Série : "Avec le Covid-19, le sport mondial affronte la plus grave crise économique de son histoire" (chapitre 1)

A la tête du CIO, Thomas Bach a dû ouvrir les vannes pour sauver les JO de Tokyo, reportés par le Covid-19.
A la tête du CIO, Thomas Bach a dû ouvrir les vannes pour sauver les JO de Tokyo, reportés par le Covid-19. - © DENIS BALIBOUSE - AFP

300.000 morts, un monde qui s’arrête aujourd’hui, un monde qui doute pour demain : le Covid-19 plonge la planète bleue dans l’hébétude la plus totale. La planète sport en paie la note aussi : des championnats arrêtés, l’Euro les JO et le Tour de France reportés, des scénarios de reprise à huis clos. Le monde du sport doit se réinventer, sans plus de certitude sur l’horizon à venir.

L’incertitude est le plus grand ennemi de l’économie et du sport " explique Jean-Michel De Waele, politologue à l'ULB qui suit le sport de près. " Et le moins qu’on puisse dire est que l’incertitude la plus complète règne actuellement. Quand auront lieu les matches ? Sous quelle forme ? A huis clos ou pas ? Personne ne le sait. Pour un dirigeant sportif, il est très difficile de gérer. Ce qui est sûr, c’est que cette crise sera longue. Tant qu’un vaccin ne sera pas disponible, impossible de faire des matches devant 50.000 personnes ou de monter de grands combats de boxe par exemple. Et pour avoir un vaccin, on parle de 6 mois ou d’un an… au mieux. Cette crise a débuté par un déni, celui de la fameuse " petite grippe " de Donald Trump : on s’est dit que ce qui se passait ne concernait que la Chine... Puis il y a ce deuxième déni, qui consiste à espérer que tout va vite rentrer dans l’ordre. Mais les experts japonais disent déjà que même dans un an, faire des JO à Tokyo sera hautement improbable. Les athlètes viendront du monde entier… et ce virus qui tourne sera toujours présent dans l’une ou l’autre zone ! Le Covid-19 va redéfinir tous les rapports de force : le monde du sport sera tout à fait différent après cette crise. "

Crise du loisir

Face à l’affaissement presque en direct du calendrier sportif, le mouvement mondial tente de s’organiser. Le Comité International Olympique vient de libérer 800 millions de dollars pour freiner la noyade : 650 pour les JO de Tokyo, 150 pour les Fédérations Internationales. Le monde du foot a fait pareil : l’UEFA a ouvert les robinets pour ses Fédérations membres à hauteur de 237 millions d’euros, la FIFA a embrayé avec 140 millions. 

Cette crise est bien plus grave que celle de 20008, car celle de 2008 était une crise de la finance et l’immobilier " explique Trudo Dejonghe, géographe et Professeur en Economie du Sport à l’Université de Louvain. " Alors que la crise actuelle touche le secteur des loisirs… et les loisirs ne font pas partie de nos besoins vitaux. Un loisir est la première chose que vous laissez tomber quand vous devez faire un choix. Je dis toujours que le football comme spectacle est la chose la plus importante… des choses futiles. Mais aujourd’hui, il est plus futile que jamais…car il va peut-être disparaître. La crise du coronavirus attaque les gens et leur manière de vivre. Et quand votre santé est en jeu, vos loisirs n’ont plus d’importance... "

Le sport en bout de chaîne…

Car au-delà des grands événements, le sport met aussi en jeu une vie sociale et associative qui s’érige comme l’un des piliers du vivre-ensemble. C’est aussi tout ce pan-là qui est ébranlé.

Le sport agit comme un effet-miroir du déconfinement actuel " explique Jos Verschueren, Directeur du Sports Management à la VUB et fondateur de l’International Football Business Institute à Bruxelles. " C’est le dernier secteur qui sera pris en compte après celui des commerces et celui du tourisme… et il va fort souffrir. C’est normal, il y a des impératifs sanitaires… et le sport implique de nombreux contacts. Le sport va vivre une crise économique mais aussi sociale, car il représente une grosse part du monde bénévole et de la vie récréative. On parle de crash pour le sport professionnel et pour les sponsors, mais on peut aussi parler de tous ces petits clubs qui ne peuvent plus ouvrir leurs buvettes ou organiser leurs repas moules-frites. Professionnel ou amateur, le sport est K.O. avec ce virus. "

Mais si la crise s’annonce profonde, c’est aussi parce que ce virus semble s’attaquer aux fondations-mêmes du sport-spectacle.

Cette crise révèle la faillite totale du modèle actuel du sport professionnel, construit sur les droits télé et les transferts " poursuit Jean-Michel De Waele. " Les grands clubs sont totalement dépendants de la télévision, on a bien compris pourquoi certains championnats doivent absolument aller jusqu’à leur terme... Cela a permis de constater aussi que ces clubs manquaient très vite de trésorerie, d’où le recours rapide au chômage économique pour leur personnel… à l’exception de leurs joueurs. Les clubs ne tournent que si les matches ont lieu, et cela induit un profond déséquilibre. "

Réduction des salaires

En Belgique, on ne dispose pas encore de chiffres précis sur l’impact de la crise. Chaque année, la Pro-Ligue commande un audit sur la rentabilité de la défunte saison. Cet audit sera particulièrement scruté cette année.

Le marché annuel du foot pro en Belgique pèse 400 millions d’euros " évalue Thomas Peeters, Professeur d’Economie à l’Erasmus School de Rotterdam. " Avec le coronavirus, on peut évaluer les pertes à 100 millions d’euros… Mais si la crise perdure, tant qu’on n’a pas de vaccin et que les matches ne reprennent pas normalement, les pertes seront encore plus lourdes... Et si la Commission des Licences ne fait pas preuve de tolérance, certains clubs seront en grande difficulté l’année prochaine. Mais ces clubs vont aussi établir des corrections de budget : les salaires des joueurs pèsent plus de 50% des budgets et vu les circonstances, les clubs seront en position de force pour renégocier avec leurs joueurs. Le marché des transferts est déjà en train de chuter et les clubs se séparent de certains gros contrats : on le voit à l’Antwerp… et d’autres clubs vont suivre cet exemple. "

Le sport n’est pas qu’une affaire de gros sous. Il est aussi affaire de pratique : la crise de Covid-19, conjuguée au confinement, a semble-t-il produit de nouveaux adeptes. Tout ne serait donc pas négatif…

On voit beaucoup de nouveaux pratiquants dans les parcs et sur les pistes cyclables… mais c’est sans doute davantage l’effet du désœuvrement que d’une subite passion " reprend Jos Verschueren. " On a bien vu lors des exploits de Kim Clijsters et Justine Henin que, passé l’effet de mode, le nombre d’affiliations en club se tassait. Même chose avec Greg Van Avermaet : après son succès des JO de Rio, les gens ne sont pas précipités pour acheter un vélo ! Le goût du sport se transmet au sein de la famille, du père au fils ou de la mère à la fille, c’est un grand classique. Mais tant que ces pratiquants s’achètent des chaussures de running pour courir ou des vélos pour pédaler, ça ne peut que faire du bien au secteur de l’équipement sportif ! "

" Court-termisme "

Face à une crise historique que le secteur craint de longue durée, c’est aussi l’occasion pour le monde du sport de s’interroger sur son propre fonctionnement. Et de tenter de repenser ses modèles.

Aurait-on pu anticiper cette crise ? Non, personne ne pouvait prévoir ce virus, qui a surpris tout le monde, à commencer par les mondes politique et scientifique " conclut Jean-Michel De Waele. " C’est un peu le problème de la gouvernance aujourd’hui : dans tous les secteurs, on pratique le court-termisme. Les politiques n’arrivent pas à expliquer à leurs électeurs qu’il faut penser le monde à 5 ou 10 ans. Prenez l’exemple du réchauffement climatique : on connaît les mesures à prendre pour éviter la catastrophe dans 10 ou 20 ans… mais les gens ne sont pas prêts à les accepter aujourd’hui. En sport, c’est pareil : on veut faire de l’argent le plus vite possible, on veut vendre un jeune talent tout de suite au prix fort, alors qu’il serait sans doute plus sage de le faire mûrir et de le vendre plus tard plus cher. Et aujourd’hui, le sport est au bord du gouffre... "

 

Demain : les effets de la crise sur le football belge.