Fiction : Barry Ernadar, le "complice" de Philippe Gilbert sur le Ronde 2017, brise le silence

Peter Sagan, Oliver Naesen, Greg Van Avermaet et Barry Ernadar
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Peter Sagan, Oliver Naesen, Greg Van Avermaet et Barry Ernadar - © POOL PETER DE VOECHT - BELGA

Souvenez-vous du Tour des Flandres 2017, l'un des plus rocambolesques de ces dernières années : la chevauchée fantastique de Philippe Gilbert, le baroud d'honneur de Tom Boonen, la chute de Peter Sagan, Greg Van Avermaet et Oliver Naesen à 17 kilomètres de l'arrivée qui a favorisé le succès du Champion de Belgique de l'époque.

Trois ans plus tard, nous avons retrouvé la trace de l'Espagnol Barry Ernadar, actuellement confiné chez lui dans les vignobles de Torrevieja. Présent au sommet du Vieux Quaremont au moment du drame, Barry Ernadar, qui avait jusqu'à aujourd'hui toujours refusé de s'exprimer, a accepté de nous livrer sa version des faits...

Je m'en souviens comme si c'était hier. Je somnolais dans un entrepôt de Kluisbergen, où on m'avait déposé après le Tour des Flandres Cyclo, et des ouvriers communaux sont venus me récupérer le samedi matin, à l'aube. "Tu as de la chance, tu vas passer le week-end dans le Vieux Quaremont !", m'ont-ils lancé. Et c'est vrai que c'était une sacrée chance : trois passages des coureurs et de la caravane publicitaire, des milliers de spectateurs hystériques, un plateau de rêve pour le dernier Ronde de Tom Boonen... et mon chouchou, Philippe Gilbert, dans son beau maillot de Champion de Belgique. Je n'étais pas arrivé seul dans votre pays, et une fois positionné au sommet de votre petite côte - qui, entre nous, ne casse quand même pas trois pattes à un canard, j'ai passé plusieurs semaines dans l'Angliru -, j'ai eu le bonheur de retrouver des milliers de camarades qui avaient également fait le déplacement pour assister à ce fameux "Ronde" qui vous fait tant vibrer.

Un premier Ronde dans l'anonymat en 2015

En 2015, j'étais déjà venu en pèlerinage dans vos monts flandriens, et cette année-là, j'étais sagement resté à ma place dans le Koppenberg, sans faire de vagues. Et quelle déception... La victoire d'un Norvégien, Alexander Kristoff, alors qu'on m'avait tant vanté les qualités des Flahutes ! Je m'étais juré que si je revenais un jour sur vos routes, j'aurais cette fois une influence sur la course. Terminé de rester sur mes quatre pieds à attendre de connaître le nom du vainqueur... Le vainqueur, c'est moi qui allais le choisir. Et c'est ce que j'ai fait, le 2 avril 2017...

Ce jour-là, le public s'est massé très tôt derrière nous. Premier passage des coureurs vers 13h30, bof. Huit hommes en tête, et je n'en connais pas un seul. Pas le moindre Espagnol à l'horizon, évidemment. Mais je suis dans la première côte du parcours, et la pression monte tout doucement dans le peloton, qui accuse un retard de dix minutes sur l'échappée. Je regarde attentivement les maillots, et il y en a deux qui me tapent dans l’œil, deux maillots majestueux : celui du Champion de Belgique, Philippe Gilbert, et celui du Champion du Monde, Peter Sagan. C'était décidé, j'avais choisi mes deux chouchous, et l'un de ces deux hommes devait remporter le Tour des Flandres 2017 !

15h50, je n'ai toujours pas bougé d'un centimètre, mais je commence tout doucement à sentir la sauce andalouse. Et c'est vraiment désagréable, surtout pour moi qui suis fier d'être originaire de la Comunitat Valenciana. J'ai vu passer pas mal de spectateurs depuis tout à l'heure, et apparemment, attendre les coureurs, ça donne faim... et soif. Et vas-y que je renverse ma cerveza et mes patatas fritas, et vas-y que j'essuie mes doigts pleins de mayonesa sur le pauvre Barry...

15h51, un homme arrive. Seul. C'est Philippe Gilbert ! Quel inconscient, partir en solitaire à plus de 55 kilomètres de l'arrivée... Il a un bon coup de pédale, mais il aura l'explosivité d'un churro au passage suivant. Je mise tout sur Peter Sagan, qui est bien positionné à l'avant du peloton...

Un troisième et dernier passage dans le Vieux Quaremont décisif

Un spectateur appuyé sur moi décide de suivre la suite de la course sur son smartphone et se branche sur Auvio. Génial, ça fonctionne... Paterberg, Koppenberg, Taaienberg... Il tient le coup, votre Champion de Belgique ! Il mérite de le gagner, ce Ronde qui le fait tant rêver... Et s'il a besoin d'un brin de chance pour y arriver, qu'à cela ne tienne, c'est moi qui m'y collerai...

16h49, Philippe passe devant moi, dressé sur ses pédales. "Vas-y Phil', je gère !", lui crié-je. Pas un regard, pas un coup d’œil... C'est toujours pareil avec vous les êtres humains, aucun dialogue, alors qu'il est possible d'avoir des conversations très intéressantes avec une barrière nadar. Soit... Je lui accorde le bénéfice du doute, il y avait beaucoup de bruit autour de nous, il ne m'a sûrement pas entendu...

Une minute plus tard, voilà Peter Sagan. Quel dilemme ! Les voir arriver tous les deux ensemble sur la ligne d'arrivée me comblerait de bonheur, mais il y a du monde dans le sillage du Champion du Monde. Que faire ? Ma décision doit tomber en une fraction de seconde... Voilà, j'ai choisi mon camp. Je crie de toutes mes forces : "Peter, viens faire une baise à Barry !" Désarçonné, Peter Sagan se rapproche, et VLAN, voilà le Champion du Monde les cuisses sur le bitume, bientôt rejoint par Greg Van Avermaet et Oliver Naesen. Comment j'ai fait ? Ça, ça restera mon secret... Beaucoup de rumeurs et de faux témoignages ont circulé, mais personne n'a encore découvert la vérité. La suite de la course, vous la connaissez...

Rendez-vous à Milan-Sanremo...

J'ai entendu dire que quelques heures après l'arrivée, Philippe était retourné dans le Vieux Quaremont pour tenter de comprendre ce qu'il s'était passé. Et aussi parce qu'il y avait entendu une petite voix qui, en ces lieux surpeuplés, semblait irréelle... Malheureusement, j'avais depuis longtemps mis le cap vers l'Espagne à bord d'un semi-remorque. Mais je ne désespère pas de retrouver un jour mon champion...

J'avais d'ailleurs prévu de me rendre dans le Poggio pour assister à Milan-Sanremo en ce mois de mars. Mais je suis désormais confiné en Espagne où comme vous, les êtres humains, j'attends des jours meilleurs... J'ai quoi qu'il arrive pris la décision de me rendre sur la prochaine édition de la Primavera, peu importe qu'elle soit organisée en 2020 ou en 2021. Et j'ai cru comprendre que cette course comptait beaucoup aux yeux de Philippe Gilbert... Maintenant que vous connaissez ma version des faits, vous ne serez pas étonnés de voir ce bon vieux Barry mettre son grain de sel dans le final du prochain Milan-Sanremo !