Tom Dumoulin fait une pause : entre résultats décevants et pression excessive, "le ressort s'est peut-être cassé"

Après 9 années au plus haut niveau, Tom Dumoulin a dit stop. Stop aux entraînements intenses, stop aux longues heures passées sur un vélo, stop à la course à la performance et aux attentes toujours plus pressantes des médias et des sponsors. A 30 ans, le Néerlandais a décidé de mettre sa carrière entre parenthèses.

"J’ai pris la décision hier. L’équipe me soutient et ça fait du bien. J’ai l’impression de m’être libéré d’un sac à dos de 100 kilos. Je me suis immédiatement réveillé heureux", a déclaré le coureur de Jumbo-Visma qui semblait pourtant très heureux de dévoiler ses objectifs pour la saison 2021… 24h plus tôt.

Un revirement assez étrange qui ne semble pas avoir surpris la formation néerlandaise ni ses équipiers comme l’évoquait Wout van Aert samedi. "Ce choix est moins surprenant que pour le monde extérieur."
 

Une blessure et 420 jours d’absence qui l’ont fait tomber de haut

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Tom Dumoulin après sa chute lors du Giro 2019 à Frascati © Luk Benies – AFP

Ce choix, c’est celui d’un homme décrit comme quelqu’un de fragile. Un coureur qui a commencé à s’interroger après deux années sans résultats probants. Vainqueur du Giro en 2017, il avait conclu l’année sur un titre mondial contre-la-montre avant une exceptionnelle double deuxième place aux classements finaux du Giro et du Tour de France en 2018.

La saison suivante, Dumoulin s’est une nouvelle fois présenté avec l’étiquette de favori sur les routes italiennes mais une chute a Frascati a fait basculer sa saison… et peut-être sa carrière. Touché au genou, il a – course après course – repoussé la date de son retour à la compétition. Des reports et une rééducation problématique qui se sont soldés par une séparation avec Sunweb, son cocon depuis 8 années. "Jai commencé à penser qu’un nouvel environnement pourrait être rafraîchissant", déclarait alors Dumoulin. Des symptômes d’un coureur qui commençait déjà à arriver à saturation.

Ses débuts chez Jumbo-Visma sont aussi problématiques avec un genou qui l’empêche de prendre part aux premières courses d’une saison interrompue par le Covid. C’est donc après 420 jours sans compétition qu’il se présente au départ du Tour de l’Ain, sa première course avec Jumbo-Visma. Équipier de luxe de Primoz Roglic sur la Grande Boucle, il est censé briller d’avantage sur la Vuelta. Un Tour d’Espagne qu’il abandonnera après 7 étapes alors qu’il navigue à 42 minutes de la première place du général.

Tom Dumoulin doit se rendre à l’évidence, il n’est plus le coureur d’avant sa blessure. Un constat difficile à digérer pour le chouchou de Maastricht. "Il y a quelques années, j’ai obtenu de beaux résultats et j’étais devenu pendant un moment 'Tom Dumoulin, le meilleur cycliste néerlandais'. Un coureur sur lequel reposent beaucoup d’attentes alors que rien qu’en tant que coureur de haut niveau mes propres attentes sont déjà difficiles à satisfaire."

Une pression qui a fini par effacer le plaisir le plaisir de courir et l’a amené à prendre cette décision.

Gérard Bulens : "On a voulu en faire un leader dès son retour, trop de critiques et de pression sur lui"

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Tom Dumoulin au Tour de France © Belga – David Stockman

"Un sportif de haut niveau reste un être humain", rappelle notre consultant Gérard Bulens qui comprend ce besoin de faire un break. "Ces deux dernières années ont été difficiles pour lui. Quand on gagne beaucoup, il faut aussi apprendre à perdre. Il est longtemps resté à l’arrêt et à son retour, on a voulu en faire tout de suite un leader. On s’est vite rendu compte qu’il n’était pas tout à fait à la hauteur des meilleurs même si j’estime qu’il avait retrouvé un très bon niveau compte tenu de ce qu’il avait passé."

Mais pour Gérard Bulens, ce n’est pas tellement les prestations en elles-mêmes qui ont pesé sur le moral du Néerlandais mais plutôt les commentaires qui venaient de l’extérieur. "On a lu beaucoup de critiques sur la mauvaise tactique de Jumbo-Visma et sur le rôle de Dumoulin (NDLR : au Tour de France) sans savoir ce qu’il y avait derrière. Une certaine presse n’a pas été tendre avec Dumoulin et avec les décisions qui ont été prises à son égard. Et puis, il y a ce facteur 'réseaux sociaux' qui n’était pas présent avant. Les coureurs sont à la merci de tout un chacun et parfois on subit des critiques d’une violence extrême. Aujourd’hui, il y a indiscutablement plus de pression qu’il y a 20 ans."

"Je me suis aussi demandé ce que je foutais encore sur un vélo"

Ancien équipier de Dumoulin entre 2012 et 2015, Marcel Kittel a soutenu publiquement le choix de Dumoulin sur Instagram. En 2019, l’Allemand avait décidé de mettre un terme à sa carrière dans un contexte similaire. "Je comprends ce qu’il ressent. Je suis passé par là aussi. Je sais à quel point c’est difficile de douter de ce que tu fais, de ce que tu veux dans ta vie. Seul le temps va te donner les réponses que tu cherches", a-t-il écrit.

Jan Janssen, légende du cyclisme néerlandais et l’une des vedettes du peloton dans les années 60', a lui aussi témoigné de ce mal-être qui a, semble-t-il, traversé les générations. "J’ai eu aussi des périodes où je me demandais ce que je foutais encore sur un vélo. Toujours prester, c’est lourd à supporter pour une personne. Les fans voient toujours le coureur fort extérieurement mais ne connaissent pas les faiblesses internes", a-t-il déclaré dans les colonnes du quotidien néerlandais Algemene Dagblad.

Durant sa longue carrière de directeur sportif, Gérard Bulens a lui aussi été confronté à des coureurs démotivés. "J’ai vécu ça avec des coureurs d’un autre niveau. Des coureurs qui n’avaient plus envie de rouler mais qui n’avaient pas l’honnêteté de le dire. Ils continuent à se présenter aux courses simplement parce qu’il y avait un salaire au bout ou parce qu’ils ne savaient pas ce qu’ils allaient faire d’autre de leur vie."

Retour au plus haut niveau ? "Il en est capable mais il faut voir si le ressort n’est pas définitivement cassé"

Tom Dumoulin a donc choisi de prendre davantage soin de lui dans les mois qui arrivent. Une pause pendant laquelle tout le monde lui souhaite de retrouver la sérénité qu’il semble avoir perdue. Le Néerlandais décidera ensuite s’il reprendra sa carrière. Pour Christophe Detilloux, directeur sportif chez Bingoal-Wallonie Bruxelles, un éventuel retour à la compétition sera dur à négocier.

"Je m’interroge vraiment sur le plaisir que les coureurs prennent encore sur le vélo avec une préparation aussi sévère entre le calcul des Watts et la diététique stricte. Arrêter un an à 30 ans, ça lui demandera de refaire trois fois le travail. C’est étonnant car il avait fait le plus dur, il a passé la préparation hivernale qui n’est jamais le meilleur moment de la saison. On est à 15 jours des courses."

Gérard Bulens estime, lui, que Dumoulin est physiquement en mesure de revenir. "Il a déjà vécu une longue interruption à cause de sa blessure. Quand il est revenu, il a presté à un très haut niveau quoi qu’on en dise. La vraie question n’est pas s’il va revenir à son niveau mais plutôt s’il va revenir tout court."

Deux avis parfaitement résumés par Cédric Vasseur, manager de l’équipe Cofidis. "Il est vrai que le cyclisme est devenu un sport plus exigeant physiquement et donc psychologiquement. Il faut être capable chaque année de faire de gros sacrifices face à de nouveaux et jeunes coureurs toujours plus motivés. Quand vous avez déjà bien gagné votre vie il est possible que certains aient envie d’autre chose. Seul Tom Dumoulin connaît les raisons de cette décision surprenante mais il faut respecter son choix et saluer son honnêteté vis-à-vis de son employeur. Si Dumoulin a des envies de revenir dans le circuit plus tard, faire un break a 30 ans est un gros handicap. Mais quand on est talentueux, travailleur et motivé on peut réussir à revenir. La seule question c’est de savoir si le ressort n’est pas définitivement cassé…"

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