Cameron Vandenbroucke: " Papa était très sensible. S'il ne se sentait pas aimé, il n'était pas bien dans sa peau…"

C’est si loin et si proche à la fois. Le 12 octobre 2009, il y a dix ans déjà, nous quittait le charismatique Frank Vandenbroucke. Le Ploegsteertois était retrouvé mort dans une chambre d'hôtel au Sénégal, où il passait quelques jours de vacances. L'autopsie a conclu à un décès naturel, suite à une embolie pulmonaire. Celui que l’on surnommait l'"enfant terrible du cyclisme belge" ou encore "Bimbo" n'avait que 34 ans. 

Sa vie fut courte. Sa vie fut mouvementée. Rythmée par des coups d'éclats géniaux sur son vélo (Liège-Bastogne-Liège, Gand-Wevelgem, Paris-Nice, des succès d’étapes sur le Tour d'Espagne...) mais aussi par des moments bien plus compliqués. Avec VDB, l’extra-sportif a souvent pris le pas sur le sportif. Arrêté dans le cadre de l'affaire Bernard Sainz, suspendu pour détention de produits dopants, interpellé dans une affaire de cocaïne… sa vie (trop) agitée l’a poussé plusieurs fois à tenter de mettre fin à ses jours.

Aujourd'hui, sa tombe au cimetière de Ploegtseert, au fin fond du Hainaut, à proximité immédiate de la Flandre et de la France, est devenue un lieu de pèlerinage. Au printemps dernier, Frank Vandenbroucke a même fait l'objet d'une exceptionnelle série documentaire en sept épisodes sur la VRT. En Flandre, il est devenu une sorte d'icône, de mythe... Qu’importe si sa vie fut chaotique, certains amateurs de cyclisme lui vouent toujours un véritable culte. Et ce sont ces mêmes amateurs de cyclisme qui espèrent revivre les émotions d’antan via sa fille Cameron, engagée cette saison (et encore la saison prochaine) au sein de l’équipe Lotto-Ladies.

Fille de Frank et de Clotilde, Cameron est née en février 1999. Elle n’avait donc que dix ans et demi quand son papa est décédé. Aujourd’hui, elle est devenue une "bekende Vlaming", une personnalité people en Flandre et sur les réseaux sociaux qu’elle inonde régulièrement de photos, sur son vélo, à la plage, à Venise ou à Paris. Elle est très fière d'être la fille de Frank Vandenbroucke. Et en même temps très triste qu'il ne soit plus là... Samuël Grulois l’a rencontrée pour une interview tout en émotion.

Cameron, dix ans ça passe vite…

" Dix ans, c’est énorme. Je passe un cap. Ça veut dire que j’ai passé la moitié de ma vie sans mon papa. J’ai eu vingt ans et il est mort il y a dix ans. J’ai donc bel et bien passé la moitié de ma vie sans lui… C’est ça qui me fait vraiment bizarre et qui me fait un petit pincement au cœur. Moi je continue de grandir et… lui, sa date de décès continue de grandir aussi. Le mois d’octobre est toujours spécial. "

J’ai tout de suite vu à la tête de papi qu’il se passait quelque chose. Il m’a alors expliqué que mon papa était parti en vacances au Sénégal et qu’il ne reviendrait plus jamais...

Vous avez maintenant le regard d’une jeune femme de vingt ans. Mais vous souvenez-vous du regard de la petite fille de dix ans que vous étiez à l’époque ?

" Oui, je me rappelle de tout dans les moindres détails ! J’étais chez ma maman. J’avais école le lendemain. On m’a réveillée. C’était papi alors que c’était habituellement toujours maman qui me réveillait. J’ai trouvé ça vraiment bizarre. Puis, j’ai tout de suite vu à la tête de papi qu’il se passait quelque chose. Il m’a alors expliqué que mon papa était parti en vacances au Sénégal et qu’il ne reviendrait plus jamais. Il ne m’a pas dit clairement qu’il était décédé mais il m’a dit que je ne le verrais plus… Je n’avais que dix ans mais j’ai compris. J’avais une petite photo de lui et je l’ai collée sur mon armoire. Je me suis dit que c’était comme s’il était parti en Italie pour toute la vie… et voilà. "

A l’époque, son décès a provoqué un véritable séisme dans le sport belge…

" J’étais petite mais je me souviens que quand on allumait la télé, on ne parlait que de ça aux infos. J’étais une enfant et c’était difficile de voir les images de mon papa, de constater à quel point on parlait de lui alors que moi, je ne me rendais pas encore compte qui il était vraiment pour les gens, du phénomène que c’était. Tout ça m’a quand même un peu choquée. "

Je sais très bien que papa n’aurait jamais aimé qu’on l’oublie, bien au contraire…  Donc là, il doit être super ravi ! C’est bien qu’on continue de parler de lui et qu’on ne l’oublie pas.

Ce qui est dingue, et ça peut surprendre, ébahir ou même en dégoûter certains, c’est que dix ans plus tard, l’aura de votre papa est encore plus grande !

" C’est vraiment incroyable mais moi je trouve super qu’on ne l’oublie pas. Et j’espère que ça continuera encore comme ça longtemps parce que ça me fait du bien qu’on parle de. Je sais très bien que papa n’aurait jamais aimé qu’on l’oublie, bien au contraire…  Donc là, il doit être super ravi ! C’est donc bien qu’on continue de parler de lui et qu’on ne l’oublie pas. "

Vous êtes devenue une personne publique et on vous interpelle souvent sur les courses cyclistes ou même dans la rue. Comment réagissez-vous quand on vous parle de votre père ? Ça vous fatigue ou ça vous fait plaisir ?
" A chaque fois, ça me fait plaisir. Vraiment. Que ce soit sur une course ou ailleurs. J’aime quand on me parle de mon papa, quand on me dit que j’ai la même allure que lui, ce que j’entends souvent ! Ou bien alors quand on me raconte des petites anecdotes. Parfois, des personnes ont justement un petit peu peur de me parler de lui en pensant que ça va m’attrister. Au contraire, j’ai envie que les gens me racontent tout ce qu’ils savent. C’est souvent des choses différentes. Je veux tout savoir de lui. J’apprends encore de nouvelles choses régulièrement sur mon père. Et moi, sa fille, je ne peux qu’aimer ça. "

C’était une star. Il faisait tout ce qu’il voulait sur son vélo, c’était incroyable. Alors, je comprends son comportement. Je pense qu’à un moment, dans la tête, ça n’allait plus très bien… J’ai le même caractère que lui mais je pense être moins influençable. Je ne commettrai pas les mêmes erreurs.

Mais on ne dit pas que du positif sur votre papa. Vous avez évidemment appris des choses négatives sur son passé. N’est-ce pas trop difficile à entendre ?

" Non ! Moi, je n’ai jamais trouvé ça difficile. Pour mamie (NDLR : Chantal Vandenbroucke, la maman de Frank), c’est différent parce qu’elle est beaucoup plus sensible. Mais moi, j’ai toujours bien vécu ça. En fait, je comprends tout ce qu’il a vécu. Maintenant, je suis moi aussi dans le milieu du vélo. Je constate qu’il y a beaucoup de pression. Il avait un fort tempérament et un fort caractère. C’était une star. Il faisait tout ce qu’il voulait sur son vélo, c’était incroyable. Alors, je comprends son comportement. Je pense qu’à un moment, dans la tête, ça n’allait plus très bien… Et puis, il a eu des mauvaises fréquentations. Franchement, moi je comprends. J’ai le même caractère que lui mais je pense être moins influençable. Je ne commettrai pas les mêmes erreurs. "

Depuis lors, on a connu plein d’autres grands champions en Belgique comme Tom Boonen, Philippe Gilbert, Peter Van Petegem notamment. Même si Boonen a énormément de charisme, aucun coureur n’a atteint celui de Frank Vandenbroucke !

" C’est incroyable ! Franchement, Tom Boonen a un plus grand palmarès, il a couru beaucoup plus longtemps… Mais mon papa avait ce caractère que personne d’autre n’a jamais eu. C’est ça qui l’a rendu plus incroyable, comme un extraterrestre si vous me permettez la comparaison. Mais moi, je retiens aussi sa sensibilité. Par exemple, quand il m’appelait je devais toujours lui dire que je l’aimais, il me posait la question et je devais le rassurer. Ça veut dire beaucoup de choses. "

Que ce soit aux yeux du grand public ou de sa famille, Frank était quelqu’un qui devait… être aimé. C’était son destin…

" Oui, vraiment. S’il ne se sentait pas aimé, il n’était pas bien dans sa peau. On l’a bien vu quand il a connu des périodes plus problématiques avec les médias, etc. Il se sentait un peu délaissé… "

 

 

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