Les aveux effarants de Tyler Hamilton

La couverture du livre de Tyler Hamilton
4 images
La couverture du livre de Tyler Hamilton - © Image Google

"La course secrète", le livre témoignage de Tyler Hamilton, est enfin disponible en français. Paru l'été dernier aux Etats-Unis, il est sorti dans nos librairies la semaine dernière. Le site sport de la RTBF a lu les 329 pages et vous livre l'essentiel.

"La course secrète" contient les aveux du cycliste Tyler Hamilton. Ex-équipier de Lance Armstrong, l'Américain, aujourd'hui âgé de 42 ans, a choisi de parler et de témoigner sur le monde du cyclisme, le Tour de France et le dopage qu'il a côtoyés de près. Le 21 mars dernier, dans l'émission Complément d'enquête de France Télévisions, Hamilton avait déjà surpris et troublé en expliquant, in situ, comment les coureurs de l'US Postal se dopaient dans les chambres d'hôtel (voir ou revoir l'émission ICI). Son livre est de la même trempe, Hamilton revient chronologiquement sur l'ensemble de sa carrière, en toute honnêteté. De Lance Armstrong à l'UCI en passant par Johan Bruyneel et Bjarne Riis, son témoignage est édifiant et renversant. Morceaux choisis par la rédaction :       

"Sûr à 99% de ne pas se faire prendre"

"Mille jours. C'est à peu près le temps qui sépare le jour où je suis devenu professionnel de celui où je me suis dopé pour la première fois. Pour avoir parlé avec les autres coureurs de cette époque ou lu leurs histoires, j'y vois un schéma récurrent. Première année, tu viens de passer pro. (...) Deuxième année, c'est la prise de conscience. Troisième année, tout s'éclaire - c'est la bifurcation. (...) On passe sa vie à travailler dur, et quand on est à deux doigts de réussir, on vous présente un choix : ou bien vous jouez le jeu, ou bien vous abandonnez et vous rentrez chez vous. Vous, vous feriez quoi ?", voilà comment Tyler Hamilton a vécu son immersion dans le dopage.

"Si tout le monde prenait de l'EPO, cela ne remettrait-il pas l'ensemble des coureurs sur un pied d'égalité ? La réponse est non, parce que tout médicament produit un effet différent sur chacun. (...) Certains sont plus réactifs à l'EPO que d'autres. (...) Les produits dopants ne remettent pas le terrain de jeu à niveau : ils ne font que déplacer ses irrégularités. Le vainqueur d'une course où l'on s'est dopé est celui qui s'est entrainé le plus dur et dont la physiologie a le mieux réagi aux produits".

"Était-il possible à cette époque de remporter une course cycliste professionnelle en étant clean ? Cela dépend de la course. Pour les épreuves courtes, même les courses par étapes d'une semaine, la réponse est sans doute oui".

Par rapport aux contrôles et au retard de la lutte antidopage, voici ce que confie Hamilton. "Les tests étaient très faciles à contourner. On pouvait se doper en étant sûr à 99% de ne pas se faire prendre. (...) Même branchés au meilleur détecteur de mensonge du monde, nous aurions réussi le test. Parce qu'on ne considérait pas ça comme de la tricherie. Enfreindre les règles nous paraissait juste, parce qu'on savait que tout le monde faisait pareil. (...) Avant 2000, le test de dépistage de l'EPO n'existait pas. (...) Les autorités ont mis plusieurs années et dépensé des millions de dollars pour mettre au point un test permettant de déceler l'EPO. Il n'a fallu que quelques minutes à Michele Ferrari (ndlr : docteur personnel de Lance Armstrong et fournisseur de l'équipe US Postal) pour trouver la parade : s'injecter des micro-dosages en intraveineuse plutôt que par voie sous-cutanée".

La machine à dopage US Postal

De 1999 à 2001, Tyler Hamilton a roulé trois Tour de France aux côtés de Lance Armstrong chez US Postal. C'est là qu'il a découvert le dopage mais il précise, "l'US Postal n'a rien fait que les autres ne faisaient pas". "A la fin d'une étape, on filait au camping-car. Les seringues nous attendaient, parfois enfouies dans nos baskets, parfois dans nos musettes de course. (...) Parfois c'était del Moral (ndlr : médecin de l'équipe) qui nous piquait, parfois nous-mêmes. Il nous fallait 30 secondes tout au plus. On plaçait les seringues vides dans une cannette de Coca. Ensuite on l'écrasait pour la jeter par après". L’Américain détaille également comment l'équipe a engagé "Motoman", un motard français chargé de livrer discrètement l'équipe. En 2000, l'US Postal a commencé le dopage par transfusions sanguines. Dans ce que Tyler Hamilton appelle "la course aux armements", Lance et ses boys étaient à la pointe. Et ce grâce à un homme : le Dr Michele Ferrari, "il était l'autre équipe invisible de l'US Postal".

Perché au poste de manager, le Belge Johan Bruyneel chapeautait les opérations. C'est Lance Armstrong qui avait expressément choisi Bruyneel. "Johan avait le profil idéal : il avait couru pour les génies espagnols de la Once et connaissait leur système. Johan avait le même esprit malin et avide d'information que Lance", explique Hamilton.

"Lance manipulait le système, il était le système"

Au fur et à mesure de ses "victoires" et des ses interviews, on a pu cerner la personnalité de Lance Armstrong. Un caractère fort, orgueilleux et très autoritaire. A la lecture des confessions de Hamilton, on découvre un Armstrong aux limites de la paranoïa, sans cesse craintif d'une éventuelle trahison. Il surveillait les faits et gestes de ses adversaires (Ullrich, Beloki, Pantani,...), se renseignait sur les méthodes qu'ils employaient, etc. "Il voyait le monde qui l'entoure comme des 'tueurs impitoyables'", explique Hamilton.

Par contre, face au dopage, Armstrong adoptait une posture très désinvolte et décontractée, à la grande surprise de Tyler Hamilton. "Je sais que Lance a été contrôlé positif à l'EPO sur le Tour de Suisse 2001,il me l'a dit. Il avait l'air de s'en moquer et de ne pas être inquiet". Et pour cause puisqu'un dirigeant de l'UCI serait intervenu pour que l'affaire n'aille pas plus loin. Par la suite, Armstrong ferait 125.000€ de dons pour la lutte antidopage de l'UCI. (...) "Lance manipulait le système - pire, Lance était le système".

Lorsque Hamilton a quitté l'US Postal en 2002, il est devenu un adversaire, mais surtout un ennemi du camp Armstrong. D'autant que sur le vélo, les performances de Tyler se rapprochaient de ce que Lance pouvait faire. Le Texan a donc activé son réseau. "Floyd Landis (ndlr : équipier d'Armstrong et ami de Hamilton) m'a dit : 'Lance a mis l'UCI sur ta piste. Il a appelé Hein Verbruggen (ndlr : président de l'UCI à l'époque) et lui a dit de te choper'". Hamilton a bien été convoqué par l'UCI pour justifier des tests sanguins. Pour Tyler, Lance a appelé Hein et Hein a appelé Hamilton.

"Riis m'a présenté le Dr Fuentes"

Quand il est arrivé chez CSC, Tyler Hamilton a fait la connaissance de Bjarne Riis. Lequel n'a pas tardé à questionner l’Américain sur le dopage. "Riis : 'Quelles méthodes utilisiez-vous à l'US Postal ?' Il avait faim de détails, des noms, des chiffres, des techniques", confie Hamilton. Le Danois lui a également proposé la transfusion sanguine, tout en avouant qu'il avait utilisé ce procédé à trois reprises pendant le Tour 1996 qu'il a remporté. "Bjarne m'a donné le numéro de téléphone du Dr Eufemiano Fuentes".

Fuentes qui allait remplacer Michele Ferrari et devenir le fournisseur officiel de Hamilton. "Il m'a dit qu'il travaillait avec les plus grandes équipes de football. (...) Il avait l'avantage d'évoluer dans un système qui tolérait le dopage ; les coureurs racontaient qu'en Espagne on pouvait transporter ses seringues d'EPO collées sur son front sans être inquiété".

22% de puissance supplémentaire entre 1995 et 2005

Parce que certains chiffres parlent plus que de longs discours, Hamilton et Coyle, les auteurs du livre, ont mis en exergue quelques statistiques.

"De 1980 à 1990, l'allure moyenne du Tour de France a été de 37,5 km/h ; de 1995 à 2005, elle est passée à 41,6 km/h. Si l'on tient compte de la résistance de l'air, cela représente une augmentation de 22% de la puissance générale".

"Lors du Tour 2001, Armstrong a réalisé la montée de l'Alpe-d'Huez en 38 min 01, soit 10 bonnes minutes de moins que LeMond et Hinault en 1986". En 2011, le vainqueur d'étape, Pierre Rolland a effectué la même montée en 41 min 20. Avec un tel temps dix ans plus tôt, il aurait terminé au-delà de la 40e place. Le record appartient à Marco Pantani, en 1995, avec 36 min 40.   

Hamilton met également en exergue des chiffres plus rassurants. "En 2001, 13% des coureurs étaient classés comme ayant un taux anormalement élevé ou anormalement faible de réticulocytes, les globules rouges récemment formés (signe d'usage d'EPO et/ou d'autotransfusion). En 2011, ce chiffre était tombé à 2%".

"Le cyclisme va nettement mieux et nettement moins vite"

Car aujourd'hui, Tyler Hamilton est persuadé que le cyclisme va mieux. "Je suis heureux de voir que depuis quelques années mon sport a entrepris de se nettoyer. Il n'est pas propre à 100%, loin de là - je ne crois pas qu'une telle chose soit possible tant qu'il y aura des êtres humains qui cherchent à gagner - mais il va nettement mieux, et nettement moins vite. Il n'existe toujours pas de dépistage des poches sanguines, et si vous croyez aux rumeurs (ce qui est mon cas), les coureurs déterminés à se doper utilisent aujourd'hui des poches sanguines plus petites, moins efficaces. Dans l'ensemble, toutefois, les choses évoluent dans le bon sens".

Il propose 5 résolutions pour encore assainir le milieu cycliste :

1. Créer une commission de vérité et de réconciliation, où les coureurs pourraient dire leurs vérités sans représailles ni pénalités. Sans la confiance, rien ne se fera.
2. Le remplacement de toute la direction de l'UCI.
3. L'implication des forces de police pour pister les voies d'acheminement des substances dopantes.
4. Le rejet du modèle actuel de sponsoring des équipes au profit de modèle d'appartenance privée.
5. La poursuite du perfectionnement du passeport biologique. 

On peut penser et dire ce que l'on veut du passé de Tyler Hamilton. En attendant, il est un des rares coureurs à avoir franchi le mur du mensonge. Et ça personne ne peut le lui reprocher. Faut-il croire tout ce qu'il raconte ? "Tout ce qui est dans le livre est vrai. Tout est vrai, je le jure sur la tombe de ma grand-mère", justifie Tyler Hamilton. Une fois la dernière page tournée, on ne peut malheureusement que le croire.

Le livre a de quoi scotcher le lecteur, impossible de sortir indemne d'un témoignage aussi effarant. Une épreuve difficile mais nécessaire pour tous les passionnés de cyclisme.

"La course secrète", de Tyler HAMILTON et Daniel COYLE aux éditions Presses de la cité.

J.Helguers

Newsletter sport

Recevez chaque matin l'essentiel de l'info sportive.

OK