Fiction : Le 21 mars 2020, Philippe Gilbert gagne Milan-Sanremo

Philippe Gilbert remporte Milan Sanremo (fiction)
3 images
Philippe Gilbert remporte Milan Sanremo (fiction) - © YUZURU SUNADA - BELGA

Sanremo est en fleur en ce 21 mars 2020. Sur la via Matteotti, les Italiennes déambulent de boutique en boutique derrière leurs grandes lunettes de soleil. Le soleil qui réchauffe l’atmosphère ne peut plus cacher l’arrivée imminente du printemps. En ce début d’après-midi, les Sanrémasques se pressent dans l’artère piétonne. Devant la gelateria Vecchia Matuzia, on fait la file jusque dans la rue. "Un cono lemone e fragola, si prego" alors qu’au bar d’à côté deux anciens discutent des beaux jours qui reviennent. La rumeur qui s’échappe de la cité balnéaire n’est pas bruyante, c’est une simple mélodie printanière.

Une ambiance qui contraste avec celle du départ à Milan sur la Piazza Castello quand les coureurs arrivent à la signature emmitouflés dans leurs vestes de pluies avec bonnets et gants. Sur le devant d’une pharmacie, l’enseigne lumineuse affiche en alternance 4°c / 8h30. C’est vrai que ce début de course s’assimile à un calvaire et l’ascension du Turchino à un véritable chemin de croix. Une pluie glacée gifle les visages. Le peloton s’égraine. Après 142,2 kilomètres, on aperçoit enfin le sommet. Le peloton s’engouffre dans le célèbre tunnel laissant derrière lui une Lombardie toujours plongée dans la grisaille hivernale pour découvrir la Méditerranée.

Les coureurs foncent vers la côte ligure en se délestant de leurs vêtements de pluie, le changement de climat est total.

Le travail prémédité de Tim Wellens

Les Capi sont avalés par un peloton porté par le vent. De bon augure pour les baroudeurs qui rêvent de déjouer les plans des sprinters. Sur la droite de la route, le peloton aperçoit la plaque indiquant San Lorenzo al Mare. 263 kilomètres parcourus et les choses sérieuses qui commencent seulement. Dès les premiers mètres de la Cipressa, Tim Wellens accélère. La fulgurance et la puissance de son attaque font mal. Impossible d’imaginer que ce n’était pas prémédité. Philippe Gilbert est aux avant-postes dans un groupe d’une quinzaine d’hommes où l’on retrouve Sagan, Nibali, Kwiatkowski, Brambilla, Van Avermaet, Cort Nielsen ou encore Mohoric. Le travail de Oss, l’équipier de Sagan, permet au groupe de revenir sur Wellens mais dans les rues étroites de Costarainera, le coureur Lotto Soudal accélère encore pour étirer le peloton. Seuls les hommes forts s’accrochent.

Tu connais quelqu’un qui a gagné 7 fois à la loterie ?

Coincé entre Sagan et Nibali, Philippe Gilbert repense à ses discussions avec Eddy Merckx. "Sanremo une loterie ? Tu connais quelqu’un qui a déjà gagné sept fois à la loterie toi ? C’est la plus facile à gagner. Tu restes dans les roues jusqu’à la Via Roma et là, après 300 kilomètres, ils sont tous fatigués alors tu les bats au sprint." Vu comme ça, tout paraît tellement simple.

L’allure s’accélère encore, l’arrivée au pied de la montée vers Poggio di Sanremo est imminente. La course va quitter la route de la mer et filer à droite au milieu des serres. Le positionnement est important. Le serpent s’engouffre dans le goulot. Lampaert emmène devant Magnus Cort, Mohoric et Trentin. Les autres suivent en file indienne.

Premier virage, première épingle. C’est trop tôt pour tenter quelque chose le vent est défavorable dans cette partie. Lampaert et Oss s’écartent. L’allure ralentit un instant avant, qu’à la sortie du virage suivant, ce diable de Tim Wellens enfonce une nouvelle fois les pédales avec violence. Van Avermaet bondit suivi de Sagan, Kwiatkowski et le reste du groupe. Le vainqueur se trouve dans ce groupe de douze désormais. Il reste moins d’un kilomètre avant le sommet. Le vent est à nouveau inspirant. Un homme attaque. Sur la Via Roma, une clameur suit l’annonce du speaker, comme si la Nazionale venait d’inscrire le but victorieux en finale de coupe du monde. Devant, sur "l’ultima salita" Vincenzo Nibali se lance à l’offensive. Gilbert et Stybar embrayent mais derrière, Sagan, marqué par Kwiatkowski et Mohoric, ne bronche pas.

 

Le billet de loterie gagnant

Le trio vire à gauche devant la cabine. Cette célèbre cabine qui aurait tant d’histoires à raconter sur la Primavera. Les poursuivants sont à 8 secondes. 8 petites secondes seulement. Dans la descente Nibali oublie qu’il n’a plus vingt ans, que le trio de tête est presque un groupe de vétérans dans le peloton. Lancés à pleine allure, ils débouchent sur le corso Cavalotti. Devant eux, au loin l’arche qui indique qu’il restera un kilomètre. Stybar et Gilbert relayent le champion italien. Les cuisses brûlent. La moto neutre à leur hauteur les informe que l’écart est inchangé. Il reste deux virages avant la Via Roma, deux virages à Philippe Gilbert pour valoriser son billet de loterie.

En file indienne, Stybar emmène Nibali et Gilbert. Les positions sont figées. Pas question d’hésiter car le groupe Sagan est lancé à leurs trousses. Gilbert repense à Merckx " après 300 kilomètres, ils sont tous fatigués alors tu les bats au sprint…". Il lance le sprint. L’histoire lui tend les bras. En ce 21 mars 2020, Philippe Gilbert remporte le cinquième monument de l’histoire.

Un sourire radieux illumine le visage du Liégeois. Sur le podium deux créatures symbolisant l’élégance et la sensualité à l’italienne déposent un cachet rouge sur chaque joue comme un postier oblitère son courrier. Au bout du Lungo Mare, à l’abri des regards, Jeannot et Anita Gilbert savourent discrètement la performance du " gamin".

Les interviews se succèdent. Anglais, français, italien, néerlandais. Gilbert passe d’une langue à l’autre sans difficulté. Les stewards l’encadrent pour rejoindre la salle de presse où un parterre de spécialistes est impatient de connaître son analyse. Je le laisse filer sur la via Roma, quand quelque chose de froid et d’humide me parcourt le cou. Je me retourne et tombe nez à nez avec mon chien qui me ramène à la réalité. A la télévision, une ancienne édition de la Primavera s’achève. Je ne suis pas à Sanremo, je me suis assoupi dans mon canapé. Gilbert n’a pas gagné Sanremo ou seulement dans mes songes.