Fabio Polazzi : "Avec son charisme, on pardonnait tout à Frank Vandenbroucke"

Le 12 octobre 2009, il y a pile un an, Frank Vandenbroucke perdait tragiquement la vie dans une chambre d’hôtel au Sénégal. Une histoire obscure qui n’a jamais dévoilé ses mystères et interrogations.

En fin de saison 2009, l’enfant terrible du cyclisme choisit le Sénégal pour passer quelques jours de vacances. Il part avec son ami cycliste Fabio Polazzi. A leur arrivée, les deux compagnons passent la première partie de soirée ensemble. Ensuite, Fabio Polazzi rentre à l’hôtel. Frank, lui, prolonge sa soirée avec une jeune sénégalaise. Le lendemain, on retrouve son corps inanimé dans une chambre de l’auberge de La Maison Bleue. Que s’est-il passé entre-temps ? Mystère. Les conclusions de l’autopsie rapportent plusieurs traces d’injections au bras et une mort naturelle, des suites d’une double embolie pulmonaire.

Seul sur place au Sénégal, Fabio Polazzi a vécu un cauchemar. Dix ans après, il a accepté d’évoquer une dernière fois cette soirée et la personnalité de son ami Frank.

 

Comment avez-vous rencontré Frank Vandenbroucke ?

"Pendant l’hiver 2008, j’ai été contacté par l’équipe Cinelli, basée à Saint-Marin, et qui voulait recruter quatre coureurs belges. Il y avait Frank Vandenbroucke, Bert Roesems, Jérôme Baugnies et moi. Je l’ai vu la première fois en Italie, lors des stages de préparation, les essais de vêtements et de vélos. Mais ensuite, l’équipe a été dissoute car elle n’avait pas apporté les garanties bancaires auprès de l’UCI. Avant cela je l’avais croisé uniquement quand j’avais 15 ans, mais c’est tout. Pour moi le premier contact était intimidant, c’était une idole, je le mettais sur un piédestal. C’était évidemment encore une star. Sa popularité, il l’a eue et il l’a toujours aujourd’hui".

"Notre relation a été courte (1 an), mais intense. Quand l’équipe a disparu, on est resté en contact et on s’est entraîné ensemble. Il n’y avait pas un jour sans que l’on prenne des nouvelles l’un de l’autre. Avec on lui, on parlait de tout. De vélo, parce que c’était un passionné et un connaisseur, il pouvait donner des conseils importants pour un jeune coureur. Mais on parlait aussi de foot ou d’économie, ça pouvait partir dans tous les sens. Mais surtout, ce qu’il aimait avec moi, c’était parler en italien. Moi je connais l’italien grâce à mes origines et lui parce qu’il a vécu avec Sarah, sa compagne italienne".

Racontez-nous ce tragique voyage au Sénégal…

"Après la saison cycliste, il m’a proposé de l’accompagner au Sénégal. Le footballeur Khalilou Fadiga lui avait vanté les magnifiques plages du Sénégal. Quand on est arrivé sur place, c’était fin de journée. On est allé manger, ensuite boire quelques verres. Il était minuit, j’étais assez fatigué et je voulais rentrer. Lui m’a dit : je te rejoins après. Malheureusement c’était la dernière fois que je le voyais. Après même pas un jour, les vacances se sont transformées en cauchemar. Il était normal, détendu et content. Jamais je ne me suis dit que c’était la dernière fois que je le voyais. Je pense qu’il avait bu trois gins et il n’était pas complètement saoul".

"Le lendemain, au fur et à mesure je m’inquiétais car je n’arrivais pas à le contacter. Dans l’après-midi, un policier est venu m’annoncer son décès. C’était comme dans un film, un cauchemar, tout semblait irréel. Honnêtement ça a été clairement les moments les plus difficiles de ma vie. J’ai dû confirmer, au téléphone, la mort de Frank à ses parents qui pensaient à une blague".

Aujourd’hui, c’est toujours frustrant de ne pas savoir ce qu’il s’est passé ?

"La fille qui était avec lui est la seule personne qui sait réellement ce qu’il s’est passé. Est-ce que c’était un complot ? De l’argent et des bijoux ont disparu. Et on m’a dit que plusieurs Belges avaient été retrouvés mort dans des situations semblables. Autre théorie, ils ont dit qu’ils avaient retrouvé une seringue sur place et des traces d’injections sur son corps. Quand on connaît le passé de Frank… Est-ce qu’il n’aurait pas fait une bêtise à ce moment-là ? Mais moi je peux jurer que, pendant un an, je ne l’ai jamais vu se droguer ou quoi que ce soit devant moi. Oui, c’est compliqué et frustrant de ne pas savoir ce qu’il s’est passé, et malheureusement on ne le saura jamais. Il y a toujours un sentiment de culpabilité, partir avec un ami et revenir sans. Maintenant, moi je suis toujours étiqueté comme le dernier compagnon de voyage de Frank Vandenbroucke".

Dix ans après, qu’est-ce que vous retenez de lui ?

"C’était le grand frère qui était modèle, mais qui avait fait des erreurs et qui voulait empêcher les jeunes de faire ces mêmes erreurs. Il était très généreux, s’il s’attachait à une personne il voulait la gâter au maximum. Avec moi, il voulait tout payer et m’aider au niveau financier. Il essayait toujours de garder une carapace, d’être le gars solide, heureux et invincible. Montrer aux gens un héros fort. Mais parfois il s’ouvrait à moi et je pouvais voir ses émotions, ce qu’il ressentait réellement et la sensibilité qu’il cachait au quotidien. Il aurait tellement aimé revenir au top".

"Malgré le fait qu’il pouvait décevoir énormément. Par son comportement, on ne savait pas lui en vouloir. Il se faisait pardonner par son charisme, par les mots qu’il pouvait dire. C’est quelqu’un qui n’avait pas beaucoup d’ennemis, malgré le fait qu’il ait pu décevoir un certain nombre de personnes. J’ai assez souvent rêvé de Frank. J’ai eu un traumatisme au Sénégal et j’ai déjà rêvé qu’il était vivant, etc. Il m’arrive encore de penser à lui. Ce que j’ai envie de retenir, c’est aussi son côté insensé et imprévu. Il pouvait débarquer à n’importe quel moment. J’ai envie de retenir sa folie (positive) et ses envies soudaines".

Sur le vélo, il vous impressionnait ?

"Quand on s’entraînait, il aimait bien se rassurer. Il essayait de faire mal à l’autre, et de dire : 'Le Vandenbroucke, il est toujours là'. Dans son top, il savait tout faire. Moi ce qui m’a marqué c’est que pendant les stages, il était 8 ou 9 kilos trop gros et malgré ça, il avait une force que je n’avais jamais vue auparavant. Il était en fin de carrière et plus du tout au niveau, mais je n’avais jamais vu quelqu’un capable de rouler aussi vite sur un ou deux kilomètres. Au fond de lui, je crois qu’il savait qu’il n’allait plus toucher le top mondial. Mais il espérait un dernier coup d’éclat. Avec de la réussite, il aurait pu, pourquoi pas, gagner un championnat de Belgique et s’arrêter sur cette note-là".

"C’est certain qu’il a connu une époque où le dopage était généralisé. Je pense malheureusement qu’il a fait de mauvaises rencontres, il a pris de la drogue, et c’est certain que ça a provoqué sa chute. D’ailleurs, les soirs où il se confiait à moi, il reconnaissait avoir déconné et que les produits qu’il avait pris étaient responsables de sa chute. C’était un surdoué, c’est indéniable qu’il n’a pas fait la carrière qu’il aurait dû faire".

"Par moments j’ai envie de croire au destin. Quand on voit le parcours de sa vie, son tragique décès est malheureusement une suite logique pour qu’il rentre un peu plus dans la légende. On pourrait faire un parallèle avec Marco Pantani. Les décès prématurés de ces deux coureurs ne font qu’entretenir leur légende".

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