A la découverte d'un "Temple" du cyclisme : la Trouée d'Arenberg

"Pour moi, c’est un rodéo. Dès que vous entrez ici. Vous ne sentez plus votre corps. Ça vibre de partout. Pour un coureur cycliste, c’est juste rester sur son vélo. Ça tremble tellement qu’il ne sait pas où il va finir".

Les mots claquent comme les boyaux des roues qui heurtent les pavés. Jacques Stablinski est intarissable quand il s’agit d’évoquer la Trouée d’Arenberg. Ou plutôt la tranchée. C’est le terme qu’il préfère utiliser pour définir cet endroit mythique découvert par son père. Jean Stablinski est l’homme qui a présenté les fameux pavés de la Trouée aux organisateurs de Paris-Roubaix.

"En 1967, il ne restait que 22km de pavés sur la course" explique Jacques Stablinski. "Les organisateurs de Paris-Roubaix ont dit… ‘C’est mort !’ Ils ont alors demandé le concours de papa pour rajouter d’autres pavés".

En 1967, il ne restait que 22km de pavés sur Paris-Roubaix

Jean Stablinski, champion du monde en 1962 part à la chasse aux pavés dans son Nord. Avec son ami, Edouard Delberghe, le coureur français retombe sur ce long chemin pavé qui traverse la forêt de Raismes-Saint-Amand-Wallers. Un endroit qu’il connait particulièrement bien puisqu’il a grandi à Bellaing, à deux pas de la fosse de Wallers-Arenberg.

"Papa a vécu ici dans les corons, les maisons des mineurs" raconte le fils de Jean Stablinski. "Il a travaillé aussi à l’âge de 18 ans à la mine. Il aimait rappeler qu’il était le seul coureur cycliste à être passé en dessous et au-dessus de la Tranchée de Wallers-Arenberg. Il avait cette sentence qu’il racontait à la famille… il préférait être en haut du Galibier que galibot au fond de la mine".

En haut du Galibier plutôt que galibot au fond de la mine 

Stablinski, "gueule noire", Stablinski, coureur. Le Français qui est en fin de carrière présente sa trouvaille à Jacques Goddet. L’organisateur de la course exprime certaines réticences vu l’état des pavés, mais il se laisse convaincre par le "Stab". Paris-Roubaix passe donc pour la première fois par la Trouée d’Arenberg en 1968. "Le souvenir que j’ai de ce Paris-Roubaix… c’est Roger Pingeon" se souvient Jacques Stablinski, 12 ans à l’époque. "C’est un vainqueur du Tour de France qui est entré en premier dans cette fameuse Tranchée de Wallers-Arenberg. A l’arrivée, c’est Eddy Merckx qui gagne avec son beau maillot de champion du monde. Et je me souviens que papa a terminé 24ème sur 44 coureurs à l’arrivée".

A 35 ans, Jean Stablinski boucle son 9ème Paris-Roubaix. C’est le dernier de sa carrière. Le seul qu’il a roulé avec la Trouée d’Arenberg sur le tracé. "Je ne sais pas si je suis le seul, mais dans les 30 derniers km, je n’ai rien vu… " déclare-t-il à l’époque après son arrivée au vélodrome de Roubaix. "Pour moi, c’est le plus dur et d’après les coureurs… ils sont de mon avis".

Dans les 30 derniers km, je n'ai rien vu...

Et certains coureurs lui en ont voulu d’avoir déniché ce redoutable secteur pavé. "Je pense que dans les douches, ça n’a pas dû être simple après la course" sourit Cathy Stablinski, la fille du champion français. "Il s’est fait traiter de tous les noms. Certains ont dit qu’il était fou d’avoir emmené le peloton dans cet enfer..."

2400 mètres, 275.000 pavés

Décriée, controversée, la Trouée d’Arenberg a souvent été critiquée. Elle fait peur et elle fascine. Des pages de l’histoire du cyclisme se sont écrites sur ces pavés uniques. Des pavés d’un autre temps.

"Pour moi, ils sont très beaux. Ils sont bien faits" plaisante Jacques Stablinski. "Ils datent de l’époque de Napoléon 1er. Les pavés sont très aiguisés, très déformés. Mal alignés. On peut placer 4 doigts entre chaque pavé. C’est un endroit de la course où on peut faire la différence. Un endroit où il faut faire attention de ne pas perdre Paris-Roubaix".

On ne gagne pas dans la Trouée, mais on peut perdre la course sur ces pavés. C’est un danger pour l’homme et la machine. Depuis 1968, les coureurs ont emprunté 42 fois la Trouée d’Arenberg. (NDLR: Absente du parcours en 2005 et entre 1974 et 1982). 42 passages marqués par des chutes, de la casse et des blessures. "ça fait partie de l’histoire de Paris-Roubaix" explique Cathy Stablinski "Il y a eu des chutes terribles qu’on n’oublie pas. Mais connaissant papa, je sais qu’il dirait que c’est la course… ".

Le genou de Museeuw, le fémur de Gaumont

Jacques Stablinski connait bien les risques du métier. Ancien coureur, le fils du "Stab" a terminé 3ème de Paris-Roubaix espoir en 1976. Il a même roulé 2 ans chez les pros. "Il y a eu des chutes spectaculaires et parfois dramatiques" se rappelle Jacques Stablinski. "Comme celle de Johan Museeuw en 1998 (NDLR: Le coureur belge s’est brisé la rotule et a même failli être amputé à cause d’une infection). Ou celle de Philippe Gaumont en 2001 (NDLR: Le Français s’est cassé le fémur en chutant dans la Trouée). Et ensuite, Museeuw a regagné 2 Paris-Roubaix après… C’est tout simplement légendaire".

En un demi-siècle, la Trouée d’Arenberg est devenue un mythe du sport cycliste. Un passage incontournable. A tel point que pour Jacques Stablinski, Paris-Roubaix sans la Trouée d’Arenberg, c’est tout simplement impensable. "Je n’envisage pas Paris-Roubaix sans sa Tranchée" poursuit le fils de l’ancien champion du monde. "Sans la Trouée, ça perd de sa valeur, ça perd de sa légende, ça perd tout ! Paris-Roubaix se doit de passer dans la Tranchée de Wallers-Arenberg".

Paris-Roubaix sans la Tranchée de Wallers-Arenberg? Impensable!

Il y a la course, le mythe et le lien affectif aussi. Pour les Stablinski, la Trouée fait presque partie de la famille. Jacques et Cathy sont très attachés à ses pavés. C'est devenu un lieu de rassemblement pour les passionnés de cyclisme chaque année. "Ce qui me marque à chaque fois, c’est l’attente… et cette arrivée fracassante du peloton" conclut Cathy Stablinski. "Le bruit des roues sur le pavé. Les coureurs qu’on entend crier. ça frotte un peu. La foule tape sur les barrières. Il y a ce bruit… et puis, ce sifflement quand les coureurs passent à une vitesse extraordinaire. Chaque année, c’est magique ! Et désormais, le nom de papa sera toujours lié à ces pavés de la Trouée. La stèle à l’entrée de la Trouée rappelle effectivement qu’on ne l’oubliera pas".

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