Fiction : Tom Boonen gagne son 5ème Roubaix, "You don't need a plan, you just need big balls"

Boonen est chez lui sur le Vélodrome de Roubaix. Sur la piste, sur le podium, dans les douches et même dans la tribune commentateurs!
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Boonen est chez lui sur le Vélodrome de Roubaix. Sur la piste, sur le podium, dans les douches et même dans la tribune commentateurs! - © RTBF

C’est l’une des conséquences positives du confinement et du retour d’une météo printanière : j’ai ressorti du chalet de jardin ma bonne vieille bicyclette de course qui y était… confinée depuis trop longtemps. Je me souviens qu’un jour Philippe Gilbert m’avait résumé la pratique cycliste en un seul mot : liberté. Et c’est tellement vrai. Me voilà donc parti pour une sortie d’une cinquantaine de kilomètres dans mon Tournaisis natal. C’est bien connu… le vélo ça ne s’oublie pas. Les secousses provoquées par les pavés non plus d’ailleurs ! 200 mètres de gentils pavés sur ma route… 200 mètres de souffrance ! J’essaie d’appliquer les conseils de Tom Boonen qui aime répéter que " quand tu es en forme, tu gardes le haut du pavé ". Dur-dur. J’en perds un peu ma lucidité. Je commence à zigzaguer. Et soudain, en plein effort, une image, un éclair, une folle révélation, un rêve… je vois, dans la buée de mes lunettes jaunes fluo, Tom Boonen gagner Paris-Roubaix pour la cinquième fois et devenir l’unique recordman des succès dans l’Enfer du Nord.

Flash-back : du final countdown au come-back

Petit flashback. Nous sommes le 29 avril 2017. Le Zilvermeer, magnifique domaine récréatif de la commune de Mol, est pris d’assaut par des milliers de supporters du héros local Tom Boonen. A 36 ans, Tommeke dispute à domicile, devant femme, enfants et parents, l’ultime course de sa fabuleuse carrière, un critérium réunissant des coéquipiers et des adversaires de la première heure. Le scénario est évidemment écrit à l’avance, un scénario validé avec le sourire par tous les participants : Tom doit et va gagner. Dans l’avant-dernier tour de circuit, Tornado Tom lâche le champion du monde en titre Peter Sagan, Marcel Kittel, Philippe Gilbert et Filippo Pozzato. Une fois la ligne d’arrivée franchie, Tom déclare au micro de la RTBF : " Je réalise que c'était la dernière fois. Le cyclisme a été la chose la plus importante de ma vie les 24 dernières années. Et maintenant c'est fini. Le temps est venu de faire quelque chose de différent. "

Et ce " quelque chose de différent ", c’est la course automobile. A défaut de sensations sur le vélo, Boonen espère en connaître, beaucoup, et de plus fortes encore, au volant d’une voiture de 400 chevaux qui peut atteindre les 250 kilomètres/heure. Ce n’est pas qu’un coup de pub. Boonen a un très bon coup de volant. Le circuit de Zolder devient son Paris-Roubaix, celui de Spa-Francorchamps son Tour des Flandres.

Mais dans son cœur, le bruit du moteur ne remplacera jamais celui du dérailleur, les pédales de frein ne remplaceront jamais les cales de pédales, et puis surtout l’asphalte trop lisse des circuits automobiles ne remplacera jamais l’inévitable sensation de rebond sur les pavés de Paris-Roubaix. Retraité du vélo, Tom aurait dû être au paradis. Et pourtant, il ne rêve que de l’enfer… l’Enfer du Nord. Alors, il a décidé de se remettre en selle, au propre comme au figuré. 

L’histoire regorge d’exemples de sportifs pensionnés, en manque d’adrénaline, sortis de leur retraire dorée pour tenter de titiller la nouvelle génération : Justine Henin, Michael Jordan, Lance Armstrong, Björn Borg, Mike Tyson, Laure et Florent Manaudou, Michael Phelps, George Foreman, Martina Hingis, Michael Schumacher, Marion Bartoli, Floyd Mayweather… et évidemment Kim Clijsters. Nous y voilà !

Kim, originaire de Bilzen, est attachée à vie à sa province du Limbourg comme un certain… Tom Boonen, qui ne quitterait pour rien au monde sa ville de Mol. C’est elle qui l’a inspiré, a-t-il déclaré lors d’une interview donnée le 4 mars à la radio néerlandophone " Studio Brussel ". Il l’a appelé. Elle lui a expliqué. C’est le deuxième retour à la compétition de Clijsters. Elle sait donc de quoi elle parle. Et quand elle dit " Si je ne le fais pas aujourd’hui à 36 ans, je ne le ferai plus jamais ", Boonen ne peut s’empêcher de penser la même chose à bientôt… 40 ans !

L’info a très vite fait le tour de la planète vélo, suscitant des réactions en tous sens. Son meilleur ennemi Fabian Cancellara, peut-être un brin jaloux ou envieux, a ainsi déclaré que " Boonen avait plus à perdre qu’à gagner et qu’il ferait mieux de continuer la course automobile où il n’est pas mauvais. "

Le final countdown est lancé pour son come-back.

La (mal)heureuse conjonction du coronavirus

Et puis, il y a cette fameuse pandémie de coronavirus qui a chamboulé tout le calendrier cycliste. Les classiques du printemps sont reportées en automne. Au grand dam des spécialistes qui ont l’impression de s’être entraînés pour rien et qui vont devoir recalculer un nouveau pic de forme. Ça, ça tombe bien pour Tom. De mars à septembre, il s’entraîne comme un fou. 

Même s’il ne le reconnaîtra jamais, Patrick Lefevere est frustré d’avoir perdu Gilbert. Alors quand Boonen le contacte pour solliciter une pige de quelques mois, le gourou de Deceuninck-Quick Step accepte. Koen Pelgrim, le réputé entraîneur du Wolf Pack, prépare un solide plan de remise en forme que le papa de Jacqueline et Valentine applique à la lettre. C’est d’ailleurs l’une de ses motivations : montrer à ses jumelles, désormais âgées de 5 ans, de quoi il est encore capable. Elles n’étaient pas nées lors du dernier succès de leur paternel à Roubaix en 2012…

Dimanche 18 octobre 2020

Le printemps, l’été et le coronavirus sont passés. L’automne est déjà bien avancé. Nous sommes le 18 octobre. Devant le Palais impérial de Compiègne, le départ de la 118ème édition de la Reine des classiques est donné… 189 jours après la date initialement prévue. Il y a 189 jours, les bourgeons commençaient seulement à éclore. Aujourd’hui, les feuilles tombent des arbres. Comme annoncé, Boonen est là. Désormais quadra car il a fêté ses 40 balais il y a tout juste trois jours. Et s’il est là, ce n’est pas pour monter dans la voiture… balai après 100 kilomètres. Non, s’il est là, c’est pour gagner. Sur le cadre de son vélo, on peut lire, comme lors de sa dernière saison, en 2017, " Sometimes you don’t need a plan, you just need big balls " (je vous laisse traduire).

Le département de l’Oise est balayé par un vent qui sera favorable toute la journée. Ça va rouler vite, c’est certain. Avec en ses rangs Tom Boonen, Yves Lampaert, Zdenek Stybar, Florian Sénéchal et Kasper Asgreen, l’équipe Deceuninck-Quick Step comptent cinq vainqueurs potentiels. Et même potentiellement… six puisqu’elle a décidé d’aligner au dernier moment un certain Remco Evenepoel, en manque de compétition dans cette saison chamboulée. Mais le prodige, sacré champion du monde du chrono il y a un peu plus de trois semaines en Suisse, est chargé de rouler derrière les échappées, en compagnie du grand Tim Declerck. Il est là aussi pour aider ses leaders en cas de pépin… un pépin qui arrive d’ailleurs rapidement, dès le premier secteur pavés, à Troisvilles. Boonen crève. Evenepoel s’arrête et offre directement sa roue. Il y avait déjà l’image de Remco aidant Phil à se relever après sa chute à Harrogate. Il y a désormais celle de Remco-le-jeunot, 20 ans, dépannant papy Tom, 40 ans, à Troisvilles. Une des images du jour, sans aucun doute.

Mais il y en aura d’autres de belles images en ce dimanche ensoleillé et sec rendant ce Paris-Roubaix poussiéreux, comme on en a pris l’habitude depuis quasi deux décennies. Une fois l’échappée matinale reprise -bravo aux Belges Lawrence Naesen, Aimé De Gendt et Dries Van Gestel qui avaient senti le bon coup- la nervosité monte d’un cran. Les secteurs s’enchaînent (Vertain, le Hameau du Buat qui fait son retour, Haveluy…) et le peloton s’égrène. Il y a des coureurs partout.

Faire le trou dans la trouée

Avec l’âge, Boonen est devenu moins explosif, il le sait. Mais il a gagné en endurance. Il doit donc partir de loin et user la concurrence. Alors, il n’hésite pas et il accélère dès les premiers mètres de la mythique Trouée d’Arenberg. Il reste, c’est énorme, 99 kilomètres à parcourir ! Mais il s’en fout. Il est en forme. D’ailleurs, il garde le haut du pavés… vous vous souvenez ?

Dans sa roue, du belge, rien que du belge : son insondable équipier Yves Lampaert, le dossard numéro 1 Philippe Gilbert, l’ex-vainqueur Greg Van Avermaet, Oliver Naesen (le deuxième Naesen en vue ce dimanche !), le surpuissant Sep Vanmarcke, le cyclo-crossman Wout Van Aert, l’ambitieux Jasper Stuyven et l’inattendu (quoique !) Bert De Backer, 20ème en 2019, 11ème en 2014, et qui fait honneur à son maillot champion de Belgique décroché… début septembre, à Anzegem. Derrière, Peter Sagan, Nils Politt, Stefan Küng, Niki Terpstra, John Degenkolb sont piégés. 

Le groupe de tête transpire la belgitude, certes. Mais il transpire surtout la concurrence. Et pourtant, la collaboration est parfaite. Jusqu’au Carrefour de l’Arbre. Avec trois minutes d’avance sur les premiers poursuivants, il est clair que le vainqueur se trouve devant. Boonen ne veut pas attendre la piste de Roubaix où il risque de se faire battre au sprint par les véloces Van Aert et Stuyven. Il n’a pas encore digéré son échec face à Matthew Hayman en 2016… Juste avant le virage à nonante degrés sur la gauche menant au célèbre restaurant de l’Arbre, il descend les mains sur le bas du guidon et prend son destin… en main. Entre ceux qui sont incapables de suivre, ceux qui refusent d’assumer la chasse et ceux qui, peut-être, inconsciemment, respectent trop Boonen pour l’empêcher de gagner, le trou est fait. 

Reste 14 kilomètres, Gruson, Hem et l’Espace Crupelandt. Jacqueline et Valentine frissonnent en attendant papa sur la pelouse du Vélodrome. Roger De Vlaeminck -lui- transpire dans son canapé en imaginant son record de succès s’envoler. Et tout un pays croise les doigts pour que le " vieux " Tom tienne le coup.

A 17 heures 05, dans le meilleur horaire prévu par les organisateurs grâce à ce vent favorable qui a accompagné les coureurs toute la journée, le speaker se lâche : " Il est là, il arrive, le voici, le voilà, quelques secondes, bientôt, c’est maintenant… mesdames et messieurs, Tom Boonen entre sur le Vélodrome ! ". D’abord un demi-tour de 250 mètres, puis un tour complet de 500 mètres. Il savoure, il salue, il pleure… c’est fait, Tom Boonen remporte son cinquième pavé. Il devient l’unique recordman de victoires. Valentine et Jacqueline tombent dans ses bras. Devant sa télé, Roger-le-Gitan lâche un " Godverdomme " de rage. 

Et moi… je sors enfin, un peu secoué, de mon secteur pavé tournaisien. Mais pas de mon rêve. Car fiction ou pas, Boonen restera pour moi le seul " Monsieur Paris-Roubaix ".