Tim Wellens, anti-puff, anti-langue de bois, anti-omerta

C’est l’un des événements marquants de la fin 2017 : l'annonce - le 13 décembre - du contrôle antidopage "anormal" au salbutamol du quadruple vainqueur du Tour de France Christopher Froome. L'information a secoué, une fois de plus, le monde cycliste qui ne parvient décidément pas à sortir des sombres années 'Festina' et 'Armstrong'. Et le dossier du "Kényan blanc" est loin d’être clos...

Froome, ce n'est pas un anonyme du peloton mais bien une de ses stars. Son cas fait donc logiquement jaser. Et le public, fâché ou déçu, ou les deux à la fois, tente de comprendre. Comprendre pourquoi le Britannique souffre, comme plus de 20% de ses collègues coureurs professionnels, d'asthme à l'effort. Comprendre aussi pourquoi l'utilisation des fameux puffs (petits aérosols-doseurs qui permettent de dilater les bronches) est autorisée via les T.U.A., les A.U.T en français, les fameuses "autorisations d'usage à des fins thérapeutiques".

Désormais, sur la planète vélo, il y a les "vrais dopés" (qui ont pris un produit pour améliorer leurs performances), les "faux dopés" (qui ont pris un produit, avec l'autorisation requise, pour se soigner) et les… "anti-dopés", expression que l’on vient d’inventer pour qualifier les sportifs qui refusent, même malades, toute médication !

Aujourd’hui, malgré la traditionnelle omerta du monde cycliste, certaines langues se délient. Celle de Tim Wellens, par exemple. Le talentueux coureur belge de l’équipe Lotto-Soudal est scandalisé par l'usage excessif des puffs dans le peloton. Lors de la dernière Grande Boucle, alors qu’il souffrait d’une allergie au soleil, il avait refusé l'utilisation de cortisone sous A.U.T. Un choix clair et assumé qui allait finalement le contraindre à l'abandon !

Cet épisode plutôt rare, voire inédit, prend une nouvelle dimension dans le nébuleux "contexte Froome". Samuël Grulois en a longuement parlé avec le principal intéressé. Aucun regret chez lui, "je peux me regarder dans un miroir". Et tant pis si certains le considèrent comme "plus catholique que le pape", comme un "extrémiste du sport sain", comme le "héraut du vélo propre". Wellens, l'"antidopé", brise le silence. Une interview étonnante, déroutante… "chez les débutants, cinq de mes sept coéquipiers avaient un puff !" Une interview qui fera peut-être (sans doute) grincer des dents dans le milieu.

Tim, le choix de refuser la cortisone alors que vous souffriez sur les routes du Tour et que vous pouviez bénéficier d’une A.U.T. continue de surprendre six mois plus tard. Quels ont été les retours du public dans la foulée de votre abandon ?

"La plupart des gens me disent 'chapeau', c’est très bien ce que tu fais. Mais il y en a toujours qui me répondent que je suis stupide de ne pas utiliser les produits. Ça, c’est un peu dommage. Je crois que la nouvelle génération n’utilise pas ce type de produits. OK, ce sont des produits qui ne sont pas interdits mais on ne peut pas les utiliser pour autant. C’est une zone grise et c’est regrettable parce que ce sont des produits qui augmentent vraiment les performances et j’aimerais bien que l’on adopte de nouvelles règles. Moi, personnellement, je suis contre et 90% des gens me comprennent et m’applaudissent."

Soyons honnêtes, tous vos collègues peuvent, lors d’une interview, tenir les mêmes propos que vous. Mais passer à l’acte c’est autre chose. Abandonner le Tour de France en refusant une A.U.T. qui aurait pu sauver la situation, peu de coureurs sont vraiment prêts à le faire…

"Oui… Vous savez, ça me dérange vraiment de voir des coureurs utiliser des A.U.T. Certes, parfois on n’a pas le choix mais c’est à chacun de décider en son âme et conscience si on veut utiliser ou non des produits. Moi, dans ma vie, je n’ai jamais accepté la moindre A.U.T. D’ailleurs, je voulais aller encore plus loin ! Début 2017, j’avais évoqué un projet avec quelques personnes : je voulais signer un contrat spécial, qui n’aurait engagé que moi, pour prouver au public que je n’ai jamais utilisé d’A.U.T. et pour m’engager à en révéler l’utilisation si je devais un jour passer à l’acte pour une raison ou l’autre. Mais beaucoup de gens m’ont déconseillé de faire un tel contrat, j’ai reçu de nombreux commentaires et finalement je ne l’ai pas fait. Tout cela (NDLR : le dossier des A.U.T.) est très embêtant mais ce n’est pas ma guerre. Je ne sais rien y faire alors pourquoi chercher les ennuis ?"

L’actualité récente concernant Froome a remis la problématique sur le devant de la scène. Et le grand public ne comprend pas, ne comprend plus. Comme vous l’avez dit plus haut, c’est effectivement une zone grise…

"Tout-à-fait et moi je voudrais que ce soit blanc ou noir et pas gris. On sait tous qu’un produit comme la cortisone - qui se trouve dans la zone grise - provoque beaucoup de bénéfices en terme de prestations physiques. Quand des coureurs l’utilisent, c’est évidemment embêtant. Ça s’appelle… tricher ! Parfois, parce qu’on est malade, on n’a pas le choix, on doit en utiliser. Mais on peut toujours aussi décider d’arrêter."

Si le public savait combien de coureurs ont un puff…

Le grand public a découvert l’asthme à l’effort, dont souffre beaucoup de coureurs. Vous par exemple, Tim Wellens, vous ressentez de l’asthme à l’effort ?

"En tant que coureur pro, je passe de nombreux tests à l’hôpital. Je ressens parfois quelques gênes dans les bronches. Et j’ai donc appris qu’avec un puff, je pourrais augmenter de 7 ou 8% mes capacités respiratoires ! Les médecins m’ont dit que je pouvais utiliser un puff, sans attestation. Mais moi je suis contre les puffs ! Je n’ai pas envie d’améliorer ma respiration de 7% de cette façon-là. Et je crois que quand on commence à utiliser des puffs, après on ne sait plus vivre sans. Je refuse d’être dépendant de ce genre de choses. Donc, je suis clairement contre. Mais de très nombreuses personnes en utilisent. Si le public savait combien de coureurs ont un puff… c’est énorme ! Et puis parfois, c’est aussi un peu dans la tête."

Est-ce que dans dix ans, quand vous prendrez votre retraite, vous n’allez pas vous dire "J’ai été con" ?

"Non parce que je pourrai me regarder dans le miroir ! Franchement, ça ne me chagrinera pas. Jusque maintenant, j’ai jamais rien pris, jamais utilisé une A.U.T., jamais utilisé un puff mais j’ai déjà seize belles victoires ! Je pense que beaucoup de coureurs signeraient à deux mains pour avoir mon palmarès actuel à la fin de leur carrière."

Le puff n’existait pas il y a trente ou quarante ans alors que l’asthme à l’effort existait déjà. C’est une invention médicale qui est intéressante pour les vrais asthmatiques. Est-ce qu’un coureur professionnel, qui souffre vraiment d’asthme à l’effort, peut se passer du puff ? Peut-il refuser et quand même essayer de rouler ?

"Mon frère (NDLR : Yannick) a dû arrêter le cyclisme à cause de ça. Il était très talentueux et allait certainement devenir professionnel. À un moment donné, on lui a détecté un asthme à l’effort. On lui a laissé le choix : soit utiliser des produits qui, à terme, peuvent être mauvais pour sa santé… soit arrêter. Il a décidé d’arrêter ! Parfois, il faut faire des choix dans la vie. Quand j’étais chez les débutants, cinq de mes sept coéquipiers avaient un puff ! Je veux bien accepter qu’une personne ait besoin d’un puff mais pas cinq sur sept."

Concernant les puffs, est-ce que parfois ça discute ferme avec vos collègues ? Ou alors, est-ce chacun pour soi et on cache son puff dans sa poche ?

"Non, les coureurs ne cachent pas leur puff, ils ne sont pas gênés. Mais oui, dans le bus de l’équipe il y a souvent des discussions !"

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