Rétro : De Muynck, la "Panthère Rose" belge, remporte le Giro avec la bénédiction de Gimondi

Johan De Muynck admiratif devant sa victoire au Giro 78.
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Johan De Muynck admiratif devant sa victoire au Giro 78. - © RTBF

Qui est le dernier coureur belge vainqueur d'un Grand Tour ? Eddy Merckx ? Non. Lucien Van Impe ? Non. Freddy Maertens ? Non. Johan De Muynck ? Oui !

"On ne se souvient pas de moi ? C'est normal. J'ai peut-être roulé dans la pire période finalement... Il y avait tellement de bons coureurs belges : Merckx, De Vlaeminck, Godefroot, Sercu... trop de bons coureurs ! J'ai gagné il y a très longtemps, trop longtemps. On oublie au fur et à mesure. Et moi, j'ai toujours voulu rester discret, c'est mon caractère", révélait en 2018 Johan De Muynck à notre micro à l'occasion du quarantième anniversaire de sa victoire sur le Giro.

Le 28 mai 1978, Johan De Muynck succède à Michel Pollentier au palmarès du Tour d'Italie (en 1976, il s'est déjà classé deuxième). La plus grande victoire de sa carrière. Parmi ses succès, on retrouve également une Flèche Brabançonne (1973) et un Tour de Romandie (1976). Mais ce n'est clairement pas le plus beau palmarès du cyclisme belge. Alors comment Johan De Muynck a-t-il remporté ce Giro 78 ?

"Facile (il sourit) ! Dès la troisième étape (le 10 mai 1978, il y a 42 ans jour pour jour, ndlr), je prends le maillot rose. Et puis je le garde jusqu'à la fin, explique Johan De Muynck. Sur cette deuxième étape, je suis parti dans une petite montée située à 30 kilomètres de l'arrivée. J'ai lâché tout le monde, et j'arrive seul à l'arrivée. A ce moment tous mes adversaires pensent pouvoir me reprendre le maillot dès le lendemain avec le chrono. Mais je l'ai gardé jusqu'à l'arrivée à Milan."

Au départ de la course, Johan De Muynck était désigné comme le lieutenant de Felice Gimondi dans l'équipe italienne Bianchi-Faema. Résultat, quand il gagne à Milan, on crie à la belle victoire du gregario, du porteur d'eau. Mais Johan ne voit pas les choses de cette manière. "Moi je ne vois pas cette victoire comme la victoire d'un équipier. C'est vrai que Felice Gimondi était le leader théorique de notre équipe. Mais quand il a senti qu'il n'était pas bien, c'est lui qui a décidé et qui a dit : maintenant, on va rouler pour toi."

Devenir la "Panthère Rose" avec la bénédiction de Felice Gimondi

Johan De Muynck, surnommé La Panthère Rose (en référence à Frans de Munck, gardien néerlandais des années 50 et 60 appelé De Zwarte Panter), a entretenu des relations bien plus chaudes avec Felice Gimondi qu'avec un certain Roger De Vlaeminck.

Les deux hommes ont été équipiers pendant quatre ans au sein de l'équipe Brooklyn. "Quand j'étais dans l'équipe de Roger De Vlaeminck, j'étais collé à lui, je devais toujours rouler pour lui. Mais à un moment donné, je m'améliorais alors que lui stagnait un peu. Mais lui, il n'acceptait pas ça ! C'est le caractère de De Vlaeminck. A notre époque, il y a 40 ans, que ça se passe mal ou bien, tu roulais pour ton capitaine d'équipe, tu restais à côté de lui. Avec Roger, la discussion n'était pas possible. Pas un mot. Il pensait et réagissait de manière émotionnelle, et pas rationnelle. Gimondi, c'était tout le contraire. En 78, quand il a compris qu'il ne pourrait pas gagner le Giro, il a dit : on roule tous pour De Muynck pour faire gagner notre équipe. Avec De Vlaeminck, on roulait pour lui, pas pour une équipe", raconte Johan De Muynck.

De Muynck, De Vlaeminck et Merckx sont dans un taxi...

Une anecdote résume assez bien l'animosité entre les deux coureurs. "En 1976, Roger De Vlaeminck n'avait pas remporté une grande classique comme Paris-Roubaix par exemple. Il arrive donc sur le Tour de Romandie assez "nerveux". Dans une étape, nous sommes une dizaine de bons coureurs échappés. Roger De Vlaeminck est le seul à avoir un équipier dans l'échappée : c'est moi. Alors il me dit : "vas-y, tu dois attaquer". C'était stratégique, il espérait obliger les autres à rouler derrière moi et se fatiguer. Ensuite il aurait gagné l'étape plus facilement. Mais personne n'est revenu sur moi. J'ai gagné l'étape, et puis le classement final. Après la course, Roger De Vlaeminck, Eddy Merckx et moi, nous sommes sur le podium. Une fois la cérémonie terminée, tous les autres coureurs étaient déjà partis à l'aéroport. On nous a donc commandé un taxi. Je suis entré le dernier et j'étais assis entre Merckx et De Vlaeminck. Personne n'a parlé pendant 20 minutes, et puis Merckx a dit : "Roger, qu'est-ce que tu penses de Johan ?" C'était assez embarrassant... Roger a juste dit : "il est fort pour le moment." Aujourd'hui, quand on se croise avec Roger, on parle un peu, mais c'est tout. Il dit toujours que si j'ai été coureur, c'est grâce à lui. Mais ce n'est pas vrai. C'est moi qui ai roulé avec mon vélo, pas lui".

Trophée, fleurs et maillot rose "kidnappés"

Johan De Muynck a gardé peu de souvenirs de ce Giro 1978. D'ailleurs, dans sa maison, pas une photo, pas un seul trophée exposé. Tout est planqué et oublié à la cave ou au grenier.

Johan prend plusieurs minutes avant de remettre la main sur un cadre. C'est dans son caractère, il a tourné la page. Et puis en 1978, le patron de son équipe ne lui a pas trop laissé le choix...

"C'était un homme un peu spécial. Nous, dans l'équipe, on imaginait tous pouvoir un peu fêter cette victoire sur le Tour d'Italie. Mais le patron a dit : "non, pas de fête ! C'est normal, vous êtes payés pour ça." Il a pris mon maillot rose et il est parti avec pour le mettre dans l'usine Bianchi. Il a aussi pris les fleurs et le trophée. Chaque lire italienne, chaque sou comptait pour lui. Je n'ai plus jamais revu mon dernier maillot rose reçu à l'arrivée à Milan. Mais c'est comme ça, je ne suis pas triste."