Alfredo Binda, premier champion du monde sur un parcours titanesque : "Tout le monde montait à pied, sauf moi"

Alfredo Binda (non daté)
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Alfredo Binda (non daté) - © Belga/AFP

Les championnats du Monde professionnels connaissent cette année leur 87e édition. De nombreuses légendes du cyclisme ont accroché à leur palmarès un ou plusieurs titres de champion du monde. Parmi ceux-ci l’Italien Alfredo Binda, qui a remporté la première édition des Mondiaux en 1927. Retour sur cette course, qui a marqué d’emblée l’histoire du cyclisme.

Les premiers championnats du monde professionnels sur route se déroulent le 21 juillet 1927, au sud d’Adenau, en Allemagne, sur le tout nouveau circuit du Nurburgring. 1927, c’est une date tardive pour une telle compétition, alors que le cyclisme est l’un des sports les plus pratiqués et les plus suivis de l’époque.
Des championnats du Monde, il en existe déjà depuis 1921, mais ceux-ci ne regroupent que des coureurs amateurs. Les Présidents successifs de l’Union cycliste internationale (le Belge Emile De Beukelaer et son successeur en 1922, le Français Léon Breton) ne souhaitaient pas ouvrir le titre aux professionnels. Il faudra donc attendre 6 ans avant que ceux-ci puissent se disputer le titre.
Pour cette première édition, deux titres sont en jeu : celui des professionnels et celui des amateurs. Ils disputeront la même course, sur le même tracé et la même distance. Ce matin du 21 juillet, la liste des inscrits renseigne 55 coureurs. On y retrouve du côté belge des noms comme Jules Van Hevel (2 fois champion de Belgique, vainqueur du Tour des Flandres 1920 et de Paris-Roubaix 1924) ou Georges Ronsse. Jean Aerts, futur lauréat de 12 étapes sur le Tour de France, y concourt en tant qu’amateur.

L’Italie y dépêche sa grosse armada avec Costante Girardengo (le premier campionissimo, lauréat entre autres de 6 Milan-San Remo et de 2 Tours d’Italie), Alfredo Binda (palmarès succinct en fin d’article), Gaetano Belloni (vainqueur du Giro 1920, de Milan-San Remo 1917 et 1920) et Domenico Piemontesi. A noter aussi la présence d’Henri Suter (Paris-Roubaix et Tour des Flandres 1923) pour la Suisse ou d’Achille Souchard (Champion de France en titre et médaillé d’or par équipe aux JO d’Anvers 1920). Ce dernier est le seul représentant professionnel pour les Tricolores.

Le tracé est long de 23 kilomètres. Il faudra effectuer 8 boucles du circuit du Nurburgring, situé dans le massif allemand de l’Eifel. Le circuit est tout neuf, inauguré le 18 juin 1927, après des travaux commencés en 1925. Le départ est donné à 10h15, sous un temps humide, où la pluie intervient par intermittence.

Rapidement, les cyclistes se rendent compte de l’effroyable difficulté du circuit. Un parcours extrêmement dur où il n’y avait "pas 3 kilomètres de plat par Tour" souligne l’envoyé spécial du journal L’Auto dans l’édition du 22 juillet, estimant par ailleurs "profondément ridicule" l’idée d’organiser des championnats du Monde aussi difficiles. "Le Nurburg-Ring, sur lequel se disputait le championnat, surprit tout le monde, coureurs et suiveurs, par les difficultés qu’il comportait" écrit de son côté le journaliste du Miroir des sports le 26 juillet.

Les montées et les descentes se succèdent sans répit. Les Français mènent le train et accélèrent en début de course. On tire la langue dans le peloton.
Jules Van Hevel est déjà lâché, en compagnie d’autres coureurs, à la fin du premier tour. La difficulté est telle que les abandons se succèdent à rythme soutenu et de manière précoce. Le Belge Gérard Debaets, vainqueur du Tour des Flandres 1927, met définitivement pied à terre dans le deuxième tour, tout comme le Français Souchard.

Il faut souligner que le parcours présente une côte terrible au 3/4 du circuit. Dès le 3e tour, la moitié du peloton la monte à pied. La fin de la 3e boucle voit l’abandon de Georges Ronsse. "J’abandonne, c’est trop dur" explique le vainqueur de Paris-Roubaix et Bordeaux-Paris 1927 au journal L’Auto.

Un temps disparue, la pluie fait sa réapparition à l’aube du 5e tour. Ils ne sont plus que 26 en course, dont 15 en tête, sous le contrôle des Italiens, qui font le tempo depuis la fin du premier tour. Girardengo lance la grande offensive dans le 6e tour. Il place une attaque dans la longue côte. Le groupe de tête se brise. Ils ne sont plus que 5 en tête avec le Belge Jean Aerts à 150 mètres.

Au tour suivant, c’est Binda qui attaque au même endroit. Les efforts répétés produits depuis le matin pèsent sur les coureurs. La montée de la difficulté se fait maintenant à pied par les hommes en course. "Tout le monde, moins 1 ! Moi je n’ai pas monté à pied" expliquera en 1983 Alfredo Binda au micro de notre collègue Théo Mathy. "C’est comme cela que j’ai pris 7 minutes 30 à Girardengo dans le dernier tour et demi. Car il a dû descendre de son vélo et le faire à pied. Il fallait donc choisir le braquet adapté pour le parcours."

L’Italien s’envole. Il prend plusieurs minutes d’avance sur les autres coureurs. Il franchit la ligne et boucle les 184 kilomètres à la moyenne de 28 km/h, preuve de la difficulté du parcours. Derrière lui le succès italien est complet : Girardengo est classé 2e à 7 minutes et 16 secondes. Piemontesi est 3e à presque 11 minutes. Belloni couronne le succès transalpin par une 4e place. Premier non-Italien : le Belge Jean Aerts, à 11 minutes 51. Il est le premier amateur et obtient le titre mondial (il sera plus tard, en 1935, champion du monde professionnel).

Un vainqueur au palmarès exceptionnel, payé pour ne pas courir le Giro

Si le parcours a été jugé comme extrêmement sélectif, il a effectivement sacré l’une des légendes de l’histoire du cyclisme.
Alfredo Binda, c’est 5 victoires sur le Giro (record de l’épreuve avec Merckx et Coppi), 3 titres champions du Monde (à nouveau un record, qu’il co-détient avec Sagan, Freire, Merckx et Van Steenbergen. Il sera encore titré en 1930 à Liège et en 1932 à Rome), 7 titres de champion d’Italie, 4 victoires au Tour de Lombardie, 2 victoires à Milan-San Remo, 43 étapes remportées sur les grands tours…

Surnommé "La Joconde" pour son style élégant, il fut même payé 25.000 lires (le prix réservé au vainqueur) par les organisateurs du Giro pour… ne pas participer et ainsi renouveler l’intérêt de la course italienne.

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