Rétro : quand Fred "Rocket" Deburghgraeve déchira la nuit noire d'Atlanta

Piscine olympique d’Atlanta, écrin phosphorescent de lumière émergent dans la nuit noire, fatras de tubulaires entassées dans ce quartier désert de la capitale géorgienne.

Nous sommes le 20 juillet 1996, mais en Belgique, décalage horaire oblige, c’est déjà Fête Nationale. Le futur Roi Philippe, alors simple Prince maladroit promis à la Couronne, piétine des pieds en tribune officielle quand Frederik Deburghgraeve se présente au couloir 4, serti de son record du monde établi 10 heures plus tôt, en séries. 1 minute, zéro seconde, soixante centièmes : 35/100e de mieux que le propriétaire précédent, le solide Hongrois Karoly Güttler. " C’est mon style, rush and go " expliquait le futur médaillé d’or : " Partir comme un bolide et ne plus lâcher, assommer mes adversaires, montrer qui est le patron. "

Les couques au beurre…

Ce jour est l’aboutissement programmé d’un long chemin de croix tracé entre les carrelages de la piscine de Roulers. Son coach historique Ronald Gaastra, le même qui mènera 20 ans plus tard Pieter Timmers à l’argent dans l’épreuve-phare de crawl à Rio, passe le voir deux fois par semaine. Mais au quotidien c’est son père, maître-nageur à la piscine locale, qui surveille ses longueurs. 6 heures par jour dès 5 h du matin avant le passage des écoles, 140 km par semaine, suivies de 2 heures quotidienne de musculation, c’est le menu de celui qu’on appelle déjà Fred Rocket.


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Après chaque séance, je dévorais dix couques au beurre : 7.000 calories à compenser quand même " raconte le citoyen de Poelkapelle, élu en 2013 3e plus grande personnalité roularienne de l’Histoire. Un jour, pour une opération-promo d’une chaîne de fast-food, il engloutira même 10 hamburgers à la chaîne... Pas de prise de poids : les longueurs de forçat faisaient tout fondre instantanément.

Des années d’entraînement, encore et encore : sorte de montée en puissance parsemée de titres européens et d’un record du monde en petit bassin, lors d’un gala monté spécialement pour lui à Bastogne le 17 février 1995. Ce soir-là, celui qui avait perdu son statut de sportif de haut niveau suite à son échec aux JO de Barcelone (" J’ai glissé sur mon plot au départ, je n’ai jamais eu autant honte de ma vie " lâche-t-il en pleurs) va remporter… une voiture. Pour une médaille d’or à Atlanta, ce sera un million de francs belges… avant passage du fisc. " Le Premier de l’époque Jean-Luc Dehaene avait promis aux médaillés des Jeux qu’on ne serait pas taxés… mais quelques années plus tard, Yves Leterme ne m’a pas raté. "

Le Jour J

Il est donc 3 heures du matin, à Roulers et dans le reste de la Belgique, ce 21 juillet, quand Fredje bondit de son plot. Départ parfait cette fois, la fusée est sur orbite : " Je ne l’avais jamais vu aussi stressé " confessera ensuite Ronald Gaastra qui, quelques années plus tôt, lors de leur première rencontre à un stage de la Ligue Flamande, avait surnommé Fred " le touriste ". Tant l’intéressé s’entraînait à la légère à l’époque…

Deburghgraeve vire en tête à mi-course, mais il est déjà dans le rouge : l’acide lactique sature ses muscles, son corps faiblit, c’est la tête qui fera le reste. 12 centièmes de seconde à l’arrivée, deux clignements d’œil : le Belge devance de justesse le chouchou local Jeremy Linn, revenu en trombe dans les 20 derniers mètres, et offre au pays son premier or absolu en natation – exploit toujours inégalé.

1 minute, zéro seconde, 65 centièmes, pas de record du monde cette fois, seule importait la médaille. Quoique : " C’était très mauvais techniquement, j’ai dévié de ma ligne, je pouvais nager deux dixièmes plus vite " osera le perfectionniste : " J’ai mal géré, cinq mètres de plus et c’était cuit pour la médaille… " Mais qu’importe : son crâne rasé, ses anneaux olympiques tatoués sur le biceps sont à jamais dans la légende.

Lâcher la bride

De retour de Géorgie, Fredje va en vomir : toutes ces années d’entraînements, il est dégoûté de nager. Fini les carrelages, place au repos, au plaisir de vivre. Mais après 6 mois sabbatiques, il se laisse convaincre et reviendra triomphalement : en 1998 à Perth en Australie, l’autre nation majeure mondiale de la natation, il est champion du monde. Le palmarès est complet, la boucle est bouclée, Deburghgraeve raccroche son slip au crochet.

J’ai toujours tout fait à fond : la natation pendant 20 ans, aujourd’hui je vais vivre à fond, manger à fond, boire à fond " sourit celui qui va atteindre 103 kg sur la balance, 29 kg de plus que son poids de forme d’Atlanta (6% de graisse). Il va retrouver le plaisir de la pêche à la ligne, celui de la moto, celui de la bière. Celui de la musique moins : à 20 ans, il était bassiste d’un groupe de rock metal monté avec des potes… qui fit même une première partie à l’Ancienne Belgique.

Aujourd’hui, ses épaules, ses poignets, ses chevilles lui font mal : " J’ai tourné mes épaules 4.000 fois par entraînement et pendant 20 ans, faites le compte… " Mais détecté asthmatique à 6 ans, venu à la natation sur recommandation du médecin de famille, l’ogre de Roulers a creusé son sillon.

Le Prince Philippe est devenu Roi. Après Atlanta, Fred Rocket a dû, lui, bosser : il a vendu des chaussures, du matériel de fitness, des imprimantes. Mais il reste nageur pour la Postérité.

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