Il y a 30 ans, les 8 secondes entre Fignon et Lemond

La 106ème édition du Tour de France s’est élancée de Bruxelles en célébrant les 50 ans de la première victoire d’Eddy Merckx. Ce mardi 23 juillet, place à un autre anniversaire. Il y a pile 30 ans, Greg Lemond remportait le Tour de France 1989 après un dénouement historique.

La dernière étape propose un contre-la-montre de 24,5 kilomètres entre Versailles et Paris. Laurent Fignon est en jaune avec 50 secondes d’avance sur l’Américain. Il semble avoir course gagnée, mais contre toute attente, Greg Lemond parvient à lui reprendre 58 secondes dans le chrono, et s’impose donc pour… 8 petites secondes. Le plus petit écart de l’histoire du Tour de France. Pour revenir sur ce Tour au scénario improbable, la RTBF a recueilli les témoignages de plusieurs personnes présentes, à la fois en 1989 et sur cette édition 2019 de la Grande Boucle.

"Godverdomme! Tu ne connais rien au cyclisme"

Le matin de ce chrono à Paris, Marc Sergeant (à l’époque coureur et aujourd’hui directeur sportif chez Lotto-Soudal) s’est retrouvé au milieu d’une discussion entre le maillot jaune et son dauphin. "Le matin, j’étais avec Fignon et Lemond dans l’ascenseur. Laurent a dit à Greg : Bon, c’est fini, c’est terminé. C’est dommage qu’il ne peut y avoir qu’un seul vainqueur. Clairement, il était sûr de lui-même", explique Marc Sergeant. Laurent Fignon possédait un matelas confortable de 50 secondes, mais le Français est tracassé car il est blessé et irrité à la selle. Peut-être a-t-il joué la carte de l’intimidation face à son adversaire.  

Dans le peloton et la caravane du Tour, personne ne croit à l’exploit de Lemond. Excepté l’épouse du Belge José De Cauwer, le directeur sportif de Greg Lemond (aujourd’hui consultant pour la VRT). "Ma femme me disait : il va gagner, il va gagner. Moi, je lui disais : arrête, godverdomme! Tu ne connais rien au cyclisme", raconte José De Cauwer.

Marc Madiot (manager de l’équipe FDJ) était coureur à l’époque. Il a suivi le final de l’étape avec étonnement. "On venait de terminer notre chrono et on rentrait à l’hôtel. On écoutait à la radio et on entendait que Lemond reprenait du temps. Une fois arrivé à l’hôtel, on a vu dans le hall une foule de coureurs et de suiveurs du Tour agglutinés devant une télévision. On a assisté au décompte, c’était assez surréaliste. Ce qui aurait dû être une journée ennuyeuse est devenu un moment historique".

"Il y a toujours des gens qui essaient de couper les poils de culs en quatre"

Greg Lemond a-t-il gagné grâce à son guidon profilé et révolutionnaire à l’époque ? Laurent Fignon a-t-il perdu à cause de sa suffisance ? Cyrille Guimard (aujourd’hui consultant pour RMC) était le directeur sportif de Fignon. Il balaie toutes ces théories. Pour lui, Fignon a perdu à cause de sa blessure. "Depuis 30 ans, on explique qu’il avait une blessure importante au niveau de la selle. Mais il y a encore des gens qui parviennent à dire : c’est le mental, c’est sa queue de cheval, etc. Il y a toujours des gens qui essaient de couper les poils de culs en quatre. La réalité est plus brutale. Il n’a même pas pu s’échauffer. Je ne sais pas si vous pouvez vous imaginer ? Il ne pouvait pas s’asseoir sur la selle !", explique Cyrille Guimard.

"Dans l'esprit, on a tous les deux gagné ce Tour"

Quand Fignon coupe la ligne, il s’écroule, en larmes. Cette défaite marque en quelque sorte le début de la fin de sa carrière. Le Français ne s’en remettra jamais. Laurent Biondi (directeur sportif chez AG2R La Mondiale) participait à ce Tour 1989. "C’est horrible. Moi qui ai été son proche pendant un certain nombre d’années, je n’ai même pas osé lui en parler. Pour lui, c’est une déchirure, une plaie, qui ne s’est jamais refermée", détaille Laurent Biondi.

Dans le camp des vainqueurs, la joie est contenue. L’équipe belge ADR de Greg Lemond s’est mise dans le rouge pour prendre le départ de ce Tour 1989. Il n’y a plus d’argent, les coureurs et le personnel de l’équipe ne sont plus payés. Malgré la victoire de l’Américain, tout le monde sait que l’équipe va disparaître.

Sur le podium, Greg Lemond glisse quelques mots à l’oreille de Laurent Fignon. "J’ai dit : tu en as gagné deux, j’en ai gagné deux, l’année prochaine : on verra. Je l’ai félicité quand même, parce que finalement… moi… Fignon… dans l’esprit, on a tous les deux gagné ce Tour 1989", se souvient l’Américain.

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