Au Japon, le judo féminin aux prises avec les inégalités

Au Japon, le judo féminin aux prises avec les inégalités
Au Japon, le judo féminin aux prises avec les inégalités - © KAZUHIRO NOGI - AFP

Le fondateur du judo, Jigoro Kano, était très en avance sur son temps lorsqu'il a encouragé les femmes à s'initier à cet art martial qui privilégie la technique pour vaincre la force brute.

Mais depuis, les femmes judokas japonaises sont longtemps restées en marge, ont enduré des discriminations et même subi des abus qui ont défrayé la chronique alors qu'elles faisaient la preuve d'une brillante réussite dans ce sport.

Jigoro Kano (1860-1938) avait dit à ses premiers disciples que la forme plus subtile de cet art martial pratiquée par les femmes à l'époque "serait le véritable héritage" du judo, et non sa version plus puissante pratiquée par les hommes.

Il ouvrit cette discipline aux femmes dès 1893 et, en 1926, fut officiellement créée une division féminine dans son institut Kodokan, une révolution à l'époque.

Un des principes maîtres du judo est "ju yoku go wo seisu", qu'on peut librement traduire par "la douceur maîtrise la dureté". Autrement dit, un judoka physiquement moins puissant peut utiliser la force de son adversaire contre lui.

"Un esprit très avant-gardiste", dit du fondateur révéré du judo Kaori Yamaguchi, médaillée de bronze aux Jeux olympiques de Séoul en 1988 et qui siège à présent au Comité olympique japonais.

Insultes et coups de bambou

"Le judo doit être ouvert" et contribuer à la paix dans le monde, disait aussi Jigoro Kano, qui fut le premier membre asiatique du Comité international olympique (CIO). Et c'est cette philosophie qu'il a suivie en admettant les femmes et les étrangers.

Pourtant, à sa mort, le judo féminin était considéré au Japon comme accessoire. Et les compétitions n'ont été ouvertes aux femmes qu'en 1978, explique Mme Yamaguchi à l'AFP.

Le judo masculin est devenu discipline olympique dès les Jeux de Tokyo en 1964, mais le judo féminin a fait son entrée comme sport de démonstration aux Jeux de Séoul en 1988, avant d'avoir sa place à part entière à Barcelone en 1992.

C'est avec la légendaire judoka Ryoko Tani que le judo féminin a accédé à la notoriété au Japon.

Septuple championne du monde des moins de 48 kilos, championne olympique à Sydney en 2000 puis à Athènes en 2004, elle a été qualifiée de "meilleure judoka féminine de l'histoire" par la Fédération internationale de judo après sa carrière.

Un autre coup d'éclat aux JO de Londres en 2012 devait, s'il le fallait encore, faire la preuve auprès des Japonais de la valeur du judo féminin: à la grande honte d'un pays habitué à compter sur une brassée de titres dans ce sport, une femme, Kaori Matsumoto, fut la seule à rapporter l'or du judo dans l'archipel.

Matsumoto, surnommée "la bête" tant sa combativité est visible dans toute son expression corporelle, avait ainsi "sauvé la face de toute la communauté du judo" nippon, rappelle Mme Yamaguchi.

Mais on apprit plus tard que pendant la préparation des Jeux de Londres, l'entraîneur de l'équipe féminine japonaise frappait ses athlètes à coups de sabre de bambou, leur disait qu'elles étaient "laides" et leur souhaitait de "crever"...

Paris-2024: enfin une entraîneure?

Ce scandale fit les gros titres au Japon. Les méthodes d'entraînement ont alors "complètement changé" entre Londres et les Jeux suivants à Rio, assure Kaori Matsumoto à l'AFP.

Haruka Tachimoto, médaillée d'or en 2016 au Brésil, raconte qu'elle était comme "un robot" avant ces changements: "Je ne faisais que ce qu'on me disait de faire".

"Les hommes auraient pu endurer cela en silence" tant est ancrée chez eux l'habitude de ne pas répondre à son instructeur, estime Mme Yamaguchi. "C'est l'esprit d'opposition des femmes aux normes traditionnelles" qui a fait changer le système, affirme-t-elle.

Il demeure néanmoins un plafond de verre. "Je trouve vraiment regrettable que nous n'ayons pas réussi à avoir une entraîneure à la tête de l'équipe féminine en dépit de notre parcours depuis des années", déplore Mme Yamaguchi.

"J'espère que nous aurons une entraîneure principale pour les Jeux de 2024 à Paris", ajoute-t-elle.

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