruyère, il le récupère le 4 juillet dans la foulée de son succès d’étape à Châlons-sur-Marne. Et il gardera la précieuse tunique jusque Paris. Facile ? Loin de là. Depuis le Tour de Suisse, le Belge souffre d’un kyste à la selle. Ses adversaires ne le savent pas mais le handicap est réel, en montagne surtout où son coup de pédale est de plus en plus heurté, où il donne une impression de lourdeur, obligé de torturer son vélo pour avancer. En plus, le vétéran Poulidor (38 ans) lui mène la vie dure, notamment dans l’inédit Col du Chat, dans la montée vers Saint-Lary et dans le Tourmalet. Mais, même s’il semble moins félin qu’à ses débuts, Merckx retombe toujours sur ses pattes. Il était écrit que Poupou resterait l’éternel second (il termine deuxième pour la troisième fois de sa carrière) et qu’Eddy deviendrait co-recordman avec Anquetil des victoires sur le Tour. Eddy qui se permettra même le luxe de s’imposer dans l’ultime étape Orléans-Paris. Sans imaginer (quoique…) qu’il s’agissait là du chant du cygne…

1975 : Sa première fois à Paris sans le maillot jaune

Cinq fois lauréat de l’épreuve en cinq participations, Merckx profite du Grand Départ organisé en Belgique, à Charleroi, pour constater que sa popularité est toujours intacte au pays. Il sort d’un excellent printemps pendant lequel il a notamment gagné Milan-San Remo, l’Amstel Gold Race, le Tour des Flandres et Liège-Bastogne-Liège. Dans les rues de la Principauté, il avait d’ailleurs rejoint dans les derniers hectomètres un certain… Bernard Thévenet qui, à 27 ans, se sent prêt à bousculer la hiérarchie. On l’a évoqué en introduction : sur ce Tour 75, Merckx est victime d’un coup de poing d’un spectateur et d’une fracture de la mâchoire suite à une chute. Mais il faut rendre à Thévenet ce qui lui revient. Étendard d’un peloton frustré depuis des années, il a… osé. " Je ne pensais jamais pouvoir reprendre le maillot jaune à Eddy Merck, nous avait-il expliqué en toute franchise lors d’une interview en 2015. Ce qui est particulier, c’est cette mémoire du cyclisme. Les gens se souviennent de cet exploit. Quand je le rencontre, on ne parle jamais de sa défaite à Pra Loup ni du jour où il m’a rattrapé à Liège. On a vécu tellement d’autres bons moments dans nos carrières cyclistes qu’on a largement de quoi discuter sans entrer là-dedans ! " Sur les Champs-Elysées, où le Tour de France s’achève pour la première fois, Eddy Merckx termine donc deuxième, 2’47’’ derrière Bernard Thévenet. 

1977 : La ‘der’ dans la souffrance

Blessé et forfait en 1976 (un Tour remporté par un autre Belge, Lucien Van Impe), Eddy Merckx revient en 1977, ceint d’un nouveau maillot, celui de Fiat. Le Cannibale a faim mais ses ennuis physiques récurrents l’empêchent désormais de manger à satiété. A 32 ans, après avoir énormément donné, trop donné, il semble tout simplement usé. " Mon organisme résiste de moins en moins bien à divers petits bobos. Je veux aussi trop en faire, ce qui me rend vulnérable, explique-t-il dans " Eddy Merckx, Homme et Cannibale ". 1977 démontre clairement que je ne suis pas un robot mais un homme comme les autres. N’est-il pas logique, finalement, que j’arrive doucement au bout du rouleau ? " Comme tous ses équipiers, il est victime d’une intoxication alimentaire lors de la 13ème étape à Fribourg. Le quintuple vainqueur assiste de loin au duel Bernard Thévenet-Hennie Kuiper, finalement remporté par le Français pour 48 secondes, l’un des écarts les plus petits de l’histoire de la Grande Boucle. Le journaliste Robert Janssens a un jour écrit que la grande force de Merckx était de " reculer sans cesse les limites de la douleur ". Jusqu’à les atteindre définitivement. Son bourreau Thévenet résume bien (mais un peu sévèrement malgré tout) la pénible fin de carrière de son grand rival : " Au cours de ses dernières années, il n’a pas su adapter ses ambitions à ses possibilités physiques déclinantes. Cela a rendu ses adieux pénibles, du moins pour un champion de son niveau. Il voulait quitter le cyclisme par la grande porte. Hélas, il est finalement parti par la petite porte… " 

Merckx espérait encore participer au Tour de France en 1978 mais, physiquement et moralement épuisé, il annonce sa retraite sportive le 18 mai. Depuis lors, malgré des relations parfois confuses avec les organisateurs, le Belge reste le plus emblématique ambassadeur de la Grande Boucle à travers le monde.

Le gamin Merckx avait découvert le Tour de France en 1955 en suivant à la radio les exploits de Stan Ockers.

Le champion Merckx l’a remporté à cinq reprises entre 1969 et 1974.

Et le consultant Merckx l’a commenté plusieurs fois pour la RTBF dans les années 80 et 90.

Merckx et le Tour ne font plus qu’un.

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