Alessandra De Stefano (RAI) : "Sagan est un personnage de Picasso, cubiste, avec plusieurs angles"

Peter Sagan est l’une des attractions du Tour de Californie qui se déroule toute cette semaine aux Etats-Unis. Il a d'ailleurs gagné la 3ème étape mercredi matin. Le fantasque double champion du Monde en titre est le coureur le plus atypique de sa génération. Admirateur de feu Kurt Cobain, le chanteur du groupe de rock alternatif Nirvana, Sagan est un peu… la rock star du peloton pro, champion des acrobaties, roi des facéties, adepte du buzz (souvenez-vous de cette chouette imitation du duo John Travolta-Olivia Newton John réalisée avec sa femme Katarina), au look "évolutif". Début d’année, on avait parfois l’impression de voir… Jésus-Christ pédalait !

Le leader de Bora-Hansgrohe attire autant qu'il repousse. Malgré le vent de fraîcheur qu'il a amené sur la discipline, il commence petit-à-petit à en agacer certains sur la planète vélo. Lors du récent printemps des classiques, il avait par exemple pris l’habitude de mastiquer des bonbons lors des interviews. Un comportement décalé… qui donnait l’image d’un garçon manquant de savoir-vivre. Idem quand il répond volontairement à côté de la plaque aux questions des journalistes.

Aussi grand soit le champion, aussi grand soit son talent, aussi beau soit son palmarès, le Slovaque n’en fait-il pas un peu trop ?

Samuël Grulois a décrypté ce sentiment d’"agacement" avec Alessandra De Stefano, journaliste vedette de la RAI, la télévision italienne. Elle connaît très bien Peter Sagan. Et elle en parle avec des mots bien choisis! Une interview qui vaut le détour.

Alessandra, Peter Sagan est-il en train de lasser ?
"C’est la projection de ce qu’on attend de Sagan qui fait que Sagan devient énervant. Il a toujours l’air cool parce qu’il a cette capacité de ne pas perdre le contact avec la réalité du monde… Pour lui, ce ne sont que des courses de vélo, rien d’autre !"

Franchement, vous trouvez que Sagan est en contact avec la réalité ?
"Oui oui ! Il est en contact avec la réalité. Pour lui, le plus important, ce sont les valeurs de la vie. Il est comme il est, il ne cherche pas à être quelqu’un d’autre. C’est un cœur libre. C’est un vrai gentil. On peut pas être ami avec Tom Boonen si on n’est pas gentil ! Il est différent, c’est vrai. Mais comme il le dit souvent en citant Kurt Cobain: " Tout le monde rit de moi parce que je ne suis pas comme les autres mais moi je ris d’eux parce qu’ils sont tous les mêmes ! " Il cherche sa voie pour être différent. Et puis, il a des périodes, comme les peintres. Picasso a eu une période rose, une période bleue… Sagan aussi a des périodes changeantes. Et il changera encore !"

Est-ce qu’il… calcule ou bien est-il sincèrement " nature " ?
"Je pense que tout le monde calcule un peu, non ? Nous essayons tous de séduire les autres. Il y a quelques années, Sagan avait les cheveux courts, il était un peu plus fort physiquement et aimait imiter Hulk quand il gagnait. Il cherche son look, il cherche à provoquer, il cherche à se différencier. Il ne veut pas être asservi au vélo mais il veut se servir du vélo comme un métier. Il refuse d’être esclave d’une défaite ! Il ne faut pas oublier que les coureurs sont des êtres humains, des garçons qui ont quitté leur famille à 17 ans pour se former. La pression qu’ils subissent est très difficile à gérer. Je ne veux pas faire du sentimentalisme mais il ne faut pas oublier le côté humain de ces personnes."

Est-ce qu’au sein de son équipe Bora-Hansgrohe, quelqu’un ne devrait pas le cadrer en lui expliquant ce qui est bon et moins bon pour son image ?
"Il y a le personnage et la gestion de l’image du personnage, deux choses différentes. Quand on a son caractère, ce n’est pas simple…"

Mais écoute-t-il quand on lui donne des conseils ?
"Cela dépend de la personne qui lui donne les conseils ! C’est un peu comme avec un jeune enfant. Si vous criez sur lui après qu’il a fait une bêtise, ça ne servira à rien. Il faut lui parler doucement au moment-même où il fait sa bêtise."

Et donc, avec Sagan, il faut parler calmement comme on le fait avec un enfant ?
"Nous sommes tous des enfants ! Mais avec Sagan, il faut en effet avoir la bonne méthode. Il faut se mettre… à son niveau. Et alors, il y a moyen de lui faire comprendre des choses, par exemple le fait qu’il a mal répondu aux questions des journalistes. Il ne cherche pas sa voie ni un quelconque apaisement dans le cyclisme. Quand vous lui parlez, il aime répéter combien sa famille compte pour lui, combien la santé est importante… les vraies valeurs. Le vélo n’est qu’un sport. Que Sagan nous plaise ou non, il ne faut juger que les gestes. Et il nous a déjà offert beaucoup de gestes athlétiques !"

On a le sentiment que Sagan ne courra pas jusque 40 ans et qu’il pourrait, du jour au lendemain, tout laisser tomber…
"Il aime la vie ! Certains champions planifient leur carrière. Pas lui. S’il décide dans six mois d’aller vivre en Inde, il se tirera avec son vélo et ça ne lui posera aucun problème. Il assume ce qu’il fait. Il ne veut pas être sympa. Il veut s’amuser et amuser les gens. Pour lui, le cyclisme est un spectacle."

C’est un peu la ‘commedia dell’arte’ façon Sagan ?
"Je le placerai plutôt… dans la peinture ! Pas Dali, non, non… Moi je le vois comme un personnage de Picasso, un personnage cubiste parce qu’il n’est jamais là où on le cherche mais a plusieurs angles."

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