Prudhomme : "Pas la meilleure année pour demander un autographe aux champions…"

Le 107ème Tour de France cycliste aurait dû débuter ce week-end sur la Côte d’Azur. Après deux étapes autour de Nissa la bella, les coureurs devaient rejoindre ce lundi Sisteron, dans les Alpes-de-Haute-Provence. On ne vous apprend rien, suite à la pandémie de coronavirus, le Tour a finalement été reprogrammé (et on croise les doigts pour que la deuxième vague de Covid-19 annoncée n’arrive jamais) du 29 août au 20 septembre. Le "vrai" départ, ce sera donc dans deux mois jour pour jour. Et ce sera particulier à plus d'un titre.

Jusque-là, les équipes d'ASO, la société organisatrice, travailleront d'arrache-pied pour proposer un protocole sanitaire le plus précis et le plus rassurant possible, pour les coureurs évidemment mais aussi pour les médias et le public. Qu’en sera-t-il du port du masque et des tests ? Qu’en sera-t-il si un cas positif est détecté dans la " bulle " du Tour ? 

Le directeur de l’épreuve, Christian Prudhomme, a accepté de répondre aux questions de Samuël Grulois dans le Grand Journal des Sports dominical, en radio, sur VivaCité. Et il le reconnaît sans détour : oui, c'est encore un peu flou pour le moment ! Voici l'entretien dans son intégralité.

Christian Prudhomme, ça vous fait quoi de vivre ce week-end à la maison, en famille ?

" Je suis chez moi en effet ce dimanche même si j’étais à Nice jeudi, vendredi et samedi. Et j’y ai vu une ville déjà aux couleurs de la Grande Boucle, avec des drapeaux jaunes sur la Place Massena où sera installé le village, avec les tramways colorés en version Tour de France, avec des arbres sur la Promenade des Anglais habillés aux couleurs des maillots du Tour, le jaune, le vert, les pois rouges et le blanc. Et puis, les enfants, qui vont de nouveau à l’école, ont participé à la Dictée du Tour de France, que vous connaissez bien en Province de Liège puisqu’une Dictée des Ardennaises est proposée chaque année au moment des classiques printanières. Bref, j’ai vu une ville qui attend le Tour de France, la plus grande course cycliste du monde, mais qui attend aussi une grande épreuve qui va participer à la relance de l’économie et du tourisme. "

Les Niçois ont-ils digéré le report de la course en septembre ?

" Je pense surtout qu’ils sont très heureux que le Tour puisse se tenir même si c’est plus tard que prévu, même si ce sera un Tour singulier, organisé à la fin du mois d’août et en septembre pour la première fois depuis 1903, ce qui n’est pas rien. La saison 2020 a été rebâtie autour du Tour de France, la pierre angulaire au milieu des monuments. Cette saison sera courte mais très dense. Les coureurs évidemment mais aussi tous les amateurs de cyclisme et d’évènements sportifs ont une envie folle de retrouver les émotions que procure le sport de haut niveau. "

C’est assez curieux ce qui se passe… comme s’il y avait eu une sorte de parenthèse. Je n’ai pas vraiment conscience d’être fin juin et, pour moi, d’une certaine manière, la fin juin se déroulera fin août !

Êtes-vous frustré de passer ce dimanche chez vous alors que vous auriez dû vous trouver à Nice pour vivre la deuxième étape très attendue dans l’arrière-pays ?

" Non parce que je suis vraiment focalisé sur l’objectif de la fin août-début septembre, en sachant que nous organiserons le Critérium du Dauphiné avant le Tour de France. C’est assez curieux ce qui se passe… comme s’il y avait eu une sorte de parenthèse. Il y a deux semaines, avec le directeur des compétitions Thierry Gouvenou et mon adjoint Pierre-Yves Thouault, nous nous sommes rendus sur les routes du Tour 2021. Nous sommes rentrés à Paris vers 21 heures et je me suis dit " Il fait nuit tard ! "… Je croyais qu’on était en avril alors qu’on était simplement le 10 juin. Je pense ne pas être le seul à avoir cette impression de parenthèse. Je n’ai pas vraiment conscience d’être fin juin et, pour moi, d’une certaine manière, la fin juin se déroulera fin août ! "

Vous évoquez les journées plus longues en juin et juillet… En septembre, elles seront plus courtes, il y aura un peu moins de luminosité, la météo risque d’être plus humide. Le " package septembre " sera différent du " package juillet ".

" C’est vrai. Et je pense qu’on aura davantage de contrastes. En partant de Nice, la première semaine de course se déroulera très au sud via les Hautes-Alpes, l’Ardèche, la Lozère, les Pyrénées où il peut encore faire très très chaud à cette période-là de l’année. En revanche, naturellement, les Alpes, la Savoie et la Haute-Savoie dans la troisième semaine, ce sera certainement différent. Il y a des coureurs qui aiment la chaleur et d’autres qui aiment les températures plus fraîches. Il est évident que cela peut jouer sur le déroulement de l’épreuve en sachant qu’il y aura sans doute aussi plus de vent. Depuis plusieurs années, nous essayons toujours de mettre au programme une étape idéale pour les bordures. Cette fois-ci, on attend beaucoup sur papier de l’étape maritime Île d’Oléron-Île de Ré (NDLR : La huitième étape, le mardi 8 septembre). Mais parfois, les bordures arrivent là où on ne les attend pas… souvenez-vous de Thibaut Pinot, tombé dans le piège à Albi en 2019 ! On verra ce que ça donnera mais ces interrogations-là me plaisent. Le fait que les coureurs n’ont pas pu se préparer de la même manière que d’habitude, ça me plaît également. Tout comme le fait que certains sont souvent en forme à tel moment de la saison et pas à un autre. Thierry Gouvenou m’a un jour expliqué que, quand il était coureur professionnel, le mois de mai ne lui réussissait jamais, il était incapable de mettre un pied devant l’autre, c’était comme ça. Donc, question : les coureurs habituellement très forts en juillet le seront-ils tout autant fin août et début septembre ? Je ne sais pas mais je répète que ces interrogations-là me plaisent ! "

De nombreuses équipes commencent à dévoiler leur (pré)-compositions. Et on constate que " grâce " à ce report lié à l’épidémie de Covid-19, le plateau sera l’un des plus relevés de ces dernières années.

" Oh oui, on va assister à un véritable combat des chefs ! Le Tour, c’est la plus grande course cycliste du monde, c’est le plus grand rendez-vous de la saison, sans doute plus encore cette année. C’est important pour les champions et c’est, à l’évidence, très important pour les équipes. Pour certaines d’entre-elles, c’est même devenu une question de survie ! Ce qui m’a vraiment frappé depuis la fin mars, c’est l’unité du monde du cyclisme (NDLR : Même si la réalisation du nouveau calendrier a fait un paquet de mécontents, surtout du côté des " petits " organisateurs). Dès les premières audio et visioconférences, les acteurs du monde du vélo ont travaillé en commun, l’Union Cycliste Internationale, les responsables des équipes, les représentants des coureurs, les organisateurs, pour faire en sorte qu’il puisse y avoir une saison, avec le Tour comme pierre angulaire, avec les monuments, Liège-Bastogne-Liège, Paris-Roubaix, le Tour des Flandres, Milan-San Remo et le Tour de Lombardie, avec des épreuves comme la Flèche Wallonne et plein d’autres… Toutes les disciplines sportives n’ont pas réussi le travail en commun que le cyclisme a réussi. Le vélo n’a certainement pas à rougir de ce qu’il a fait pendant le confinement pour construire une saison malgré tout. "

Nous sommes résolument optimistes. Mais nous sommes obligés de préparer deux scénarii différents : celui d’un Tour de France très largement libéré et celui d’un Tour de France plus contraint. Il y aura peut-être des filtrages aux départs ou aux arrivées ou sur certains cols pour y éviter un afflux trop massif de spectateurs. De manière très précise, on en saura vraiment plus au début du mois d’août. Mais un Tour à huis clos, ce serait l’anti-Tour de France.

On se demande évidemment et légitimement comment ce Tour de France va se dérouler avec les mesures sanitaires qui seront sans doute toujours d’application. Comment se déroulera l’accueil des coureurs, des médias, de la caravane publicitaire, du public ? J’imagine que c’est encore un peu flou à l’heure où l’on se parle…

" Oui, je le reconnais, parce que la situation évolue d’un jour à l’autre, d’une semaine à l’autre. Pour le moment, la tendance est favorable en France. A la fin du mois d’avril, le " monsieur déconfinement " français, Jean Castex, par ailleurs maire d’un petit village des Pyrénées-Orientales, m’avait dit qu’on pouvait être raisonnablement optimistes pour un début de Tour le 29 août. Aujourd’hui, nous sommes… résolument optimistes. Il n’empêche que nous sommes obligés de préparer deux scénarii différents : celui d’un Tour de France très largement libéré et celui d’un Tour de France plus contraint. Il y aura peut-être des filtrages aux départs ou aux arrivées des étapes ou sur certains grands cols pour y éviter un afflux trop massif de spectateurs. D’ailleurs, je vous rappelle qu’on a déjà réduit la foule dans certains cols dans le passé, la première fois lors de la double ascension de l’Alpe d’Huez (NDLR : Lors de la 18ème étape du Tour de France 2013) pour éviter de retrouver des gens sur les routes étroites du Col de Sarenne, l’autre route menant à l’Alpe d’Huez. On l’a également fait sur les magnifiques Lacets de Monvernier où les coureurs ne pourraient pas passer s’il y avait du public. Souvenez-vous aussi du Mur de Péguère : la première fois qu’on y a emmené la course, il y avait trop de spectateurs. On a donc changé notre fusil d’épaule quelques années plus tard en fermant le col, ce qui permis de vraiment exploiter les pentes les plus raides. Donc, ça peut se faire. De toute façon, nous utilisons déjà la méthode du filtrage depuis 2016, après les attentats. Ici, on va l’appliquer pour d’autres raisons. Mais, de manière très précise, en effet, on en saura vraiment plus au début du mois d’août. "

Vous parlez bien de " filtrage " et non de " huis clos ". On vous sait sensible sur la question…

" J’y suis sensible bien sûr ! Pour moi, très honnêtement, ça n’a pas de sens. De toute façon, si on décidait d’organiser un Tour à huis clos, les collectivités et les villes n’accepteraient plus de recevoir notre course. D’une certaine manière, ce serait l’anti-Tour de France. Donc, non il n’y aura pas de huis-clos mais il y aura peut-être des mesures particulières. Ce sera assurément un Tour de France singulier. Naturellement, ce ne sera pas la meilleure année pour demander un autographe aux champions, c’est une évidence. Les champions seront éloignés… comme c’est finalement déjà souvent le cas dans les autres sports. On aime approcher les champions. C’est l’une des spécificités, l’un des atouts et des attraits du cyclisme. Ce ne sera pas le cas en 2020 mais ça le redeviendra en 2021. En attendant, il y aura bel et bien un Tour qui va, j’en suis certain, nous enthousiasmer. Un Tour qu’on regardera avec une envie folle et qu’ASO organisera aussi avec beaucoup d’envie dès la fin du mois d’août et au mois de septembre. "

Toutes les villes-étapes ont-elles directement accepté ce report en septembre ? Ou avez-vous dû en convaincre certaines ?

" Non, non, aucune ! Ça a été un oui massif et ça m’a frappé, marqué. Nous sommes en contact avec les élus en permanence. Quand j’étais son adjoint, l’ancien patron du Tour Jean-Marie Leblanc m’a légué cette ligne de conduite en m’emmenant avec lui lors de chaque rendez-vous dans les villes. Et donc ici, aussitôt après Paris-Nice, j’ai appelé une douzaine d’élus par jour. Au début, je leur disais de ne pas s’inquiéter, que le Tour était encore loin, dans trois mois. Plus tard, je leur ai répété que c’était encore loin, qu’on conservait les dates initiales mais que malgré tout on était attentif à la possibilité de décaler l’épreuve. Ils ont dit oui. Et quand il a fallu leur annoncer que ce serait finalement du 29 août au 20 septembre, ils m’ont tous répondu, individuellement et collectivement, oui !

Christian, il y a un an, nous étions tous ensemble à Bruxelles pour fêter Eddy Merckx à l'occasion d'un Grand Départ qui restera à jamais dans nos mémoires. Un peu égoïstement sans doute, on se dit, ici, en Belgique : " Ouf, ce coronavirus qui bouscule tous nos plans est apparu en 2020 et non en 2019 ! "

" Bah… oui. Je pense que beaucoup de fans de cyclisme doivent se dire la même chose. C’était le centenaire du maillot jaune, c’était les cinquante ans de la première victoire d’Eddy, on a vécu un Grand Départ absolument magnifique qui a mis le Tour sur de formidables rails. On a assisté à une édition emballante avec des coureurs pleins de talent. Je comprends donc que vous vous disiez ça… (Il rit) J’imagine bien ! Et je veux remercier le maire de Nice, Christian Estrosi, ancien pilote moto de Grands Prix, amoureux du sport, du Tour de France et du cyclisme, de ne pas avoir bougé d’un iota ce qui était convenu et d’avoir continué à nous accorder sa confiance même quand c’était assurément compliqué au mois d’avril. "

Il y aura sans doute un peu moins de monde mais il y aura toujours autant de sourires. Et puis, l’aspect lié à la relance touristique et économique est aussi essentiel. Je sais que cette envie est forte chez les coureurs mais aussi chez tous les fans.

Ce Tour de France inédit en septembre, est-ce une opportunité de relancer le sport en général et le cyclisme en particulier après cette pandémie de Covid-19 mais aussi une opportunité de rendre, modestement grâce au sport, le sourire à notre société un peu triste en ce moment ?

" J’en suis absolument convaincu ! Le Tour de France, c’est le combat des champions mais c’est aussi tous ces sourires, partout, au bord des routes. Il y aura sans doute un peu moins de monde mais il y aura toujours autant de sourires. Et puis, l’aspect lié à la relance touristique et économique est aussi essentiel. Les images du Tour de France sont envoyées dans 190 pays, une centaine de pays les diffusent en direct. Ce sera une occasion inespérée d’avancer et de montrer qu’on revit. Avec des mesures adaptées, en faisant évidemment attention, en respectant toutes les règles édictées par les autorités sanitaires françaises et par les instances sportives. Oui, ça va être important pour retrouver le sourire et l’envie. Et je sais que cette envie est forte chez les coureurs mais aussi chez tous les fans. "

Que doit-on vous souhaiter pour le mois de juillet : " Bonnes vacances " ou " Bon boulot " ?

" Ce sera le boulot pour moi puisque je serai dans la plupart des villes-étapes du Tour de France pendant les trois semaines qui viennent pour y faire ce que je viens de faire à Nice fin de semaine dernière (NDLR : Surtout un travail de communication et de représentation). "

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