Judo francophone : simple rififi ou vrai coup d'état ?

Dans l’exercice de notre (beau) métier de journaliste, nous sommes souvent amenés à traiter des dossiers limpides. Tellement limpides que nous avons parfois ce sentiment un peu frustrant de ne faire que de la "communication". Et puis, il nous arrive d’enquêter sur des dossiers beaucoup plus opaques. En plongeant dans les arcanes de la Fédération Francophone Belge de Judo (FFBJ), nous avons cette désagréable impression de nager en eaux troubles. Mais il est aussi (et heureusement) de notre responsabilité de mettre les mains dans le cambouis ou dans le panier de crabes quand cela s’avère nécessaire. En faisant attention évidemment de ne pas être instrumentalisés ou de servir d’intermédiaires à de possibles règlements de compte. Ce rappel est important avant de lire la suite.

Il y a deux semaines, nous vous proposions l'interview du directeur sportif de le FFBJ, l'ancien vice-champion du Monde Cédric Taymans. Une interview dans laquelle nous évoquions avec lui le plan de déconfinement du judo francophone mais aussi la toute récente démission du directeur technique Bernard Tambour. Une démission liée justement, du moins partiellement, à ce plan de déconfinement et aux différentes actions mises en place (ou pas) à destination des affiliés pendant cette longue période de fermeture des dojos wallons et bruxellois. Notre responsabilité (déjà évoquée plus haut) et notre déontologie nous obligent (et on y tient) à donner la parole aux deux parties. Alors, même si ce qui se passe pour le moment au sein de cette fédération nous fait un peu penser à une (grosse) chamaillerie de cour de récréation, même si le spectacle proposé aux quelques 10 000 membres n’est pas très reluisant, voici, après celle de Taymans, l’interview de Tambour.

Avec le soutien de plusieurs clubs, le Tournaisien veut semble-t-il faire souffler un vent de révolution sur la Fédération Francophone de Judo et sur ses dirigeants, le président Michel Bertrand et le secrétaire général Jean Grétry notamment. Alors, gros putsch en vue ou petit rififi ? Voici l’interview de Bernard Tambour.

Monsieur Tambour, votre démission en a surpris plus d’un !

"Beaucoup de gens ont sans doute du mal à comprendre cette réaction, dont j’assume d’ailleurs les conséquences. Dès le départ de la pandémie de coronavirus, l’entraîneur néerlandais de la Fédération Flamande (NDLR : VJF, Vlaamse JudoFederatie) Mark Van der Ham a décidé de faire des entraînements en visioconférence. Après quelques semaines, on recensait déjà 25 000 vues ! Un réel engouement ! Voyant ça, j’ai décidé, avec mes petits moyens, de contacter notre président Michel Bertrand et le directeur sportif Cédric Taymans en leur proposant de mettre la même chose en œuvre. Ma demande a été repoussée à plusieurs reprises. J’en ai les preuves, je ne raconte pas n’importe quoi, et je les montrerai le jour où ce sera nécessaire. Dans une fédération, il n’y a pas que les élites. Je reconnais que la direction sportive a fait un excellent travail avec sa quarantaine d’élites, c’est fabuleux, bravo à elle, je la félicite. Mais à côté de cela, notre Fédé compte aussi 10 000 autres licenciés, les tout jeunes, les plus âgés. Ces gens-là avaient le droit aussi d’être aidés via différentes actions. Prendre une licence annuelle à la FFBJ coûte 44 euros. Un enfant de six ans paie le même prix qu’une élite ! Je ne vois donc pas pourquoi on devait laisser les enfants à l’abandon…"

Ce que vous espériez, et c’est ce qui se met en route maintenant, c’était de voir des élites donner des entraînements par visioconférence pour tous les clubs de la base, c’est ça ?

"Oui ! Je l’avais demandé dès le départ de l’épidémie. Je voyais bien dans ce rôle Damien Bomboir et Nica Antonis, deux entraîneurs de jeunes, professionnels, salariés de la Fédération. J’avais demandé à Cédric Taymans d’autoriser ces deux personnes talentueuses à donner ces entraînements, deux personnes qui ont certainement un message à transmettre à tous ces jeunes. Et ça a été refusé."

Le fait que certaines choses se mettent en place depuis votre départ vous procure-t-il une certaine fierté ? Ou bien cela vous donne-t-il plutôt l’impression qu’on a visé " votre personne " ?

"Je ne suis pas convaincu qu’on me visait moi personnellement… Les choses se mettent en place et c’est génial. Quelque part, ça me fait plaisir oui. Et je me dis au moins que ma démission aura servi à quelque chose…"

Votre démission a provoqué des réactions. Et vous avez reçu différentes marques de soutien d’un peu partout.

"Effectivement. Je n’avais pas spécialement envie d’en parler mais c’est vrai que j’ai reçu de nombreux appels téléphoniques, d’innombrables messages sur Messenger… c’est assez réconfortant. J’ai envie de continuer à travailler pour le judo en général. Et je le ferai jusqu’à la fin de mes jours, point à la ligne. Je n’ai pas d’autre ambition que celle-là. Cela me tient trop à cœur."

Soyons clairs : pour moi, la restructuration de la Fédération Francophone est indispensable ! Après avoir réalisé un travail pendant un certain nombre d’années, il faut pouvoir passer le relais pour avoir un nouveau souffle. L’Assemblée générale est souveraine… et prochainement, il y aura une Assemblée générale. Les gens qui ont envie du changement doivent se manifester.

Les gens qui vous soutiennent ont-ils, comme vous, le sentiment qu’il y a un malaise à la FFBJ ? Dis autrement, y a-t-il un vrai malaise entre le sommet de la pyramide et la base ?

"Soyons clairs : pour moi, la restructuration de la Fédération est indispensable ! Après avoir réalisé un travail pendant un certain nombre d’années, il faut pouvoir passer le relais pour avoir un nouveau souffle, de nouvelles personnes, avec des ambitions, avec des projets. Tout cela doit être, à mon sens, revu fondamentalement au sein de la Fédé. Les clubs sont là pour former des jeunes qui seront ensuite pris en charge par la Fédération. Les moyens sont aujourd’hui totalement différents qu’il y a vingt ans et il faut en tenir compte."

Pour bien vous comprendre : avez-vous l’impression qu’avec le temps, parce que le temps use un peu le pouvoir, que la Fédération s’est endormie sur ses lauriers ?

"Oui, je vais dire oui ! L’Assemblée générale est souveraine… et prochainement, il y aura une Assemblée générale (NDLR : Elle est prévue en juin mais la crise sanitaire actuelle pourrait provoquer son report). Les gens qui ont envie du changement doivent se manifester. Demain est un autre jour et on verra un peu comment la situation va évoluer. Je suis confiant. Et si ce n’est pas par le biais de la Fédération, il y a d’autres façons de pouvoir intervenir en essayant d’être toujours constructif vis-à-vis de notre discipline, qui a toujours été porteuse de résultats. Regardez les grandes choses réalisées par le judo belge dans l’histoire des Jeux Olympiques… et on a encore des choses à prouver, on en est capable, mais peut-être d’une autre façon."

J’emploie des guillemets évidemment mais "un vent de révolution pourrait-il bientôt souffler sur la FFBJ" ?

"Révolution… euh… pourquoi pas ? Si à un moment donné, ça devient trop compliqué, je répète que les gens ont les cartes en main et que chacun pourra décider de son avenir (NDLR : Lors de l’Assemblée générale donc). C’est à partir de là qu’on se rendra peut-être compte que l’on peut encore faire mieux qu’aujourd’hui."

Dans la foulée de votre démission, on a pu lire sur les réseaux sociaux des messages, entre l’humour et le sérieux, postés par des personnes souhaitant que vous deveniez président de la Fédération ! Qu’en pensez-vous ?

"Écoutez, on ne peut jamais deviner l’avenir. Ce que je sais, c’est que j’adorais ma place de directeur technique. Mais je ne sais pas de quoi sera fait demain."

Si un jour le poste de président de la Fédération devait se présenter à moi, je dirais… pourquoi pas ?

Si on vous proposait le mandat, et précisons bien que ce n’est pas le cas pour le moment, seriez-vous prêt à l’accepter, à 68 ans ?

"Pour ce faire, il faut être entouré de gens efficaces, intelligents, ambitieux. Si un jour cela devait se présenter, je vais dire… pourquoi pas ? Dans nos vies, on a tous eu une chance, à un moment, de passer un cap supérieur. Il faut la saisir. Une de mes premières actions serait certainement de rassembler au maximum toutes ces personnes, pleines de capacités, qui se sont retrouvées seules dans leur coin."

Dans l’histoire du judo belge, on a vu un paquet de judokas francophones talentueux rejoindre l’aile néerlandophone (NDLR : Toma Nikiforov, Joachim Bottieau, etc.). Soyons honnêtes, il y en a eu aussi dans l’autre sens (NDLR : Récemment, Jorre et Jente Verstraeten ainsi que Kenneth Van Gansbeke). Est-ce le signe d’un malaise ?

"Je crois que Cédric Taymans est un bon directeur sportif mais je crois aussi qu’il a besoin d’être guidé. Il devrait être davantage plus conscient des capacités qu’il a autour de lui pour, justement, ne plus tomber dans certains travers qui nous ont fait perdre de grosses pointures. Quand j’ai vu partir Nikiforov, excusez-moi mais… c’est quelque chose qui a fait mal au cœur de tous les Francophones. Même si le garçon, avec toute sa simplicité, a directement rappelé qu’il réaliserait des résultats pour la Belgique entière, c’était un fer de lance et on a vraiment perdu quelqu’un de super efficace. Je suis peut-être ici en train de rêver mais je pense que si Cédric avait été conseillé différemment, nous aurions pu garder Toma chez nous."

Je vais finir cette interview en jouant à l’avocat du diable : c’était votre troisième passage à la FFBJ dans un poste plus ou moins similaire et, comme lors des deux premières expériences, ça s’est terminé par une démission. Est-ce lié à l’ambiance au sein de la Fédération et à la manière avec laquelle elle est gérée ? Ou bien, est-ce lié… au caractère de Bernard Tambour ?

"Les deux ! Je suis un bagarreur. J’aime aller au bout des choses. Mais à chaque fois, il y a une bonne explication."