Léo Van Vliet, directeur de l'Amstel Gold Race pour la 25e fois : "Alaphilippe serait le vainqueur rêvé"

Léo Van Vliet est le Directeur de course de l'Amstel Gold Race depuis 1995. Ce dimanche, il sera à la tête de son épreuve pour la 25e fois. Entretien exclusif.

Léo Van Vliet, êtes-vous prêt pour dimanche ?

Là je roule en direction du Limbourg. J’habite à Amsterdam. Je suis serein. Je ne suis pas tout seul à la tête de la course, j’ai une solide équipe autour de moi. Cela m’ôte beaucoup de stress. Tout est en place. J’ai beaucoup d’expérience. Je viens d’une famille d’entrepreneurs et je dispose d’un grand réseau. Je ne vous cache pas que j'ai mis du temps à admettre que les lois soient tellement différentes d'un pays à l'autre. Comment expliquer que ma course ait été annulée en 2020 sans possibilité de report à une période où une étape du BinckBank Tour s'achevait à Riemst, à 10 km seulement de Maastricht ? Et deux jours plus tard, c'était Liège-Bastogne-Liège, avec départ à arrivée à quinze minutes de la frontière néerlandaise ? Quand je vois qu’au moment où je vous parle on a disputé deux fois Milan-Sanremo, Gand-Wevelgem et le Tour des Flandres en un an et demi et pas l’Amstel Gold Race, depuis deux ans, je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine frustration. D'autant que l'édition de 2019 et son dénouement étaient vraiment exceptionnels. Ce sont les bourgmestres qui décident et je dois dire qu’ils se sont montrés très positifs ces derniers mois. Leur message : “voir ce qu’on peut faire plutôt que ce qu’on ne peut pas faire”. Mon message : “Blijf thuis. Maak het ons niet moeilijk”. Restez à la maison, regardez la course des dames et des hommes. Ne nous rendez-pas la tâche compliquée.

12 fois le Cauberg avant le "van der Poel Tour"

Combien de fois escaladera-t-on le fameux Cauberg ?

Les Hommes graviront 12 fois le Cauberg. Une fois lors de chaque tour du circuit, sauf le dernier qui sera le “van der Poel tour”. Les femmes feront sept tours, avec sept fois le Cauberg.

Le parcours est-il moins dur qu’en 2019 ?

Non, certainement pas. Les messieurs feront 217 kilomètres, c'est un peu moins qu’il y a deux ans (ndlr : presque 50 km de moins) mais la course devrait être très intense. Le parcours ressemble beaucoup à celui qui des championnats du monde 2011 remportés par Philippe Gilbert. 

Quel est votre meilleur souvenir de l’Amstel Gold Race ?

Déjà tout petit, en 1969 (Léo avait treize ans), je partais en vacances avec mon vélo pour escalader le Cauberg. Comme coureur, je n’oublierai jamais ma huitième place lors de ma première participation en 1978 (victoire de Jan Raas devant Francesco Moser et Joop Zoetemelk) mais je crois que mon plus beau souvenir reste l’édition 1985 remportée en solitaire par Gerrie Knettemann. Mon ancien équipier chez Raleigh a connu ce jour-là le moment le plus heureux de sa carrière. “De Kneet” revenait d’un très grave accident. Un an plus tôt, il avait percuté une voiture lors de A Travers la Belgique et s'était relevé avec une fracture ouverte du bras et de la jambe. Sa carrière semblait terminée. La victoire de Knettemann sur la Gold Race n'en avait que plus de valeur.

"Raas aurait pu gagner Liège-Bastogne-Liège si il ne s’était pas autant focalisé sur l’Amstel"

Pourquoi Jan Raas était-il imbattable sur cette course ?

J’ai roulé avec lui. C’était sa course aux Pays-Bas. C’était un jour très spécial pour lui, peut-être son jour de l'année. Il avait une puissance et une force incroyable. C’était un “Klasbak”. Outre Milan-Sanremo, le Tour des Flandres et Paris-Roubaix, il aurait aussi pu gagner Liège-Bastogne-Liège si il ne s’était pas autant focalisé sur l’Amstel Gold…Raas. 

Vous l’avez devancé lors de votre Gand-Wevelgem victorieux en 1983. Quel souvenir conservez-vous de ce succès ?

On était équipiers. Il y avait beaucoup de vent. Un vent propice à organiser des éventails, la grande spécialité de notre équipe Raleigh. Nous avions décidé de mettre le feu entre La Panne et Ypres. On était considéré comme des terroristes. Au sommet du Mont Kemmel, il n'y avait plus qu'une quinzaine de coureurs devant et nous étions encore à cinq au sein de l'équipe. Raas m’a alors dit : “Léo, ouvre la course”. J’ai obéi et je suis parti pour un long solo de 16 km sans jamais être repris. Je n’aurais jamais imaginé triompher à Wevelgem.

Léo, cela reste votre plus beau souvenir ou était-ce l’étape du Tour 1979 remportée à Deauville ?

J'imagine qu'aux yeux du grand public, le Tour est plus important. Il a une autre renommée, un autre prestige. C’était seulement ma deuxième année chez les professionnels. Pour moi, Gand-Wevelgem reste cependant inoubliable. Il y a eu, il y a et il y aura toujours un lien très fort qui m’unit à cette classique. J’ai conservé de très bonnes relations avec les organisateurs. C’est une relation unique.

Depuis le succès d'Erik Dekker, avec le maillot RaboBank en 2001, plus jamais une équipe néerlandaise n'a remporté la Gold Race. Cela fait vingt ans. Pourquoi ?

Vous n’imaginez pas à quel point une victoire ici est importante pour un sponsor aux Pays-Bas. Mais gagner reste très difficile. Regardez, un Bettini ou un Valverde n’ont jamais pu s'imposer non plus. Longtemps placée en fin de printemps, l’Amstel a souvent été abordée par certains coureurs comme un entraînement pour le Tour d'Italie. Est-ce une explication ? Maintenant, une fois ma course repositionnée entre Paris-Roubaix et Liège-Bastogne-Liège, les choses ont bien changé. Quand on voit que Roglic sera là, cela veut dire quelque chose.

"J’ai secrètement espéré que Mathieu change d’avis une fois le report de Paris-Roubaix acté"

Jusqu’à quel point l’absence de Mathieu van der Poel, le meilleur coureur néerlandais, porteur du maillot de champion des Pays-Bas et dernier vainqueur de l’épreuve, est-elle frustrante pour l’organisateur que vous êtes ?

Pas du tout. Les équipes doivent faire des choix. Les organisateurs n’ont aucun poids. Je le concède, j’ai secrètement espéré que Mathieu change d’avis une fois le report de Paris-Roubaix acté. Mais je le redis, je n’ai pas d’influence. Van der Poel a déjà gagné ici et il poursuit désormais d’autres objectifs. Je me concentre toujours sur ceux qui roulent et pas sur ceux qui ne roulent pas.

Quelle place occupe van der Poel dans le cœur des néerlandais ? Peut-il un jour rejoindre Joop Zoetemelk, Jan Raas ou Hennie Kuiper ?

Non…. On ne peut pas comparer les époques. Les Néerlandais aiment Mathieu et sa façon de courir mais si on parle d’un Zoetemelk, n’oubliez pas que Joop a remporté le Tour de France, des classiques et un championnat du monde. Mathieu c’est un phénomène parce qu’il brille aussi en cyclo-cross, en VTT. Il sait ce qu’il veut. Il a une force inouïe et un gigantesque caractère.

Tom Dumoulin ne sera pas là non plus. Il est l’homme du coin, originaire de Maastricht, et il est très populaire. Quel regard portez-vous sur son choix de mettre le vélo de côté dans sa vie ?

J’ai fait la même chose en 1981. J’ai eu des jumeaux en juillet après le Tour de France. Je me suis lancé dans les affaires et j’ai repris la compétition cinq mois plus tard. Je suis revenu plus fort que jamais. J’ai envoyé un message d’encouragement allant dans ce sens à Tom Dumoulin. Si la tête ne veut plus, c’est difficile. Il s’est passé des choses. Dumoulin a besoin d’un “reset”. Le talent, il l’a. Je pense qu’il va revenir. Et si il revient, il reviendra plus fort.

Philippe Gilbert est le seul vainqueur belge de l’épreuve depuis que vous en êtes le patron. Lui non plus ne sera pas présent dimanche. Il avait aussi besoin de “souffler”.

Lui c’est différent. Il a eu une sale blessure. Sa victoire à Roubaix, c’était magnifique. Quel mental, quelle volonté il faut pour continuer à s’entraîner tous les jours après toutes ces années. Vous n’avez qu’un corps et, à un moment, il peut arriver à saturation. J’ai une bonne relation avec Gilbert. Vous savez, plus les années passent plus je me retrouve en face de coureurs qui sont toujours plus jeunes et moi…toujours plus vieux (rires). Nous ne pensons pas toujours de la même manière. Avec Gilbert, c’est plus facile. Là où il m’a épaté c’est lors de son quatrième succès. En 2017, je devais enlever le Cauberg, il fallait que je change et Philippe attaque et gagne sans le Cauberg. Wouaw ! Lui qui avait gagné trois fois comme un puncheur et qui triomphe une quatrième fois en attaquant. Chapeau !

Votre avis sur ce début de saison ?

On a une nouvelle catégorie de coureurs qui ne veulent plus attendre, qui roulent à l’instinct. Les courses n’en sont que plus belles. Alaphilippe et van der Poel attaquent. Ils ne calculent pas. Pogacar et Hirschi sont dans le même registre.

"J’espère que Remco viendra un jour"

Votre favori ?

Julian Alaphilippe, j’espère. C’est le vainqueur rêvé : le champion du monde et un attaquant. Il est passé tellement près la dernière fois. Avec Roglic et van Aert, Jumbo-Visma dispose aussi de deux très beaux atouts.

Et Remco Evenepoel ? J’espère qu’il viendra un jour chez moi. Ce qu’il a montré jusqu’ici est prometteur. C’est un magnifique coureur. Encore un qui ne sait pas attendre (rires). Espérons qu’il puisse revenir à son meilleur niveau.

Que fait Léo Van Vliet en dehors de l’Amstel Gold Race ?

Je fais encore du vélo et j’adore regarder les coureurs. Ce sont les coureurs qui font le cyclisme et pas les équipes.

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