Série (4) : "Après le Covid-19, le vélo se redressera car il est solidaire"

Dans quel état le cyclisme sortira-t-il du déconfinement ?
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Dans quel état le cyclisme sortira-t-il du déconfinement ? - © ROBIN UTRECHT - AFP

Vous savez, moi je viens du monde paysan, basé sur la solidarité : sans les autres, vous n’êtes rien. Et celui qui est très riche tout seul… eh bien, il se retrouve très vite pauvre ! " Pour le sens de la formule, pas de meilleure adresse. À l’autre bout de la ligne, Marc Madiot : le  directeur général de l’équipe Groupama-FDJ (celle de Thibaut Pinot et Arnaud Démare) résume les ressources du monde cycliste pour passer la crise du Covid-19. Car crise, il y a bien : pas de raison que le vélo n’y échappe.

ÉPISODE 1 : "Avec le Covid-19, le sport mondial affronte la plus grave crise économique de son histoire"

ÉPISODE 2 : "Le football belge est la nouvelle Chaussée d'Amour..."

EPISODE 3 : "Le sport amateur doit profiter du Covid-19 pour repenser sa gouvernance"

Pour nous, comme pour tout le monde, cette pandémie est une catastrophe " explique Patrick Lefevere, manager général de Deceuninck-Quick Step. " On a 1,3 millions d’euros de rentrées en moins comparé à la même époque en 2019. En mars, j’ai encore payé tout mon personnel. Quand j’ai vu comment ça tournait en avril, j’ai mis mes soigneurs et mes mécanos au chômage économique… mais pas mes coureurs, qui sont payés comme d’habitude. Mais vous savez comment ça va : dans un effectif de 28 coureurs, les 3 leaders ne sont pas impactés vu leur gros contrat, les coureurs 4 à 7 le sentent déjà plus passer… mais les 20 derniers souffrent avec leur contrat plus faible. Et si les courses ne reprennent pas bientôt, ce sera vraiment très difficile. Mon budget 2021 est déjà ficelé … mais il faudra renégocier avec les sponsors puisque depuis mars, ils n’ont plus aucune visibilité. Et il n’existe aucun business au monde où tu es payé sans livrer le produit ! "

Mesures fortes

Autre grand pays de cyclisme avec la Belgique, la France a pu compter sur les mesures fortes prises par le Gouvernement d’Edouard Philippe.

Vu l’absence de compétitions, nous avons dû mettre certains employés en chômage partiel, comme les assistants et les mécanos " explique Vincent Lavenu, le directeur général depuis 1994 d’AG2R La Mondiale, l’une des grosses équipes françaises qui emploie Romain Bardet et Olivier Naesen. " Nous avons aussi diminué les salaires de nos coureurs… mais ils n’ont vu aucune différence sur leur fiche de paie car tout était compensé par des allègements de charges décidées par l’Etat. Quelques petits sponsors nous ont lâchés, certains partenaires techniques souffrent et vont peut-être réduire leur soutien. Mais globalement, je ne suis pas inquiet : notre sponsor principal est solide, mon budget de 16,5 millions d’euros n’est pas en danger. Mais n’oublions pas que quand une entreprise décide de faire des économies, c’est d’abord le poste sponsoring qu’elle coupe… "

Même son de cloche du côté de Marc Madiot, dont l’équipe Groupama-FDJ tourne avec des moyens semblables à ceux d’AG2R.

L’Etat fait un gros effort pour soutenir les entreprises en les exonérant de charges et nos sponsors nous suivent depuis 20 ans, nous avons construit une relation forte. Mais un sponsor a besoin d’un retour sur investissement, donc on espère recourir au plus tôt. Et si la pandémie rebondit l’année prochaine, ça va se compliquer : les enveloppes vont se réduire, le sponsoring va diminuer. Le vélo ne vit que des sponsors, rappelons-le ! Je n’ai pas trop peur pour la Vieille Europe où le vélo s’alimente d’une culture et d’une histoire : en Belgique et en France, on a réorganisé le calendrier pour garder un maximum de courses. Je crains en revanche pour les pays émergents : voyez l’Angleterre, où toutes les épreuves 2020 ont été annulées ! Le vélo n’y a pas la même ancienneté… et donc pas la même longévité. "

Tous ensemble

Un autre mot-clé est " solidarité " : c’est bien la réalité de ces temps compliqués. Car si le marché est dominé par 3 grands organisateurs (ASO, Flanders Classics et RCS), ce sont surtout les petites structures qui souffrent.

Le souci, ce ne sont pas les grands Tours ou les monuments " reprend Marc Madiot.  " Le souci, ce sont toutes ces petites courses comme le Tour du Limousin, Kuurne-Bruxelles-Kuurne ou le Grand Prix de Wallonie qui, si elles disparaissent, vont laisser pas mal de coureurs de 2e niveau sur le carreau. Sans elles, mon effectif chez Groupama-FDJ passe de 30 à 20 coureurs. Ces courses servent aussi de vivier pour révéler des coureurs. Sans ce 2e étage, je ne peux pas faire vivre le premier. "

Dans les grandes mares, ce sont souvent les petits poissons qui meurent les premiers. Le vélo ne fait pas exception à la règle.

Je n’ai jamais vu autant de petites courses annulées, c’est du jamais vu " explique Vincent Lavenu. " C’est là que nous, les grands groupes, on doit se montrer solidaires. Le cyclisme a besoin de solidarité pour élaborer un calendrier équilibré et que tout le monde s’y retrouve. "

Confirmation chez Patrick Lefevere. " Quand l’organisateur local n’est pas 100 % professionnel, et c’est le plus souvent le cas, le risque si sa course disparaît une année… c’est qu’elle disparaisse pour toujours. Je pense beaucoup à ces courses pour débutants, juniors ou espoirs qui vivent des 1.000 euros du cafetier local… qui ne va pas les remettre comme chaque année ! Contrairement à d’autres qui vont se battre pour gratter une part de gâteau, j’estime qu’en temps de crise, on doit tous monter dans le même bateau et ramer ensemble... "   

Gare à la " cavalerie "

C’est ici que Marc Madiot coiffe sa casquette de Président de la Ligue Française de Cyclisme, qui réunit les organisateurs, les équipes et les coureurs de l’Hexagone.

En France, vous avez une culture de la cohésion et de la participation. Chaque organisateur est tenu d’inviter toutes les équipes ; en contrepartie, chaque groupement s’engage à envoyer une équipe à chaque course, grande ou petite. Il n’y a pas de redistribution financière, mais une solidarité de participation. En tant que Président de la Ligue, mon objectif est simple : avoir beaucoup de courses, beaucoup d’équipes et beaucoup de coureurs. Chaque coureur et membre de l’encadrement dispose d’un contrat et d’un bulletin de salaire, en ces temps de crise tout le monde est protégé. À l’inverse d’autres pays où les coureurs roulent sous contrat d’indépendant... "

Dans certains sports comme le football, les solutions de régulation existent. Notamment à travers l’application de plafonds salariaux.

En vélo, on est loin de la folie du foot " reprend Vincent Lavenu. " Mais c’est vrai qu’il faut rester prudent et définir de nouveaux barèmes. Il faut parfois ‘arrêter la cavalerie’ (sic) qui sévit sur certains contrats, avec des montants mirifiques. Je dirige un groupe de 100 personnes : je dois trouver un équilibre entre l’émotion et la gestion, et conserver une approche entrepreneuriale. Au sein de la Ligue, on se concerte pour garder cette gestion de bon père de famille : le but n’est pas de faire du bénéfice à tout prix, comme dans d’autres sports. " 

Vers une concentration ?

Quel sera le visage du cyclisme quand le Covid-19 se sera dissipé ? Certains plaident pour un rééquilibrage du calendrier.

Organisateur, grand ou petit ; équipe, grande ou petite : chacun doit pouvoir vivre " reprend Marc Madiot. " Je plaide pour de nouveaux équilibres où les grands organisateurs viennent en aide aux petits. Un exemple : si le Grand Prix de Wallonie est en difficulté chez vous, pourquoi Flanders Classics n’en reprendrait-il pas l’organisation ? Mieux : je plaide pour une concentration, voire une fusion des 3 grands organisateurs de courses (NDLA : ASO, Flanders Classics et RCS). Une situation de monopole n’est pas dangereuse si elle est contrebalancée par un pouvoir sportif fort, garant de la tradition et de la régularité du sport. C’est le modèle en Formule 1 : vous avez un organisateur privé unique, et puis la FIA qui assure le contrôle et le respect des règles. "

En complément de ces grandes structures, Patrick Lefevere suggère de renforcer les partenariats locaux sur des identités fortes.

Il faut remotiver les collectivités locales en relançant des courses finissant en circuits locaux, comme on commence à le faire pour certains monuments. Pourquoi ne pas faire un Grand Prix de Paris ou un Grand Prix de Bruxelles, comme on a un GP de Montréal et un GP de Québec ? La télévision donne à ces villes une visibilité dans le monde entier. Je pense aussi que les grands Tours doivent réduire leur durée : 22 jours de course, c’est trop long, c’est une vision passéiste. Et on voit bien, en temps de crise comme maintenant, que cela dévore des jours de course précieux pour les autres. "

Nature et économie

Les réflexions nées de la crise sanitaire portent donc davantage sur une refonte du calendrier que, sur la survie financière du vélo de compétition. En regard du monde du football et de ses excès, les experts cyclistes ne sont pas trop inquiets.

" Le vélo se redressera car il est solidaire " conclut Marc Madiot. " Et puis surtout, c’est un sport qui reste peu cher ! " Vincent Lavenu : " Le cyclisme se porte bien : la crise sanitaire a boosté les ventes de vélos de loisir, les gens reprennent soin de leur corps. Et à terme, la compétition va en tirer profit ! "

Le mot de la fin au doyen belge, Patrick Lefevere. " L’économie, c’est comme la nature : la nature se remet toujours, et l’économie va faire pareil. Même si ça prendra peut-être plus de temps cette fois-ci… "

Si même un Belge le dit, une fois…

 

DEMAIN : "Quel modèle de gestion pour le sport après le Covid-19 ?"