Rétro : Il y a 19 ans, Rik Verbrugghe gagnait le prologue le plus rapide de l’histoire du cyclisme

C’était le 19 mai 2001. Rik Verbrugghe n’avait jamais disputé le Tour d’Italie. Pour son premier jour de course sur le Giro, le Wallon faisait coupe double : le prologue et le maillot rose. Cela fait 19 ans qu’un coureur belge n’a plus porté le maillot rose. En attendant Remco Evenepoel ?

Rik, vous souvenez-vous du 19 mai 2001 ?

Je ne me souviens pas de la date exacte mais cette victoire dans le prologue du Giro reste un très bon souvenir.

59 km/h de moyenne

C’était un prologue de 7,6 km le long de la mer Adriatique. Vous étiez parti parmi les tous premiers, alors que d’habitude les favoris partent les derniers. Pourquoi ?

Claudy Criquielion était mon directeur sportif à l’époque. Nous avions bien analysé la météo et j’avais demandé à Claudy de pouvoir partir tôt parce que, selon les prévisions, le temps pouvait changer. On annonçait de la pluie en fin de journée. Claudy était d’accord. Il fallait communiquer l’ordre de départ des coureurs la veille et il m’a dit : "je t’ai fait partir le deuxième. On aura les temps de référence du premier ". Cela, c’est la petite histoire. Finalement on a tous eu les mêmes conditions météorologiques mais cela me soulageait, m’enlevait un certain stress de ne pas devoir attendre toute la journée avant de m’élancer. Partir le dernier met aussi une certaine pression parce qu’on voit tous les temps défiler. Je n’avais donc plus cette pression. Du coup, j’ai même établi un record de vitesse à près de 59 km/heure avec vent dans le dos bien sûr, mais cela reste toujours le record du prologue le plus rapide de l’histoire.

58, 8 km/heure de moyenne ! Vous êtes donc, et cela risque de durer encore longtemps, l’homme le plus rapide de l’histoire du cyclisme. Quelle est la valeur de cet exploit à vos yeux ?

J’en suis fier. Maintenant, c’est un record qui ne veut pas dire grand-chose en cyclisme. Ce n’est pas comme en athlétisme. J’ai manqué de peu la barre mythique des 60 km/heure mais, pour atteindre une moyenne de 59 en partant de zéro, cela veut dire que j’ai constamment roulé au-dessus de 60 km/heure. La belle anecdote c’est que je me souviens qu’en franchissant la ligne j’avais l’impression de ne pas avoir fait un bon temps parce qu’on n’est pas habitué à faire 7 à 8 km à 60 km/h sur un vélo de chrono. J’avais une sensation un peu bizarre, comme si ça n’allait pas être suffisant. Je n’avais pas de compteur donc je n’avais aucune idée de la vitesse à laquelle j’avais roulé.

Un choix gagnant manifestement et, au bout de l’effort, le maillot rose…


Oui, l’année suivante, j’ai retenté le même coup. C’était un départ à Groningen sur un parcours beaucoup plus technique et mon temps n’a été amélioré que par un des quatre ou cinq derniers coureurs à partir (ndlr : l’Espagnol Juan Carlos Dominguez). Je n’ai été privé du maillot rose que pour quelques centièmes de secondes. Au Tour d’Espagne en 2005, il m’est aussi arrivé la même mésaventure. J’ai été privé du maillot de leader alors que j’ai terminé le prologue dans la même seconde que le vainqueur (ndlr : Menchov à Grenade).

J’entends bien que partir tôt vous a enlevé pas mal de stress, mais l’attente a dû être interminable avant le verdict final. Les grands favoris, Gontchar, champion du monde en titre, et Olano, un ancien champion du monde de la spécialité lui aussi, s’élançaient les derniers.C’est vrai. Cela me paraissait une éternité. Le bus de l’équipe était resté en Belgique. Nous avions le petit mobile-home et c’est à bord celui-ci que j’ai patienté.

Au-delà de la victoire, le fait de porter le maillot rose fut accueilli comme un véritable exploit. Cela faisait 23 ans, depuis Johan De Muynck en 1978, qu’un Belge n’avait plus porté le maillot rose. Et vous êtes toujours, à ce jour, le dernier à l’avoir porté. Cela fait déjà 19 ans. Autrement dit, en 42 ans, il y a eu Rik Verbrugghe… et c’est tout ! Comment est-ce possible ?

Je ne sais pas. Il faut un peu de réussite aussi. Les meilleurs ne sont pas toujours présents sur le Giro. Il faudra peut-être attendre Remco Evenepoel pour aller à nouveau chercher un maillot rose sur le Tour d’Italie.

Vous vous souvenez des journées qui ont suivi, passées dans le peloton avec le maillot rose sur les épaules ? En particulier de la première étape en ligne entre Giulianova et Francavilla Al Mare ?

Je m’en souviens très bien. A une vingtaine de kilomètres de l’arrivée, il y avait une descente avec des pavés. Il pleuvait. Il y a eu une grosse chute dans laquelle je n’ai pas été impliqué mais, du coup, quinze à vingt coureurs se sont détachés et moi je ne figurais pas dans ce groupe. Je savais que si je ne revenais pas je perdais mon maillot. J’ai dû faire un effort immense pour revenir. Il y avait quelqu’un dans ma roue, il n’a pas pris un seul relais mais on est rentré dans le groupe à 7 ou 8 km de l’arrivée (ndlr : un sprint à 16 et Rik se classe 5e) mais pour le même prix j’aurais déjà pu perdre le maillot parce que la route était glissante.

" Cippolini et Pantani ont bloqué le peloton pour moi "

C’était votre premier Tour d’Italie. Comment avez-vous été accueilli au sein du peloton ?

Très bien, parce que les Italiens sont des fanatiques de vélo et un maillot rose, en Italie, cela se respecte. Tout le monde me reconnaissait quand le peloton passait. J’entendais les cris au bord de la route : "MAGLIA ROSA". C’était une très belle expérience. J’ai gardé ce maillot pendant quatre jours. Et puis il y avait le respect des coureurs. Le jour où je perds mon maillot (ndlr : sur les routes de Montevergine di Mercogliano), j’ai été impliqué dans une chute et Mario Cipollini et Marco Pantani se sont placés à l’avant du peloton et on dit "on attend le maillot rose" ! Le peloton a alors ralenti par respect du leader et cela m’a permis de revenir. C’était encore tôt dans la course mais il arrive souvent que, lors d’une chute, certaines équipes accélèrent et disent qu’elles n’ont pas vu ce qui s’est passé. Ici, c’était une très belle reconnaissance que Pantani et Cipollini se mettent à l’avant de la course pour attendre le petit belge qui était tombé pendant l’étape.

C’est lors de cette étape-là que vous perdez le maillot ?

Oui. J’étais un peu égratigné mais je me suis dit que cela allait aller. Malheureusement, dans la dernière montée, je sentais qu’il y avait quelque chose qui ne tournait pas comme je le voulais à cause de la chute. Je pense que, dans des conditions normales, j’aurais été tout à fait capable de garder le maillot pendant dix jours supplémentaires.

Ce prologue et ces quatre jours en rose, où les placez-vous par rapport à vos autres grands exploits : la Flèche Wallonne et l’étape du Tour remportée la même année ?

Dans mon cœur, la Flèche Wallonne reste la plus belle.

2001, c’est l’année Rik Verbrugghe. Après le Giro, vous remportez une belle étape du Tour de France, à Lavaur (où le Tour devrait retourner cette année) et avant cela, il y a eu la Flèche et le Critérium International, deux étapes et le classement final. En fin d’année, récompense suprême, qui est le cycliste belge de la saison ? Ni Johan Museeuw ni Peter Van Petegem mais Rik Verbrugghe ! C’est la meilleure année de votre carrière ?

Oui. Tout s’est vraiment bien mis en place. J’ai remporté très tôt dans la saison le Critérium International qui était à l’époque une épreuve d’un très haut niveau. Cela a provoqué un déclic. Mon objectif suivant c’était la Flèche Wallonne. Je m’y étais classé deuxième l’année précédente. Quand un athlète est en bonne condition et que, mentalement, il devient un vainqueur, il y va avec l’ambition de gagner. Je savais que j’étais prêt physiquement. C’était vraiment une année où tout a roulé parfaitement, pas de pépin, pas une seule fois malade. J’arrivais à maturité mentale et physique et c’est la combinaison des deux qui a fait que j’ai réalisé une super saison.

En 2002, vous revenez sur le Giro. Vous souvenez-vous de Versilia, ce circuit en Toscane où vous gagnez en solitaire ?

Oui, je me souviens bien de l’étape. C’était un parcours difficile, très sélectif où ça a attaqué dès le départ. Certains des favoris se sont retrouvés dans une échappée dont je faisais partie et j’ai profité de la situation pour m’échapper dans la finale. Presque tous les coureurs présents dans le groupe ont été rattrapés.

Vous souvenez-vous de la date ?

Non.

Le 19 mai.

C’est vrai ?

19 mai 2001, première victoire et 19 mai 2002, deuxième victoire ; c’est la Saint Rik le 19 mai ?

Peut-être en Italie (rires).

"En 2002, sans une crevaison, j’aurais lutté pour une place sur le podium"

Et vous vous classez neuvième du classement final.

Oui. En 2001, je m’étais retiré du Tour d’Italie après deux semaines pour garder une certaine fraîcheur sur le Tour de France et cela a porté ses fruits puisque j’y ai gagné une étape. Mais je m’étais rendu compte qu’en montagne je pouvais suivre. Pas vraiment les meilleurs mais j’étais tout près, en tout cas sur le Tour d’Italie car au Tour de France c’était un niveau trop élevé pour moi. Alors, je me suis dit que je reviendrais l’année suivante pour viser un classement général. L’objectif était de faire un top dix. J’ai perdu cinq minutes suite à une crevaison et les circonstances de courses qui ont suivi, sans quoi je pense que j’aurais pu me battre pour un podium. C’était une belle expérience parce que je me suis un peu découvert en tant que grimpeur, entre guillemets. J’étais un gros rouleur de contre-la-montre mais en montagne je me défendais bien et, sur trois semaines, j’arrivais à gérer les difficultés. Sur le Tour de France, je n’y arrivais pas parce que, comme je le disais, le niveau était trop élevé et mon problème sur la Grande Boucle c’était l’enchaînement de trois étapes de montagne consécutives. Je passais toujours à travers la troisième. J’ai toujours disputé le Tour avec l’ambition d’y gagner une étape, donc je me mettais dans le " Gruppetto " afin de garder de l’énergie pour les étapes suivantes. Mais c’est vrai que faire un top 10 sur ce Tour d’Italie en 2002, pour un Belge, c’était une belle prestation.

En 2006, vous remportez votre troisième victoire d’étape sur le Giro en devançant Savoldelli, vainqueur final l’année précédente, de 59 secondes. C’était à Saltara. Quel souvenir avez-vous conservé de cette journée ?

C’était vraiment une grosse étape. Il y avait environ 5000 mètres de dénivelée. C’était aussi l’étape la plus longue et, au sommet des cols, il y avait ces fameuses routes blanches (strade bianche), très poudreuses. Une fois encore, je me suis retrouvé dans une échappée au sein de laquelle figuraient deux ou trois coureurs qui luttaient pour le classement général. J’ai donc dû la jouer intelligemment en tentant de profiter de leur rivalité. J’ai aussi un peu bluffé en faisant croire que je n’étais pas super alors que je me sentais vraiment bien. A un moment, ils m’ont laissé une certaine liberté, mais vous savez quand on me laisse cent mètres d’avance, c’est difficile de venir me rechercher. Voilà comment j’ai gagné. Les coureurs qui étaient avec moi dans l’échappée se sont tous fait reprendre par le premier peloton et Savoldelli gagne le sprint pour la deuxième place dans cette arrivée en bosse.

C’était quelle date ?

Non ça, ce n’est pas possible (rires). Le 19 mai ?

Non c’était un 13 mai… mais vous y avez cru une seconde, non ?

Presque !

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