Exclusif: le judo francophone a perdu… 40% de ses affiliés à cause du Covid !

" Oui, il faut éteindre l’incendie ! " La jeune présidente de la Fédération Francophone Belge de Judo (F.F.B.J.), Allison Hollevoet, ne se cache pas et ne s’en cache pas, il y a le feu au lac. 11480 licenciés fin 2019. 6940 fin 2020. En tout juste une année, marquée par la pandémie de coronavirus, la ‘fédé’ du sud du pays a perdu plus de 4500 membres, soit une baisse de 40% de ses effectifs (les chiffres sont plus ou moins similaires au sein de Judo Vlaanderen, la fédération néerlandophone). C'est tout simplement énorme ! 

Le judo est un sport de contact, qui se pratique à l'intérieur. Depuis le 23 octobre dernier, seuls les enfants de moins de douze ans peuvent s'entraîner. Les adultes, eux, sont à l'arrêt depuis le premier confinement, au printemps. De nombreux judokas n'ont logiquement pas renouvelé leur affiliation. Et rien ne dit qu'ils reviendront vers le judo à l'avenir. 

Allison Hollevoet a été élue, sans faire l’unanimité, loin de là, le 26 juin dernier. Depuis sept mois, et même s’il y a d’autres chats à fouetter dans un judo francophone dont les instances sont en crise depuis quelques temps déjà, son travail, avec le reste du Conseil d’administration et les responsables des différentes commissions de la F.F.B.J., est principalement (et inévitablement) consacré à la gestion de l’épidémie sur les tatamis wallons et bruxellois. Cet effondrement des licences l’inquiète, évidemment. Mais elle n’est pas pessimiste pour autant. Entretien.

Madame Hollevoet, soyons clairs, le judo vit des moments difficiles…

" C’est une situation qui n’est pas du tout facile à gérer pour la dirigeante de fédération que je suis. On se rend compte que nos clubs sont en souffrance. On veut vraiment tout faire pour les aider en cette période très compliquée. "

Le judo est sans doute le sport de contact par excellence. Vous ne pouvez rien y faire…

" Non, malheureusement ! Notre champ d’action est très limité et ce sont des moments vraiment difficiles à vivre. "

Ne nous voilons pas la face ! Nous avons des pertes de licences, oui ! Une fois ce fichu Covid parti, on va devoir mettre en place un plan de relance.

Les chiffres sont-ils vraiment alarmants ?

" Vraiment alarmants ? Ne nous voilons pas la face ! On doit se rendre à l’évidence. Nous avons des pertes de licences, oui ! Une fois ce fichu Covid parti, on va devoir mettre en place un plan pour aider les clubs en relançant, par exemple, une campagne de promotion du judo. On devra redonner envie aux jeunes de revenir dans les dojos! "

On estime la perte de vos effectifs à… 40% en un an. C’est énorme ! Les chiffres s’effondrent. Moins de 7000 licenciés en Fédération Wallonie-Bruxelles, c’est peu pour un sport comme le judo…

" C’est vraiment très peu, surtout quand on prend le temps de regarder dans le rétroviseur. Il faut se rappeler que le judo a toujours été chez nous une discipline pourvoyeuse de médailles lors des Jeux olympiques, des Championnats d’Europe et du Monde. On a une longue liste de grands champions qui ont marqué l’histoire du sport belge. Je suis convaincue que nous en aurons d’autres. Et nous devons pouvoir les montrer ! Le J.O. 2021 approchent. Nous avons de grands espoirs de médailles aux niveaux francophone (NDRL : Charline Van Snick, Jorre Verstraeten, etc.) et néerlandophone (NDLR : Matthias Casse, Toma Nikiforov, etc.). Si certains de nos champions décrochent une médaille à Tokyo, ils feront souffler un vent positif sur nos tatamis et feront revenir, on l’espère, celles et ceux qui s’en seraient éloignés. Nous sommes à 100 000% derrière nos élites, les porte-drapeaux de notre beau sport. "

Il n’empêche qu’il faudra, à un moment donné, stopper l’hémorragie !

" Oui, c’est clair. Il faut éteindre cet incendie ! Quand pourrons-nous le faire ? Personne ne détient la réponse. Mais notre sport est un sport plein de valeurs. Je suis certaine qu’une fois ce virus mis de côté, les parents des plus jeunes judokas auront moins d’appréhension pour lancer leurs enfants dans le judo, un sport qui a toujours été magnifique pour les gamins avec une grande palette d’exercices, de jeux, d’apprentissages. Je veux donc croire que les judokas reviendront. Je ne vois pas comment cela pourrait en être autrement. "

C’est le serpent qui se mord la queue : s’il y a moins d’affiliés, il y a statistiquement moins de possibilités de détecter les champions de demain.

" Vous avez raison mais il faut aussi, selon les circonstances et les époques, pouvoir privilégier la qualité à la quantité. Et croyez-moi, au sein de notre Fédération Francophone Belge de Judo, nous avons de la qualité ! "

Plusieurs parents nous ont dit franchement que leurs enfants adoraient le judo mais qu’ils préféraient éviter pour le moment, vu le contexte sanitaire et puisque c’est un sport de contact…

Avez-vous ressenti, au niveau des parents, de réelles inquiétudes liées au coronavirus ? Certains vont-ils dit qu’ils retiraient leurs enfants par peur du Covid-19 ?

" Oui. Plusieurs parents, notamment dans le club dont je m’occupe à Tournai, nous ont dit franchement que leurs enfants aimaient, adoraient le judo mais qu’ils préféraient éviter pour le moment, vu le contexte sanitaire et puisque c’est un sport de contact. Quand on voit tous les chiffres de l’épidémie, nous nous devons de rester prudents. Et il faut entendre et comprendre les craintes de ces parents. "

Et puis, il y a la problématique des adultes (les plus de douze ans) qui, eux, sont totalement privés d’entraînements depuis plusieurs mois. Ils sont nombreux à avoir décroché et le risque est réel d’en perdre un paquet définitivement.

" C’est évident, encore plus chez les adultes que chez les enfants qui, je pense, reviendront beaucoup plus facilement. Mais pour cela, il va falloir créer une nouvelle dynamique au sein des catégories des séniors (NDLR : Les +21 ans) et des juniors (NDLR : Les U21) pour leur redonner l’envie de revenir. Il faudra notamment qu’on remette sur pied nos compétitions. "

Le vaccin sera-t-il la solution miracle pour le judo ? Est-il attendu avec impatience ?

" J’ai beaucoup discuté avec le médecin-référent de notre fédération. Et il me disait, à juste titre, que le vaccin ne sera pas obligatoire. Difficile donc de savoir qui l’aura fait, pas fait… Le vaccin sera donc une partie de la solution mais ce ne sera pas la solution finale je pense. "

Obliger les judokas à se faire vacciner pour monter sur un tatami ? Là, on va vraiment très loin dans la réflexion. Nous verrons avec les spécialistes mais a priori, cela me semble assez compliqué…

Vous n’avez peut-être pas la réponse mais, allons plus loin dans la réflexion : votre fédération pourrait-elle obliger chaque judoka à se faire vacciner pour obtenir sa licence ?

" Là, on va vraiment très loin dans la réflexion. De toute façon, nous ne sommes pas les seuls à décider. Nous sommes entourés d’experts et ce n’est pas moi, en tant que présidente, de dire oui ou non. Nous verrons donc avec les spécialistes mais a priori, cela me semble assez compliqué… "

La F.F.B.J a évidemment essayé de maintenir la flamme à distance avec les moyens modernes, les réseaux sociaux, Zoom ou Skype. Ces entraînements à distance ont bien fonctionné mais sur le long terme, ils sont insuffisants pour justement garder cette flamme…

" Notre fédération, dans sa globalité, a organisé des séances à distance sur différents sujets, histoire de garder nos licenciés en mouvement mais cela s’est essoufflé avec le temps. Je tire mon coup de chapeau à tous ces p’tits jeunes privés de leur sport favori mais qui continuent de s’entraîner derrière leur écran sans avoir de date pour une reprise réelle. On dit souvent que, mentalement, les judokas sont des guerriers. En les voyant s’entraîner comme ils le font à distance, derrière un ordinateur, ils nous prouvent être bel et bien des guerriers ! Il n’y a pas de secret, le travail paie toujours et je suis certain que ces judokas-là verront un jour le haut de l’iceberg. Ils mériteront nos félicitations ! "

Quel regard portez-vous sur les sports plus " chanceux ", où les contacts sont plus rares comme le vélo ou la course à pieds, et qu’on peut donc pratiquer seul ou en petit groupe ? Ressentez-vous une sorte d’envie ou de jalousie ?

" C’est sûr que quand vous êtes privés de votre sport favori et que vous voyez d’autres passionnés de sport s’entraîner, ça vous fend le cœur. Mais non, on ne peut pas être jaloux. On est heureux pour eux. Mais clairement, on aimerait nous aussi pouvoir faire du judo en extérieur et sans contact… mais ça n’est pas vraiment réalisable ! (Elle rit) "

Il faudra du temps aussi avant de pouvoir à nouveau organiser les Interclubs, si appréciés dans le milieu. Si déjà, on peut retourner s’entraîner dans les clubs, même sans contact dans un premier temps pour les adultes, ça créera une certaine émulation. On a besoin de partage sur le tatami…

En mars, il y aura un an que certains judokas sont à l’arrêt. C’est long !

" Un an, c’est long, surtout pour les adultes qui devront réhabituer leur corps. Et puis, il faudra du temps aussi avant de pouvoir à nouveau organiser les Interclubs, si appréciés dans le milieu. On ne pourra sans doute pas encore tirer de bilan positif à la fin 2021. Il faudra attendre 2022. Si déjà, on peut retourner s’entraîner dans les clubs, même sans contact dans un premier temps pour les adultes, ça créera une certaine émulation. On a besoin de partage sur le tatami, même pour une pratique en solo. Cette perspective-là devrait donner envie aux adultes de revenir. "

Vous êtes une ancienne championne de Belgique et d’ailleurs toujours pratiquante. Oseriez-vous, là, maintenant, en tant que présidente de la Fédération francophone, monter sur un tatami et faire un randori (NDLR : Un petit combat d’entraînement) avec un autre judoka ?

" Même si l’envie est énorme, il faut rester prudent. Et donc, non, aujourd’hui je ne ferais pas ce randori avec un autre judoka… "

Pour ne rien arranger, depuis votre élection à la présidence le 26 juin dernier, il faut reconnaître que c’est compliqué en interne.

" Oui c’est vrai… Et puis, ce n’est pas évident d’aller vers les gens dans cette période de confinement. Je pense néanmoins que nous avons déjà bien travaillé au sein du Conseil d’administration dans lequel les tensions sont de moins en moins importantes. On parvient désormais à bosser ensemble sur des plans pour 2021. On a proposé aux directeurs de nos différentes commissions de préparer des plans d’action avec ou sans Covid-19. On veut vraiment avancer de façon unifiée, tous ensemble et je pense que nous sommes sur la bonne voie pour y arriver. "

Vous attendiez-vous à des débuts aussi… chahutés ?

" Je suis une compétitrice, j’aime bien les défis mais là, c’était un fameux défi ! Non, je ne m’attendais pas à autant de remous (NDLR : Le passage de témoin avec l’ancien président Michel Bertrand a été plutôt tendu…). Mais il faut parfois pouvoir laisser passer la tempête et attendre que le calme revienne. La tempête est en train de s’atténuer et le calme arrive. "

Une femme à la tête d’une fédération de sport de combat, ça ne court pas les rues. C’est un sport de mâles, de mecs où l’on montre sa testostérone !

Ce qui a été fort apprécié en haut lieu, c’est de voir débarquer à la tête d’une fédération, une jeune femme, ce qui ne court pas les rues !

" Non, ça ne court pas les rues… et en plus à la tête d’une fédération de sport de combat ! C’est encore plus valorisant et le défi est encore plus beau. Les dirigeants de ADEPS, par exemple, ont apprécié et m’ont accordé toute leur confiance. Je ferai tout pour ne pas les décevoir. "

A l’époque à laquelle nous vivons, et sans entrer ici dans un combat féministe, votre élection a-t-elle quelque chose de symbolique ?

" J’ai toujours accordé beaucoup d’importance à la place de la femme dans la société et donc oui, je suis fière d’avoir été élue ! Mais même si c’est bien d’être fière, je dois bosser et prouver le bien-fondé de mon élection. Je ferai le maximum pour être bien évaluée par rapport à mes compétences et mon travail. "  

C’est une discipline qui a pris beaucoup de temps avant d’intégrer réellement les femmes. On se souvient, par exemple, de la médaille d’or… en chocolat d’Ingrid Berghmans aux Jeux Olympiques de Seoul en 1988 quand le judo féminin était encore un " sport de démonstration ". Même si du chemin a été parcouru depuis lors, le judo a longtemps vécu sur ses acquis et ses traditions…

" Oui, c’est un sport pratiqué par beaucoup d’hommes et ce n’est pas évident d’y faire sa place en tant que femme. Et c’est encore un peu plus compliqué pour une… jeune femme. Mais je pense avoir le tempérament et le caractère pour me faire respecter et pour faire avancer les mentalités. Malgré tout, je suis globalement bien accueillie. "

Avez-vous l’impression qu’il y a des réticences juste parce que vous êtes une femme ? Ou alors, ces réticences sont-elles liées à d’autres dossiers ? 

(Sourire embêté) Je ne sais pas vraiment… un peu de tout sans doute. "

Le judo est-il macho ?

" Le judo est-il macho ? Oui quand même ! C’est un sport de mâles, de mecs où l’on montre sa testostérone, etc. Donc, oui, ça reste un sport d’hommes mais les femmes prouvent qu’elles peuvent aussi aller chercher des médailles. "

Et vous, vous gérez la Fédération francophone avec… de la testostérone ?

(Fou rire) Je gère avec ma sensibilité et ma féminité, ce qui me permet de pouvoir apaiser les tensions pour regarder de l’avant. "

Je suis content de vous faire sourire mais, plus sérieusement, une Assemblée générale de la F.F.B.J. est prévue au printemps prochain. Certains aimeraient remettre votre élection sur le tapis. On doit s’attendre à des discussions agitées. Votre sensibilité apportera-t-elle de la sérénité dans les débats ?

" J’attends avec impatience cette Assemblée générale. Quand j’ai été élue présidente, j’ai directement dit que je voulais accorder une place plus importante au dialogue avec les clubs. Je me suis également engagée à être transparente à l’égard de tout ce qui se passe dans notre fédération. Il y a beaucoup de ‘on-dit’ et il est parfois compliqué de pouvoir vraiment s’expliquer. J’espère une A.G. positive pour redémarrer sur de bonnes bases. "

Vous avez hérité de la situation telle qu’elle était. Vous avez répété à plusieurs reprises dans les médias avoir découvert des cadavres dans les placards. Avez-vous fait définitivement le tri des cadavres ?

" Oui et j’espère qu’il n’y en plus parce que ça m’a donné pas mal de boulot ! On continue d’essayer de tout comprendre. Le but n’est vraiment pas de tout remuer mais de trouver les solutions et d’avancer sereinement pour le futur de notre fédération. Que ce soit sur le plan financier ou dans la relation avec les clubs, on sera transparent. "

Le plus gros symbole des dysfonctionnements du judo francophone, c’est évidemment le chantier du dojo fédéral de Louvain-la-Neuve, à l’arrêt. J’imagine que son achèvement fait partie des priorités de votre présidence. Y verra-t-on un jour des judokas s’entraîner ? 

" Nos sportifs de haut niveau mais aussi les autres affiliés de notre fédération attendent ce dojo avec impatience. Mais je ne veux pas tirer la couverture à moi. L’initiateur de ce projet, c’est monsieur Michel Bertrand, mon prédécesseur. Ensemble, on fera en sorte que ce dojo naisse enfin ! "

On sent en tout cas chez vous l’envie d’apaiser la situation !

" Oui, clairement. On doit penser à nos judokas et à notre sport avant tout. Il faut pouvoir mettre son égo de côté et avancer pour le bien de la majorité des personnes. "

Il y a cette situation tendue au sein de la F.F.B.J. Et puis, pas de bol, vous avez entamé votre présidence en pleine pandémie. Finalement, vous n’avez pas encore eu vraiment l’occasion d’être une présidente " normale " !

" Je n’ai pas encore pu être une présidente normale mais je pense que le fait de devoir travailler en coulisse et dans l’ombre m’aura permis de bien connaître certains dossiers de la ‘fédé’ sur lesquels j’ai pris le temps de me pencher. Une fois que nous reprendrons une vie sans le virus, c’est avec plaisir que j’irai à la rencontre des professeurs de clubs en ayant la maîtrise des sujets que l’on abordera. "

 

Ré-écoutez l’intégralité de cette interview d’Allison Hollevoet en cliquant sur le média en haut de l’article.

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