Révélations de l'agent de Gilbert: "Les moteurs? L'UCI est au courant depuis 2010 !"

Cyclisme : "Les moteurs ? L’UCI est au courant depuis 2010 !"
Cyclisme : "Les moteurs ? L’UCI est au courant depuis 2010 !" - © Twitter

Vincent Wathelet est producteur de courses cyclistes en télévision. Il est aussi agent de coureurs, comme Philippe Gilbert, Arnaud Démare et Boris Vallée notamment. Depuis plusieurs années déjà, il tente de dénoncer l’arrivée du dopage mécanique dans les pelotons professionnels.

François Zaleski : Vincent Wathelet, les vélos électriques dans le peloton professionnel, ce n’est pas neuf pour vous. Ca fait d’ailleurs longtemps que vous dénoncez leur utilisation…
Vincent Wathelet : "Oui il y a déjà très longtemps, Stefano Varjas (ancien coureur hongrois désormais ingénieur et concepteur de moteurs miniatures pour vélos) avait approché un des coureurs dont je suis très proche en lui disant qu’il avait perdu de nombreuses courses par rapport à des concurrents qui utilisaient des vélos électriques. Ce que l’on voit dans le reportage, il le lui avait déjà montré il y a trois ans. Je suis alors entré en contact avec cet ingénieur. Je lui ai demandé des explications. J’ai fait équiper un vélo de toutes ces choses prohibées pour pouvoir démontrer à l’UCI que cela existe et que c’est utilisé. C’est le cas dans de très nombreuses courses de jeunes mais aussi chez les pros depuis pas mal d’années. On parle beaucoup de 2010 (ndlr : démarrages et victoires de Fabian Cancellara au Tour des Flandres et à Paris-Roubaix) mais j’ai même la preuve que c’est dans le peloton depuis plus longtemps que çà."

Cela fait donc plusieurs années que vous avez alerté l’UCI?
"Absolument. J’ai également fait des remarques à l’UCI concernant des Cyclocross de Coupe du Monde que je produis en télévision. J’ai fait des rapports au président de la fédération monégasque de cyclisme, Umberto Langellotti. Il me soutient à 100% depuis que je m’intéresse à ce dossier. Et il fait lui aussi du "reporting" au sein des assemblées de l’UCI. On s’est d’ailleurs beaucoup battu lui et moi pour faire changer le règlement parce qu’à l’époque, un coureur qui aurait été attrapé avec une aide mécanique ou électrique risquait 100 francs suisse d’amende. C’était donc aberrant."
"Heureusement, en 2014, le règlement de l’UCI a évolué (comme on a pu le voir dans le reportage de France 2, l’aide électrique est désormais interdite). Mais il est clair que depuis que les dérailleurs électriques sont arrivés dans le vélo, ça facilite beaucoup la triche puisqu’il y a déjà d’office une batterie et donc de l’alimentation. Après, des ingénieurs assez sophistiqués ont développé ce produit, pas pour des courses cyclistes au départ mais pour d’autres sports (ndlr : des courses de moto) mécaniques."

Comment expliquer que l’utilisation de moteurs dans le peloton n’ait pas été dévoilée plus tôt si cela existait déjà avant 2010 ?
"Moi j’étais scandalisé. Je me suis plaint à de nombreuses reprises auprès des instances dirigeantes. J’ai dit que les contrôles étaient insuffisants, que le scanner de l’UCI était un jouet donc qui ne permettait vraiment pas de pouvoir contrôler efficacement. Rappelez-vous de ces scanners que l’on a vu arriver en 2011 et 2012. Ils n’avaient pas la capacité de vérifier les sources d’énergies complémentaires et la chaleur."
"Les caméras thermiques sont le seul moyen de pouvoir démontrer qu’effectivement un vélo délivre une source d’énergie anormale, qui n’est pas un frottement, qui provient d’une utilisation de batteries. Le système de contrôle actuel, est arrivé enfin dans les cyclocross à l’initiative d’un dirigeant belge (ndlr : Thierry Maréchal, président de la fédération wallonne de cyclisme), c’est ce qui a permis de coincer Femke Van den Driessche au championnat du monde de cyclocross à Zolder. Mais il faut dire qu’elle utilisait la première génération de moteurs."

C’est à dire ?
"En fait, à l’époque, le deuxième bidon disposé le long du cadre servait de batterie. Il y avait un bidon pour boire et un faux bidon avec à l’intérieur une batterie avec un négatif, un positif, un fil noir et un fil rouge qui permettaient d’alimenter le moteur qui lui était dans le pédalier. On pouvait préparer un vélo avec un tel moteur pour 7500 euros."

Ce matériel est encore utilisé aujourd’hui ?
"Oui d’après mes enquêtes, 1350 moteurs ont été vendu en 2015. Et je ne pense pas que ce soit uniquement pour des cyclotouristes ou des personnes qui veulent épargner leur cœur… Cela dit, aujourd’hui les nouveaux moteurs sont plus chers (entre 50.000 et 200.000 euros) et très sophistiqués. A la base, ils sont utilisés dans l’aérospatial pour ouvrir les volets d’un satellite quand il est mis sur orbite. Vous imaginez donc à quel point ces moteurs sont résistants et puissants. Ce qui veut dire aussi que ce type de matériaux qui coutent très cher n’est pas facilement reconnaissable dans un scanner."
"Ce matériel peut être enclenché soit par vos battements de cœur dès que vous dépassez un certain rythme cardiaque. En général, la limite est fixée à 160 battements ce qui vous permet de récupérer pendant que votre moteur compense. Mais comme tout est miniaturisé c’est très difficile à déceler…"

Dans le reportage de France 2, on voit aussi Stefano Varjas présenter une roue électromagnétique activée à distance. Ça, c’est encore plus performant ?
"Lors du dernier Tour de France, j’étais scandalisé de m’apercevoir que certaines équipes, et non des moindres, enlevaient les roues à peine la ligne franchies et ensuite, sur les home-trainers, ils utilisaient les vélos sans les roues. C’est assez incompréhensible pour moi. J’ai alerté les autorités j’ai alerté beaucoup de monde mais malheureusement il faut toujours attendre qu’une personne soit prise vraiment sur le fait pour qu’il y ait une réelle réaction."

Et à votre avis, l’UCI a-t-elle réagi assez vite ?
"Le vrai problème c’est qu’en apprenant tout ça, vous êtes d’abord horrifiés, moi le premier. Parce que pour moi c’est pire que n’importe quelle tricherie. Le dopage médical, que je n’approuve pas, est déjà répréhensible et heureusement quasiment jugulé mais par contre le dopage mécanique, c’est encore plus scandaleux parce que c’est de la triche à l’état pur. Et encore beaucoup plus grave. Des coureurs dits "sains" trichent en fait totalement parce qu’ils utilisent des matériaux interdits et ils le font consciemment.
Mais bon, c’est tellement sophistiqué que pour l’UCI ce n’est pas simple. Comme beaucoup de gens, ils y croyaient sans trop y croire même si ils savaient que ça existait. Dans le monde du sport et principalement le cyclisme, il y a souvent une sorte d’omerta. Vous savez combien d’années il a fallu pour diminuer les produits dopants et prendre des mesures très fortes pour que cela disparaisse?
Au niveau du dopage mécanique, le nœud c’est qu’il faut mettre des gros moyens en œuvre pour pouvoir coincer les coureurs. Il faut des commissions rogatoires pour démonter des vélos. Ce n’est pas très simple d’un point de vue juridique."

D’autant qu’on parle dans ce reportage de coureurs de renoms comme Froome et Contador par exemple…
"Il faut faire attention aux amalgames. Vous connaissez très bien la loi du sport, "Pas vu, pas pris!". Mais l’étau se resserre et Zolder (ndlr : l’affaire Femke Van den Driessche) a fait prendre conscience aux instances dirigeantes de l’UCI du problème. J’étais d’ailleurs présent sur place et j’avais aussi produit une Coupe du monde de cyclocross peu de temps avant. J’avais remarqué à cette occasion que plusieurs concurrentes, dont Femke Van den Driessche, passaient les bosses de manière anormale."

Selon vous c’est donc assez simple de repérer les tricheurs ?
"Il faut regarder les performances et aussi les paramètres physiques. Quand vous constatez un rythme de pédalage incroyable dans une pente à fort dénivelé avec des battements cardiaques bas, selon moi, c’est clair qu’il y a tricherie. C’est une règle de trois : les battements du cœur, le rythme de pédalage et la déclivité. Mais comme je le disais, ce n’est pas suffisant. Il faut aussi que, dans ce cas-là, toute la machine juridique se mette en marche pour que le vélo soit saisi, que les vélos de réserve soient saisis, que l’on ne donne pas la possibilité aux mécanos de s’approcher des vélos. Il faut surtout qu’à l’avenir on interdise dans le règlement les changements de vélos sauf pour des raisons mécaniques graves. Je pense que l’on ne peut plus accepter qu’il y ait des changements continuels de vélos pendant les courses par ce que d’office après on pense qu’il y a triche."

En conclusion, les contrôles actuels sont inutiles ou du moins insuffisants ?
"Je n’irai pas jusque-là parce que je suis optimiste et je veux continuer à me battre. J’adore ce sport et je ne peux pas accepter que des coureurs sains perdent des victoires parce qu’ils ont des tricheurs et des gens malhonnêtes face à eux. Je pense qu’aujourd’hui les contrôles font un peu réfléchir les coureurs mais l’évolution technique est telle que les chercheurs ont un coup d’avance, ils trouvent toujours les parades."
"Là il y a aussi un problème financier important et donc je le répète des mesures juridiques à prendre. C’est notamment le travail du belge Tom Van Damme, président de la RLVB (royal ligue vélocipédique belge) et président de la commission route de l’UCI. Il réfléchit beaucoup à toutes ces questions et je lui transmets de nombreuses informations."

Tom Van Damme n’a pourtant pas souhaité réagir après la diffusion de ce sujet sur France 2…
"Dommage. Je le regrette. Ce serait son rôle en tant que président de la route de prendre position à ce sujet. J’espère en tous cas que cette affaire va faire réfléchir les tricheurs et qu’on va se donner les moyens de lutter efficacement. Quand vous voyez qu’en 2010 certains coureurs très connus emportaient leur vélo dans leur chambre d’hôtel et dormaient à côté, vous vous posez beaucoup de questions parce que ce n’est ni le but, ni la pratique dans notre métier."

De son côté, l’UCI estime faire le nécessaire pour combattre le phénomène. "Cela fait des années que l’UCI fait des tests pour empêcher la fraude technologique. Et pour augmenter l’efficacité des tests, nous essayons de nouvelles méthodes de détection. Cette année, nous avons contrôlé de nombreux vélos et nous allons poursuivre sur cette lancée durant le reste de l’année. La coopération des équipes et des coureurs est excellente jusqu’ici", a détaillé l’Union cycliste internationale.

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