"Dis-moi où tu veux que j'attaque, c'est là que j'attaquerai" : du VDB tout craché

"J’ai suivi Frank dès les catégories d’âge. Je collaborais à l’époque avec le journal Nord Eclair" raconte Stéphane Thirion, journaliste au quotidien Le Soir. "Je me souviens encore de ma première rencontre avec lui. Mon chef de service m’avait envoyé sur une course et il m’avait dit : "tu vas voir un phénomène en débutant". Et je peux dire que j’en ai vu un. On voit beaucoup de jeunes phénomènes en débutant ou en junior mais ils ne confirment pas par la suite. Ici, on avait vraiment affaire à quelqu’un d’exceptionnel. Ça ressemble à ce que l’on vit avec Remco Evenepoel aujourd’hui."

Cela fait plus de 20 ans que Frank Vandenbroucke a séduit la Doyenne. Une victoire retentissante, un coup de panache, un exploit signé VDB. 3 lettres entrées dans la légende du cyclisme.

Le 18 avril 1999, le coureur de 24 ans remporte Liège-Bastogne-Liège en démonstration. 21 ans après Joseph Bruyère, un Wallon gagne la classique ardennaise. 7 ans après Dirk De Wolf, dernier vainqueur belge. Au printemps 99, Frank Vandenbroucke vient de rejoindre la formation Cofidis. Après 4 saisons à la Mapei, le coureur de Ploegsteert s’émancipe et devient leader unique au sein de l’équipe nordiste. Il collectionne très vite les victoires. 5 succès dont le Grand Prix de la Marseillaise, Omloop Het Volk et une étape de Paris-Nice. VDB termine aussi 2ème du Tour des Flandres et 7ème de Paris-Roubaix. Une course à laquelle il ne devait pas prendre part normalement...

Tu penses à Liège et uniquement à Liège… 

"Il ne devait pas y participer. C’était une demande "express" de sa part" se souvient Stéphane Thirion. "Il a "emmerdé" son manager de l’époque, Alain Bondue qui ne voulait pas l’aligner sur l’Enfer du Nord. Bondue lui avait dit : "Tu penses à Liège et uniquement à Liège". Mais Frank était tellement obstiné qu’il avait réussi à convaincre le grand patron de Cofidis, François Migraine. Il aimait tellement Frank qu’il avait fini par accepter sa demande."

Une semaine après son top 10 sur le vélodrome de Roubaix, Frank Vandenbroucke est au départ de Liège. Le Belge passe des pavés du Nord au dénivelé de la Doyenne. Et il a la pancarte de favori.

"En 1999, nous étions dans le même hôtel que Frank. Nous logions à l’Hôtel Bedford à Liège" se rappelle Cédric Vasseur, alors coureur de l’équipe Crédit Agricole. "Il était dans une condition exceptionnelle. Il avait envie de briller. Je me souviens d’une image assez surprenante. Quelques jours avant le départ, un fabricant de roues était venu à l’hôtel lui proposer une paire de roues en carbone. Frank avait posé la roue par terre et il avait sauté dessus à pieds joints. La roue n’avait pas bougé. Frank a dit : "Ok, je les prends et je roule avec ces roues dimanche à Liège". C’était Frank. Il était un peu exubérant."

Les 2 hommes se connaissent bien. Ils sont partenaires d’entraînement. "On habitait à 15 km l’un de l’autre. Il était de Ploegsteert. Moi, je vivais à Lille. On avait un contact plus facile" explique l’actuel manager de l’équipe Cofidis. Le matin de la course, Cédric Vasseur et Frank Vandenbroucke échangent quelques mots. Dans la conversation, le Belge glisse une confidence au Français.

Aujourd’hui, je ne sens pas les pédales

"On savait que Liège-Bastogne-Liège lui tendait les bras. Je me souviens du départ fictif" raconte Cédric Vasseur. "On partait du centre et on devait faire une longue liaison avant d’arriver au pied de la 1ère difficulté où le départ était donné. Dans ce tronçon, Frank m’a dit : "Aujourd’hui, je ne sens pas les pédales". Ce sont des sensations que l’on a parfois au départ d’une course. On a l’impression d’être dans une journée exceptionnelle. Mais imaginez-vous, sur Liège, il y a quasi 7h de course. Les sensations que vous ressentez au départ à Liège et au pied de la Redoute ne sont pas forcément les mêmes."

Mais dans la Redoute, ses jambes répondent toujours. Mieux que ça ! Elles font mal à tous ses adversaires. Et surtout à son grand rival, Michele Bartoli. Frank Vandenbroucke se dresse sur les pédales, les mains en bas du guidon. Le Belge répond à l’accélération de l’Italien et le dépose dans les pentes les plus raides de la mythique côte de la Doyenne.

Son obsession, c’était battre Bartoli

"Ce mano a mano avec Bartoli dans la Redoute, c’est une image qui reste parce que c’est l’essence même du cyclisme" précise Cédric Vasseur. "C’est la rivalité. C’est le combat. C’est le match. C’est vraiment l’image de la journée."

"Moi, je l’ai vécu comme une réponse à Bartoli" ajoute Stéphane Thirion. "Ils ne s’aimaient pas beaucoup. Ils ne s’en cachaient pas. L’année précédente, Frank avait perdu à la photo finish au championnat de Zurich. Bartoli avait battu Vandenbroucke à la photo finish au vélodrome d’Oerlikon. Cette défaite, Frank ne l’avait jamais avalée. C’est d’ailleurs ce jour-là que Frank annonce à Patrick Lefevere qu’il va partir chez Cofidis. A partir de ce jour-là, son obsession au-delà de remporter Liège-Bastogne-Liège et de se construire un beau palmarès, c’était battre Bartoli ! Quoi qu’il advienne. Et c’est ce qu’il a fait. Parce que la victoire de Vandenbroucke, c’est aussi la défaite de Bartoli."

Frank n’était pas un gagneur anonyme

Cette attaque dans la Redoute, ce n’est pourtant que la première banderille. La première accélération tranchante de Frank Vandenbroucke. L’attaque décisive arrivera plus tard dans la côte de Saint-Nicolas, mais c’est dans la Redoute qu’il donne un sérieux coup au moral de ses rivaux.

"Frank, ce n’était pas un gagneur anonyme !" explique Cédric Vasseur. "Quand il gagnait, il voulait gagner avec la manière. Il voulait faire le spectacle. Il voulait faire vibrer les gens. Sur ce Liège-Bastogne-Liège, c’est ce qu’il a réussi à faire. Pour lui, le scénario était déjà écrit. Il savait qu’il devait mobiliser son énergie, à tel endroit, à tel moment. Il a voulu enflammer la course dans la Redoute. Il aurait pu lâcher tout le monde, mais il a préféré jouer une première fois et puis, porter l’estocade à Saint-Nicolas."

Ça s’est passé comme il l’avait annoncé. A un ou deux mètres près… 

Saint-Nicolas, la dernière véritable difficulté avant l’arrivée. Lieu de son attaque victorieuse. Celle qu’il avait annoncée. Frank l’avait dit et il l’a fait. Deux jours avant la course, le coureur de Ploegsteert s’autoproclame vainqueur, allant jusqu’à annoncer l’endroit précis où il comptait lâcher tous ses adversaires. C’est aussi pour cette raison que son succès reste gravé dans les mémoires.

"Lui-même s’était auto-désigné vainqueur de la Doyenne" rappelle Stéphane Thirion. "Peu de coureurs peuvent prétendre la veille de la course qu’ils vont l’emporter. C’était son cas. Non seulement, il l’avait dit mais il avait pratiquement programmé le déroulement de la course avec plusieurs phases dont la première s’est déroulée dans la Redoute. Et la 2ème phase, c’est l’attaque décisive dans la côte de Saint-Nicolas où il avait pratiquement désigné le numéro de la maison devant laquelle il allait attaquer. Ça s’est quasiment passé comme il l’avait annoncé. A un ou deux mètres près."

Dis-moi où tu veux que j’attaque et c’est là que j’attaquerai… 

C’est du VDB tout craché ! Des déclarations qui collent au personnage. Un champion hors du commun. Un garçon plein de culot et d’audace.

"Ceux qui ne le connaissent pas peuvent considérer que c’est un peu de l’arrogance, mais quand on connait Frank, on sait que c’est de la provocation" explique Cédric Vasseur. "On sait qu’il fait de la provoc’ quand il dit à Francis Van Londersele le vendredi de la reconnaissance : "Où veux-tu que j’attaque ? Dis-moi où tu veux que j’attaque et c’est là que j’attaquerai". C’est la force de Frank. Il fallait en permanence lui lancer des défis. Un champion, c’est quelqu’un qui doit aimer relever des défis. Et lui, plus le défi paraissait dingue, fou et irréalisable, plus ça le motivait."

Frank Vandenbroucke lâche Michael Boogerd dans la côte de Saint-Nicolas et gagne Liège-Bastogne-Liège en solitaire. Un véritable triomphe ! A 24 ans, le coureur belge inscrit son nom au palmarès de la Doyenne des Classiques. Son 1er monument du sport cycliste. Le seul aussi de sa carrière qui atteint son sommet lors de ce succès. La victoire à Ans. Et la fête à Ploegsteert.

"Il y a eu une grosse fête le soir même à l’Hostellerie, chez ses parents" se souvient Stéphane Thirion. "J’ai rarement vu autant de journalistes de la presse étrangère à Ploegsteert. Il y avait un nombre incalculable de confrères. Frank était entouré de ses équipiers. On a bu un coup. C’était la fête même si l’Amstel Gold Race se déroulait après Liège-Bastogne-Liège à l’époque. Sa victoire a eu un impact énorme. On savait définitivement que Frank Vandenbroucke était un coureur exceptionnel. On imaginait déjà… Est-ce qu’il peut aller plus loin ? Est-ce qu’il peut aller au Tour de France pour gagner un classement général ? Comme on le fait aujourd’hui avec… Remco Evenepoel."

Rendez-vous ce dimanche 26 avril sur La Une à 14h10Vous pourrez revivre la victoire de Frank Vandenbroucke lors de Liège-Bastogne-Liège 1999 avec les commentaires de Rodrigo Beenkens et d’Eddy Merckx. 2h de course avec aussi les souvenirs et les anecdotes de Stéphane Thirion, (journaliste - Le Soir) et Cédric Vasseur (ancien coureur et actuel manager de l’équipe Cofidis).

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