Et si on annulait le Tour de France et toutes les courses en 2020 ?

Le peloton de Paris-Nice
Le peloton de Paris-Nice - © ALAIN JOCARD - AFP

Le ridicule ne tue pas, c’est vrai. Mais l’attentisme d’ASO (NDLR : Amaury Sport Organisation, société organisatrice du Tour de France) concernant un possible report ou une possible annulation du Tour de France 2020 fait logiquement jaser et irrite d’autres organisateurs qui, eux, ont pris des décisions fortes concernant leurs évènements. On pense évidemment aux Jeux Olympiques, à l’Euro de foot, au tournoi de tennis de Roland-Garros, aux meetings d’athlétisme de la Ligue de Diamant, aux marathons, aux courses moto ou auto, etc. Mais attention de ne pas comparer des pommes et des poires, chaque discipline ayant ses particularités, pour ne pas dire ses particularismes. 

Les responsables d’ASO ont promis de décider dans les prochaines semaines, au plus tard le 15 mai. Et ils attendront probablement le dernier moment pour se prononcer, au risque, et c’est déjà un peu le cas, de se retrouver dans une position instable qui pourrait vite devenir intenable.

Le huis clos ? Le Tour, c’est la fête, c’est le rassemblement, c’est les gens. Le Tour, c’est tout l’inverse du COVID-19.

Quatre scénari

Quatre scénari restent envisageables concernant cette 107ème Grande Boucle.

Le premier, le plus improbable : le Tour de France se déroule normalement, du 27 juin au 19 juillet. Il faudrait un miracle vu le flou qui règne encore et toujours autour de l’évolution de la pandémie de coronavirus. Où en sera-t-on fin juin ? Personne ne peut le prédire. Imaginons que le virus soit parti, serait-il pour autant intelligent d’inciter les fans à se réunir par milliers au risque de relancer l’épidémie ? Et puis, on a déjà évoqué l’injustice entre coureurs qui ne peuvent pas s’entraîner de la même manière d’un pays à l’autre. Certains favoris se retrouveraient au départ avec des milliers de " vrais " kilomètres dans les jambes, d’autres avec seulement des heures et des heures de rouleau (Tour de France J-90 : où (en) sont les favoris ?).

Deuxième scénario : une annulation pure et simple, que même le têtu Blaireau Bernard Hinault a appelé de ses vœux, c’est tout dire ! Mais les contrats sont signés avec les villes (Tour de France : les villes-étapes s'inquiètent, une décision prévue mi-mai), avec les sponsors, beaucoup d’argent a déjà été versé… les engagements financiers sont énormes et les conséquences en cascade le seraient tout autant en cas d’annulation. Quelques chiffres pour bien saisir : le Tour, c’est 30 millions d’euros de droits télé, entre 200 et 400 000 euros versés par chaque ville-étape, sans oublier les millions apportés par les sponsors. Économiquement, ASO, en manque de rentabilité sur d’autres organisations, ne peut pas se priver du Tour de France, SON événement-phare annuel.

La troisième possibilité, c’est évidemment le report. Oui mais quand ? Il y a un souci très spécifique aux courses cyclistes par étapes : contrairement aux Jeux Olympiques ou à l’Euro de foot, qui se disputent tous les quatre ans, le Tour se court tous les ans. Le parcours de l’édition 2021 -avec départ à Copenhague- est déjà presque finalisé, des contacts sont déjà pris avec des candidats au Grand Départ 2022 (le Yorkshire, le Pays Basque, Saint-Etienne). Alors, soit on reporte de quelques semaines, au mois d’août par exemple (et donc en même temps que d’autres courses qui, mises en concurrence avec la plus importante épreuve de la saison, perdraient une grande partie de leur intérêt médiatique). Soit on décale les éditions en proposant en juillet 2021 le parcours prévu en 2020, en 2022 le parcours prévu en 2021… Mais encore faudrait-il que le Danemark accepte de décaler d’un an. Dans les faits, cela permettrait de sauver le travail titanesque réalisé en amont par les organisateurs (itinéraires, autorisations…), cela permettrait aux villes-étapes de quand même accueillir l’épreuve (365 jours plus tard que prévu), mais cela reviendrait à une… annulation puisqu’on ne disputerait pas le Tour en 2020 et qu’il n’y aurait donc pas de vainqueur au palmarès.

Enfin, le quatrième scénario, c’est le fameux huis clos (Le Tour de France à huis clos ? Du vide et du silence...), encouragé par la ministre des Sports française Roxana Maracineanu. Avec tout le respect dû à sa fonction, on se demande quand même ce que l’ancienne championne du monde de natation (NDLR : sur 200 mètres dos, en 1998) a mangé au petit-déjeuner mercredi dernier avant de proposer un tel projet ! Certes, sur Paris-Nice, les zones d’arrivées étaient vidées de tout spectateur. Et on pourrait imaginer la même chose sur le Tour de France, OK. Mais comment fait-on le long du parcours ? Dans les traversées de villages ? Dans les cols ? Le Tour, c’est la fête, c’est le rassemblement, c’est les gens. Le Tour, c’est tout l’inverse du COVID-19. Je souhaite beaucoup de courage aux forces de l’ordre chargées, le cas échéant, de faire respecter ce huis clos le long des 3470 kilomètres au menu. Autre remarque : comment réagiront les sponsors sans caravane publicitaire ? Aucun chef d’entreprise n’acceptera de payer sans aucune visibilité en retour.

 " C’est la guerre ". Alors même si c’est une guerre d’un tout autre genre évidemment, annulons définitivement les épreuves reportées !

Saison blanche ?

Personnellement, et même si ça me ferait vraiment " bizarre " de passer le mois de juillet chez moi, je pense qu’il faut annuler (et proposer le parcours 2020 en 2021, comme expliqué ci-dessus). Et je vais même plus loin : il faut annuler toutes les épreuves reportées à ce jour et garder le calendrier de fin de saison intact, sans rien rajouter ! C’est un peu provocateur, je le concède. Mais on ne peut pas snober cette possibilité-là.

Quand une course est annulée quelque part sur Terre (ça arrive tous les ans), c’est soit à cause de soucis financiers, soit à cause de la météo, soit… à cause d’une guerre. Dans son discours du 16 mars dernier, le président de la France Emmanuel Macron a dit six fois "C’est la guerre". Alors même si c’est une guerre d’un tout autre genre évidemment, annulons définitivement les épreuves déjà reportées ou qui le seront bientôt, qu’importe leur standing ! Milan-San Remo, le Tour des Flandres, Paris-Roubaix, Liège-Bastogne-Liège, le Tour d’Italie, le… Tour de France. 

Il y aura des conséquences financières oui. Comme pour toutes les entreprises obligées de fermer leurs portes depuis un mois. Mais ces courses-là, toutes centenaires, ne mourront pas du coronavirus. Elles ont les reins très solides même si une annulation demanderait logiquement une certaine austérité budgétaire les prochaines années. Ce serait plus compliqué pour les organisateurs du Tour de Sicile, de Paris-Camembert ou du Mémorial Andrzeja Trochanowskiego mais on pourrait imaginer un système de solidarité entre les courses, voire une aide financière de l’Union Cycliste Internationale (L'UCI veut "rebâtir un calendrier solide" et "protéger ce qui fait la richesse" du cyclisme), qui n’hésite jamais, dans l’autre sens, à réclamer des sousous aux petits organisateurs…

 The show must go on ? Non, le show ne doit pas continuer à tout prix…

Sérieusement, disputer en quatre mois (juillet/août, septembre, octobre/novembre) les trois grands Tours (même raccourcis), avec toutes les classiques et avec les courses déjà prévu dans le calendrier, c’est totalement insensé, irrationnel et même, comme a déjà prévenu le spécialiste Frédéric Grappe, dangereux pour la santé des coureurs. 

Dès que les mesures de confinement seront levées et, surtout, dès que les rassemblements de plus de 5000 personnes seront de nouveau autorisés (et ce n’est pas demain la veille), reprenons la saison oui, mais avec les épreuves prévues, point. Remettre le circuit en route sera déjà assez compliqué pour ne pas en rajouter. Et même si elle nous a fait sourire, l’idée originale du vice-champion du monde en titre Matteo Trentin de fusionner les trois grands Tours en une seule épreuve n’est pas réaliste. 

Enfin, pour aller plus loin encore dans la provocation (mais toujours sans snober l’idée), pourquoi ne pas TOUT annuler et imaginer une saison 2020 totalement blanche (à l’exception des quelques courses disputées en février et mars) ? Courir a-t-il encore un sens ? Quelle valeur auront les titres décrochés, par exemple, aux Mondiaux de Martigny en septembre si on ne reprend le collier qu’en août ?  

Choisir, c’est renoncer. Et sincèrement, pour en revenir au Tour de France, je ne voudrais pas être à la place de Christian Prudhomme et de Roxana Maracineanu. Je n’ai pas en main toutes les données micro et macro-économiques. Je ne suis pas un champion de la comptabilité en entreprise. Et j’entends déjà d’ici quelques grincheux me dire que c’est facile d’écrire, plus difficile d’agir. Chacun son rôle. Nous donnons des clés aux lecteurs. A eux de se faire un avis. Je suis fan de la Grande Boucle. Mais je suis convaincu que ses décideurs sortiraient grandis en suivant le mouvement actuel. Par solidarité. Et par respect pour les victimes qui alimentent chaque jour les statistiques. The show must go on ? Non, le show ne doit pas continuer à tout prix…