Quentin Jauregui, contemporain malheureux de Van Aert et Van der Poel, "des monstres"

" Que de beaux souvenirs ! " Le coureur nordiste (originaire de Cambrai, il habite désormais Lens après avoir vécu une partie de sa jeunesse en Belgique, à Tournai) Quentin Jauregui, 26 ans, qui vient d’être transféré chez B&B Hôtels-KTM après six saisons passées chez AG2R-La Mondiale, adore reparler de cette période dorée de sa carrière, quand il dominait le cyclo-cross hexagonal chez les juniors. 

En 2012, sa meilleure année, il avait décroché la médaille d’or des Championnats de France, celle d’argent des Championnats d’Europe, et celle de bronze des Championnats du Monde… organisés chez nous, dans le sable de Coxyde. Et qui devançaient Jauregui sur ce podium-là ? Je vous le donne en mille : les jeunes mais déjà dominateurs Mathieu Van der Poel, premier, et Wout Van Aert, deuxième ! 

Pas facile d’être le contemporain dans les labourés du Néerlandais et du Belge. Celui qui a notamment fini douzième des Strade Bianche en 2017 et troisième de Paris-Camembert en 2019 est conscient que son palmarès dans les cross aurait pu être bien plus fourni sans la présence dans ses pattes de ces deux gaillards hors normes. Mais il est également conscient de la chance qu’il a eu de les côtoyer et d’être encore aujourd’hui en contact avec eux, même s’il consacre désormais personnellement 100% de son temps au vélo sur route. 

Dimanche, il regardera évidemment les Mondiaux à la télé. En observateur (très) averti, il se lance dans le jeu du pronostic : " Désolé pour Mathieu mais je pense que Wout va être très dur à battre ! " Entretien.

Quentin, j’aimerais entamer cette interview en vous remontrant la fameuse photo du podium mondial 2012. Le p’tit Bleu à droite, à côté de Van der Poel et Van Aert, c’est donc vous !

" Oui, c’est moi et c’est effectivement l’un de mes plus beaux souvenirs depuis que je pratique le cyclisme. D’autant plus que les deux mecs qui étaient devant moi sont désormais les deux meilleurs coureurs du monde, dans les cross mais aussi sur route. C’est toujours cool de revoir cette photo et de rappeler ce que j’ai pu faire à leurs côtés dans les labourés. Je suis content d’avoir partagé quelques podiums avec des champions comme eux. Ils ont toujours été, si je puis me permettre, des… monstres ! J’apprécie beaucoup, aujourd’hui encore, rouler avec eux. J’ai notamment eu l’occasion de discuter un peu avec Mathieu sur le dernier Liège-Bastogne-Liège. Je suis encore en bons termes avec lui mais aussi avec Wout. J’espère encore pouvoir pédaler longtemps avec eux. "

N’importe quel cycliste aimerait être Wout Van Aert ou Mathieu Van der Poel. J’ai roulé pendant six ans dans une équipe World Tour mais je n’ai encore jamais vu un coureur arriver serein au départ d’une course comme eux le sont, avec la certitude de jouer la gagne…

N’êtes-vous pas un peu… jaloux devant leur réussite ? 

" Vous savez, j’aimerais bien être aussi fort qu’eux ! Mais des coureurs comme eux, même en prenant tous les coureurs du monde, il n’y en a que deux ! Je ne suis pas jaloux, non. N’importe quel cycliste aimerait être Wout Van Aert ou Mathieu Van der Poel. J’ai roulé pendant six ans dans une équipe World Tour mais je n’ai encore jamais vu un coureur arriver serein au départ d’une course comme eux le sont, avec la certitude de jouer la gagne… "

Question mi-sérieuse, mi-boutade : vous souvenez-vous d’un cross sur lequel vous avez battu Van der Poel et Van Aert ?

(Il rit) Oui, ça m’est arrivé une fois ! Et puis, j’ai aussi eu l’occasion, par exemple, de finir deuxième derrière Wout mais devant Mathieu, ou l’inverse. J’ai quand même fini deuxième de la Coupe du Monde derrière Mathieu, vice-champion d’Europe derrière Mathieu, troisième des Mondiaux derrière Mathieu et Wout… Mais bon, je reconnais qu’ils sont beaucoup plus forts que moi sur route. En cross, je pouvais jouer sur d’autres paramètres pour les surprendre. Mais là, c’est impossible. "

A la fin de la carrière d’Eddy Merckx, certains de ses adversaires ont regretté d’avoir été les contemporains du Cannibale. Quentin Jauregui ne s’est-il pas un jour dit " Marre d’être de la même génération que Van Aert et Van der Poel ! Sans eux, j’aurais gagné plus de courses… "

" Oh oui, c’est clair et net ! Rien que sans Mathieu, j’aurais peut-être pu être champion d’Europe ou champion du Monde… Mais bon, on n’en sait rien et on ne peut pas refaire les courses. Ce qui est passé est passé. Moi, je suis fier de les avoir côtoyés dans les cross et je suis content de rouler chez les professionnels avec eux. "

Outre le talent intrinsèque, qu’ont-ils en plus ?

(Il soupire) Franchement, je n’en sais rien ! On s’entraîne tous beaucoup, on a tous envie de gagner le dimanche. Chaque jour, je suis motivé pour aller m’entraîner. Je prends le départ des courses pour tuer des mecs (sic) ! Ils n’ont pas le même moteur, ils ont une progression différente, ils ont géré leur carrière à leur manière, ils ont reçu les bons conseils aux bons moments… Voilà quelques raisons. "

Quand je roulais tous les week-ends chez les Belges, Wout m’a beaucoup parlé. J’ai pas mal d’anecdotes. A l’époque, on communiquait via MSN et il essayait de m’apprendre le flamand !

Sont-ils devenus des stars inaccessibles ou sont-ils restés les potes de l’époque ?

" Ils sont restés les mêmes. Je me suis toujours bien entendu avec Mathieu et je n’ai jamais eu de soucis avec Wout. Quand je roulais tous les week-ends chez les Belges, c’est d’ailleurs Wout qui m’a beaucoup parlé. J’ai pas mal d’anecdotes. A l’époque, on communiquait via MSN et il essayait de m’apprendre le flamand ! Ils ont tous les deux gardé la tête sur les épaules. "

Ce dimanche, à Ostende, la course se déroulera principalement sur le sable. De quoi avantager Van Aert ou Van der Poel ?

" Sur le sable, c’est du 50-50. Mais dimanche dernier, à Overijse, on a pu voir que Wout était techniquement très fort. Je pense qu’il s’est beaucoup entraîné ces dernières semaines. C’est vrai qu’il avait un petit déficit en technique par rapport à Mathieu mais il semble l’avoir comblé. Désolé pour Mathieu mais je pense que Wout va être très dur à battre ! "

Beaucoup misaient sur Van der Poel mais, en effet, on sent le vent tourner dans les différents commentaires…

" Mathieu a un petit plus sur les cross pas très boueux et très techniques car il a vraiment cette capacité à être très rapide dans les portions techniques. Mais, en revanche, Wout a montré qu’il est un cran au-dessus dès que c’est physique et que ça réclame de la force. Dans le sable, la technique joue mais la force aussi ! Si c’est gelé, Mathieu sera peut-être meilleur mais dans le cas contraire… "

Quand on gagne des étapes sur le Tour de France ou des classiques comme Milan-San Remo ou le Tour des Flandres, quel plaisir peut-on encore trouver à venir rouler dans la boue le week-end en hiver ?

" Premièrement, sans cela, ils ne seraient peut-être pas aussi bons sur route. Et deuxièmement, je pense qu’il y a un aspect financier plutôt intéressant quand ils sont au départ d’un cyclo-cross ! "

Malgré les salaires qui sont les leurs sur route ? Ont-ils vraiment besoin de ça ?

(Il rigole) Ce qui est pris n’est plus à prendre ! Je ne sais pas combien ils gagnent mais je me rappelle, de mon temps, que Sven Nijs prenait 8 à 9000 euros par départ. S’ils prennent ça trois fois pas semaine, ça peut arrondir leurs fins de mois hein ! Même si je suis bien conscient qu’ils n’en ont pas besoin. "

Emmenez quelqu’un qui n’y connaît rien au vélo, quelqu’un qui n’aime pas le cyclisme, assister à un cyclo-cross en Flandre, il se croira dans un festival !

A l’instar de tous les cyclo-cross cet hiver, ces Championnats du Monde se disputeront à huis clos. Le public est traditionnellement si présent et si proche dans cette discipline, que ces Mondiaux risquent de sembler un peu tristounets…

" C’est vrai… Il y a une telle ferveur sur les cross ! On fait à chaque fois huit-neuf tours et en Belgique, c’est fou avec le public. Emmenez quelqu’un qui n’y connaît rien au vélo, quelqu’un qui n’aime pas le cyclisme, assister à un cyclo-cross en Flandre, il se croira dans un festival ! "

Ce qui se passe avec Van der Poel et Van Aert, leur domination dans les labourés mais aussi sur route, est finalement positif pour l’image du cyclo-cross à travers la planète, non ?

" C’est clair. Que ce soit aux États-Unis ou au Japon, tout le monde connaît Wout Van Aert et Mathieu Van der Poel qui resteront les références pour quelques années encore. Il y a aussi Tom Pidcock qui arrive en force. Après… c’est dommage pour les Michael Vanthourenhout et compagnie qui passent un peu inaperçus à cause des deux incontournables. "

Longtemps, certains observateurs ont considéré le cyclo-cross comme un microcosme réunissant des " routiers ratés " ! Ils doivent sans doute revoir leur opinion aujourd’hui…

Peter Sagan a commencé par le cross. Fabio Aru a commencé par le cross. Zdenek Stybar a commencé par le cross. Pas mal de crossmen sont devenus de très bons routiers ! Cela reste la meilleure école pour se former quand on veut faire du vélo. Par contre, un routier qui veut devenir crossman… c’est impossible ! "

Question subsidiaire : peut-on imaginer ce dimanche une surprise ? Pourrait-on assister au sacre d’un autre coureur que Van der Poel ou Van Aert ?

" Je ne vais pas trop me mouiller mais s’il devait y avoir un outsider, ce serait pour moi Toon Aerts. Nous sommes en Belgique, il n’est pas mauvais sur le sable… Pidcock est très fort mais il est encore fort jeune (NDLR : 21 ans) et il court un peu bêtement, si je puis dire. "

Ces Mondiaux se disputent par équipes nationales. On connaît l’importance des équipiers dans une course en ligne. Mais là, dans un cross, quelle est la réelle utilité d’un équipier ?

" Si le terrain est gelé et donc roulant, qu’il y a cinq-six coureurs devant et que, par exemple, Toon Aerts attaque, qui va aller le chercher ? "

 

Visionnez l’interview de Quentin Jauregui en cliquant sur le média en haut de l’article.

Newsletter sport

Recevez chaque matin l'essentiel de l'info sportive.

OK