L'Eroica ou l'éloge de la fatigue et de l'effort

La nuit recouvre les monts du Chianti d’un manteau noir et épais. La Toscane dort paisiblement. Tout est calme. Au bout d’une longue route qui serpente depuis l’autoroute Firenze – Roma, le petit village de Gaiole in Chianti d’où se dégage un faisceau de lumière.

Au sommet du clocher de l’église légèrement illuminé, deux grandes aiguilles marquent 4 heures. Il règne ici une effervescence hors du commun. Le grand coq noir de métal qui trône sur le rond-point au centre du village n’a plus connu cela depuis un an. Des vélos par centaines affluent vers la piazza antico.

Là, les coureurs se rassemblent formant une énorme grappe comme pour rappeler que le raisin reste la principale ressource de la région. Au fond de la place, une grande horloge métallique accrochée au mur, une corde épaisse tendue en guise de grille de départ et un homme qui vérifie que tout est bien en place. Sur sa casquette aux couleurs du Chianti on devine écrit en italique sur toute la longueur un grand Eroica, Franco Rossi s’affaire. Il replace les dernières barrières, donne quelques consignes et regarde sa montre. Dans moins d’une demi-heure, l’Eroica s’élancera pour la 23e fois.

Des maillots de laine, des vélos d'acier

Personne n’aurait imaginé que la course née dans la tête de Giancarlo Brocci connaisse une telle croissance à en rendre jaloux n’importe quel économiste. De 27 partants en 1997, on en compte plus de 8000 aujourd’hui, un record. L’Eroica est devenue une référence, un mythe presque une légende qui mériterait d’être classée. Nostalgique du cyclisme d’antan, des forçats se débattant dans leurs maillots de laine sur des vélos d’acier de près de 25 kilos, Brocci avait lancé un défi à ses amis : faire une passegiatta comme les anciens sur les strade bianche de leur Toscane.

22 ans plus tard, les coureurs viennent du monde entier. Australie, Ecosse, Afrique du Sud, Jersey, Etats-Unis, Allemagne… Tous se pressent, dès l’aube, sur la place du petit village pour se lancer dans cette épopée héroïque quelle que soit la distance choisie (46, 81, 106, 135 ou le Graal 209 kilomètres). Une seule règle, respecter l’âme initiale. Pas de changements de vitesses indexés, pas de pédales automatiques ni de freins à disques. Les vélos doivent dater de 1987 au plus tard… Le concept est un succès populaire. Plus qu’une randonnée, c’est une fête où les vélos anciens se fondent parfaitement dans un décor fait de routes agricoles non goudronnées bordées de cyprès, les célèbres strade bianche. Ces veines blanches qui découpent le paysage et conservent à la Toscane son caractère antique.

Tre, due, uno… L’honneur est laissé aux " anciens ", ceux qui ont choisi de vivre l’aventure avec des vélos datant d’avant 1930. Il est 4h30, le départ est matinal pour ces coureurs habillés d’un pantalon golf, de chemises de laine et coiffé d’une casquette de cuir surmontée de grosses lunettes cerclées de fer. " Nous aurons besoin d’une vingtaine d’heures pour parcourir les 209 kilomètres " nous confie un participant venu de Flandre, fier d’exhiber sa pièce de collection " C’est un vélo de 1913 qui a appartenu à Cyril Van Hauwaert (vainqueur de Milan San Remo en 1908). Je roule avec une roue flip- flop à l’arrière. Il y a un pignon de chaque côté, je dois retourner la roue pour changer de vitesse. J’ai une chaîne en réserve et quelques pièces en cas de problème ".

A la lumière des bougies

Au final, ils sont une trentaine à s’élancer dans les costumes d’époques, le torse barré par deux pneumatiques de rechange. C’est à eux que reviendra le privilège d’ouvrir la route sur les premiers kilomètres qui mènent au château Brocci, le premier tronçon en gravier que tous les participants franchiront. Ce premier morceau qui vous transporte dans un songe d’automne sous un ciel étoilé, là où les bougies scintillantes forment un long serpent de feu, là où les cailloux blancs partiellement éclairés contrastent avec l’obscurité de la nuit.

Au sommet une participante italienne découvre l’Eroica. Seulement 21 kilomètres de parcourus mais déjà un sentiment intense de bonheur. " C’est la magie de la nuit et la passion du sport réunie dans un contexte magnifique. C’est un retour aux vraies valeurs du sport et de l’humanité… Il n’y a pas de chronos, pas de course ".

Les heures passent, l’obscurité s’efface. Le jour se lève. Un autre moment intense s’annonce. En ce dimanche d’octobre, la Toscane se dessine sous un voile de brume. Le tableau est somptueux décliné dans une harmonie de couleurs chaudes. Dès le sommet de la butte après avoir quitté Sienne, plusieurs participants mettent pied à terre pour immortaliser la scène avec leurs téléphones. Un souvenir virtuel de leur épopée.

On sort de cette partie paisible dans le noir " raconte un habitant de La Rochelle " Il y a un côté féerique. On voit le jour qui se lève, les premières lumières qui éclairent le brouillard, on a l’impression d’être en bord de mer. C’était extraordinaire. "

Tout au long de la matinée, les concurrents s’élancent pour des parcours qui varient de 46 à 209 kilomètres… avec un point commun, tous empruntent trente à quarante pourcents de routes blanches. Sur ces chemins accidentés où les cailloux restent sans pitié pour les anciennes mécaniques, les problèmes se succèdent. Bris de potence, dérailleur cassé, crevaison… Les galères s’enchaînent. Pour certains, les postes matériels font figure de délivrance comme une oasis en plein désert.

L'authentique bonheur

A côté de l’assistance mécanique, les coureurs jouissent des " ristrovo ". Dans une grange vidée pour l’occasion, dressé sur des planches de bois posées sur des tréteaux, un buffet gargantuesque met en avant les produits du terroir et les spécialités locales. Le prosciutto, le pecorino toscan, le pain à la saucisse et le célèbre Chianti. Un ravitaillement authentique loin des habituels gels énergétiques et barres de céréales. C’est là aussi que se trouve le charme de l’Eroica, dans les sourires de ces bénévoles heureux de faire découvrir les merveilles que leur terre offre.

A Montalcino, le ravito était dans la ville, pas sur un parking extérieur ou dans un zoning comme on le voit souvent " raconte un cyclo français, " ici c’était au centre, sous des arcades, c’est vraiment extraordinaire. J’ai l’impression de vivre une sorte de fête, à l’héroïque à l’époque, c’est vraiment génial ".

Le soleil s’éclipse sur la pointe des pieds derrière les monts du Chianti. Les couleurs chaudes de la fin d’après-midi dévoilent une autre image d’une Toscane qui n’a pas fini de livrer ses splendeurs.

Au centre du village, l’horloge métallique affiche 17h37. Les premiers sont arrivés depuis un petit temps mais la majorité est encore en chemin. La fête va se poursuivre plusieurs heures encore dans l’attente des derniers concurrents. Pour certains, le retour se fera dans l’obscurité, à la lumière des phares rendant leur aventure encore plus dantesque.

Qu’importe, à Gaiole in Chianti, il n’y a pas de premier, pas de dernier. Seulement des vainqueurs, des hommes et des femmes qui ont relevé le défi qu’ils se sont lancé, des héros qui passent la ligne exténués mais heureux sans un regard pour le chrono, dans ce village où le temps semble s’être arrêté au siècle dernier.

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