La renaissance du sport après la Première Guerre mondiale

11 novembre 1918 - 11 novembre 2018... La Première Guerre mondiale se terminait il y a tout juste 100 ans. Pendant le conflit, le sport a été globalement (mais pas totalement) mis en veilleuse. Les grandes compétitions, comme le Tour de France et les Jeux Olympiques, ont été arrêtées. Et de très nombreux sportifs ont été tués au combat.

Dès la fin de la guerre, de grandes épreuves ont à nouveau été organisées. Et le Comité International Olympique a notamment "fait cadeau" à la Belgique des premiers Jeux de l'après-guerre. Anvers a été désigné, en hommage à la souffrance infligée à la population belge. De nouveaux héros ont été fêtés, les sportifs sont devenus les symboles d'un patriotisme plus pacifique. On a pansé ses plaies, on a reconstruit, on a commencé à tourner la page.

Pour en savoir plus, voici l'éclairage de Paul Dietschy, auteur du livre "Le Sport et la Grande Guerre", publié aux éditions Chistera. Il est professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Franche-Comté.

Paul Dietschy, nous sommes en 1918, la guerre se termine... La population se remet-elle à faire du sport, en Europe, pour reprendre une vie normale, pour fêter la fin de la guerre ? Ou bien n'a-t-elle pas du tout le coeur à faire du sport, parce que les familles sont endeuillées et appauvries ? Quelle est le lien entre "l'homme de la rue" et le sport, juste après 1918 ?

La pratique sportive en 1919 est en voie de massification. Mais elle est d'abord réservée, soit aux membres de la bourgeoisie, soit à des gens relativement jeunes. Il y a déjà des pratiques informelles, comme faire du vélo, puisque beaucoup de gens ont un vélo, ou taper dans un ballon. Ce sont des choses qui existent déjà, mais bien sûr à une échelle moins importante qu'aujourd'hui. Ce qu'il faut dire aussi, c'est que les armées sont dans l'attente du règlement de la paix, et elles ne sont pas démobilisées. Beaucoup de soldats pratiquent le sport pour se distraire, avant que la démobilisation soit véritablement en marche. On fait du sport, mais il n'y a pas encore tous les équipements sportifs, qui vont naître dans l'Europe des années 30.

Avait-on aussi l'idée de faire du sport pour panser ses blessures, qu'elles soient physiques ou morales ? A notre époque, on conseille à quelqu'un qui ne va pas très bien de faire un peu de sport. Cela existait déjà ?

Oui. Il y a toute une littérature, à la Belle Epoque, sur les bienfaits de l'exercice physique pour conserver la santé, pour lutter contre la neurasthénie. C'est quelque chose qui est très ancré dans la culture de l'Europe du début du 20e siècle. En France, il y a une revue qui s'appelle "Culture Physique", et qui n'est pas très éloignée des préoccupations d'aujourd'hui, avec le fitness ou le sport-santé. Par ailleurs, le sport va aussi être utilisé pour la rééducation des mutilés de guerre, pour donner des exercices à ceux qui ont subi des chocs, tous les traumatisés psychiques de la guerre. C'est quelque chose qui est déjà dans l'air du temps.

En ce qui concerne les compétitions de haut niveau, on a l'impression que le sport a très vite repris ses droits. Il y a à nouveau un Tour de France dès 1919, donc très peu de temps après la guerre. Et ce Tour de France devait être vraiment très particulier...

Oui, il est particulier. D'abord parce qu'il va faire étape à Metz et à Strasbourg. Donc, évidemment, il y a un sens patriotique à cela, la reconquête par le vélo des provinces perdues. En même temps, le Tour traverse des régions qui sont dévastées. Et il rend compte, dans tout le nord-est de la France, de l'importance des combats et des destructions. Il rend compte, aussi, d'une population sportive qu'il faut reconstruire. Parce qu'il y a 69 partants, et seulement 10 coureurs à l'arrivée. Les coureurs n'ont pas été bien préparés pour faire le Tour, parce que la plupart d'entre eux étaient sous les armes. En plus, il y avait des problèmes de ravitaillement et de logistique liés aux contraintes de l'après-guerre. Mais l'épreuve est un grand succès. Et c'est un coureur belge qui remporte ce Tour 1919, Firmin Lambot. Et c'est donc la "petite Belgique" courageuse, violée par les troupes impériales allemandes, qui montre sa résilience.

Beaucoup de coureurs qui avaient participé au Tour de France avant la guerre ne sont plus là. Enormément de sportifs sont morts au combat...

Il y a trois vainqueurs de Tours de France d'avant-guerre qui sont morts, François Faber (un Luxembourgeois), Octave Lapize, et Lucien Petit-Breton. En gros, les sportifs ont été autant touchés que les autres. D'abord, parce qu'ils étaient jeunes, donc mobilisables. Le taux de pertes est aux alentours de 15 ou 20% de la population sportive, et cela se voit aussi, évidemment, au plus haut niveau. Très souvent aussi, les sportifs ont voulu combattre dans l'aviation. C'est le cas d'Octave Lapize. D'autres ont fait une surenchère de patriotisme, comme François Faber, qui s'est engagé dans la Légion Etrangère. Il y avait aussi une sorte d'injonction à l'héroïsme, pour ces sportifs qui incarnaient déjà l'héroïsme avant la guerre. Ils ont payé, comme l'ensemble de la jeunesse européenne, un lourd tribut à la guerre.

Le premier très grand rassemblement sportif mondial de l'après-guerre est arrivé moins de deux ans après l'Armistice. Ce sont les Jeux Olympiques d'Anvers. Un cadeau à la Belgique...

Tout à fait. Là aussi, il y a la volonté de vouloir célébrer la Belgique, les souffrances du peuple belge, qui a été soumis à une occupation extrêmement dure. Et la volonté de vouloir célébrer la résistance de l'armée belge, qui a continué à combattre. Pendant la guerre, il y a eu une sorte d'équipe nationale de football belge, qui faisait des matches en Angleterre, en Italie, en France, et qui manifestait cette résilience. Et les Jeux Olympiques d'Anvers vont être marqués par un très fort patriotisme belge. Même si, parfois, il y a eu quelques tensions entre Flamands et Wallons, autour de l'équipe nationale de football. Le public d'Anvers trouvait qu'il n'y avait pas suffisamment de joueurs flamands dans l'équipe. Mais il n'empêche, ce tournoi olympique de football symbolise le patriotisme belge. La finale oppose la Belgique à la Tchécoslovaquie, dans le stade olympique d'Anvers, devant 30.000 personnes. Il y a plein de descriptions dans la presse, les gens viennent avec des crécelles et des drapeaux belges. Le match tourne court, parce que les Tchécoslovaques décident de quitter le terrain, à la suite d'un incident de jeu, parce qu'ils ne font pas confiance à l'arbitre. C'est la Belgique qui remporte le tournoi, et c'est très largement célébré. On peut y voir, d'une certaine manière, la transmission du patriotisme de guerre sur les terrains de sport. Et les Jeux de 1924, à Paris, suivent cette lignée. On attribue les Jeux à la France, et les Français refusent d'inviter les Allemands, au prétexte que la sécurité des athlètes allemands ne serait pas assurée. Mais en realité, c'est lié à cette après-guerre extrêmement tendue. Belges et Français marchent main dans la main, puisqu'ils ont envahi la Ruhr en janvier 1923, pour l'occuper, à la suite des questions de réparation. Les Belges sont vraiment pour la fermeté à l'égard de l'Allemagne.

Vous le disiez, les compétitions de l'immédiate après-guerre sont l'occasion d'afficher sa fierté nationale. Est-ce aussi l'occasion de montrer que malgré les dégâts de la guerre, on se relève plus vite que son voisin ? On est fiers de montrer qu'on peut recommencer à vivre normalement ?

Oui, il y a cette grande question du massacre de la jeunesse, et de ces pertes, qui ne seront pas comblées. Et c'est plus ou moins fort selon les pays. Au Royaume-Uni, il y a surtout l'idée de retrouver cette culture sportive, le spectacle de masse, qui était florissant à la fin du 19e siècle, mais qui avait évidemment été interrompu par la guerre. Du côté français, c'est un peu plus sensible, parce que les pertes ont été beaucoup plus importantes. Il y a eu presqu'un million quatre cent mille morts, et sept cent mille blessés, ce qui est énorme. Le gouvernement français craint que la France ait l'image d'un pays saigné à blanc, et d'une puissance qui ne peut plus tenir son rang, en raison de la guerre. Ce qui fait que la diplomatie française va s'activer autour du sport. Il y a même un office de propagande qui est créé pour le sport. Il s'agit d'essayer de montrer, au travers des athlètes, que la jeunesse française se porte bien. Et qu'il y a toujours, comme on l'écrit à l'époque, une vitalité de la "race" française, entre guillemets, et même si le mot "race" a un autre sens à ce moment-là. En Allemagne, le sport a un succès immense, notamment l'athlétisme et le football. Et c'est aussi parce que le Traité de Versailles a interdit à l'Allemagne d'avoir la conscription. L'Allemagne n'a qu'une petite armée de métier. Et le sport est vu comme un substitut du service militaire. En Italie, il y a aussi cette passion, un peu tumultueuse, avec des violences de supporters. Cet intérêt pour le sport, un peu partout, manifeste très certainement aussi la volonté de sortir de la guerre, de se divertir, en ressentant ces émotions qui peuvent être teintées de pulsions nationalistes. Il y a un bon exemple dans la presse française, c'est l'hebdomadaire "Le Miroir". C'est un illustré qui a tiré à plus d'un million d'exemplaires. Pendant tout le conflit, il a montré des images de la guerre. Et en 1920, quelques mois avant les Jeux d'Anvers, il s'est transformé en "Miroir des Sports". Cela montre bien cette volonté de passer à autre chose, à un divertissement. Avec toujours, quand même, un peu d'héroïsme, et du frisson (puisqu'il y a des sports dangereux, comme l'aéronautisme ou l'automobilisme).

La population a besoin de héros. Et c'est encore mieux si ces héros sportifs sont aussi des héros de guerre ?

Oui, même si le problème est que ces héros de guerre sont fatigués. Mais il y a un exemple qui a passionné l'Europe, c'est celui du boxeur français Georges Carpentier. En juillet 1921, il a rencontré, en championnat du monde des poids lourds, l'Américain Jack Dempsey. Il va perdre le combat à la quatrième reprise, mais Carpentier est présenté, dans la presse française et dans une partie de la presse européenne, comme un ancien combattant valeureux. Il a été pilote d'observation au-dessus de Verdun, donc il a vraiment risqué sa vie. Et il a combattu contre Dempsey, présenté comme une brute, qui n'a pas fait la guerre, et qui a donc été soupçonné de lâcheté. Il est clair que ce double héroïsme est célébré. La difficulté étant, comme je l'ai dit, que ces héros sont fatigués. La meilleure partie de la carrière de Carpentier, c'était avant la guerre. Les champions des années 20 appartiennent à une autre génération.

Comme la guerre était mondiale, l'Europe s'est-elle ouverte aux sports mondiaux par la suite ? Aux sports américains ou asiatiques...

Les Américains ont apporté leurs sports, notamment au travers d'oeuvres en faveur des soldats, les foyers des soldats dirigés par la YMCA. Les soldats français et belges ont pu y avoir accès. On pouvait y jouer au base-ball (qui ne va pas prendre, en Europe) et au basket-ball. Ces sports américains avaient déjà commencé à se diffuser avant 1914. Le basket va s'implanter, mais doucement, entre les deux guerres. Plus que la fascination américaine, ce qui est important, c'est le fait que le basket est diffusé par les patronages catholiques, en France. Parce que le basket est un sport sans contacts, et il y a la symbolique de l'élévation vers Dieu lorsqu'on s'élève vers le panier. Ces sports américains restent un objet de curiosité, et sont plutôt considérés comme le signe de la démesure américaine. Pour les sports asiatiques, il y a déjà des arts martiaux, comme le jiu-jitsu, qui ont commencé à être diffusés avant la guerre, en Europe. Mais c'est plus lié à ce que les historiens ont appelé la "première mondialisation", la multiplication des échanges, des flux d'hommes, de marchandises, de biens culturels, avant 1914.

Dans quel état étaient les installations sportives après la guerre, dans nos pays ?

Pendant la guerre, les pelouses ont souvent été utilisées pour faire paître l'immense cheptel mobilisé par les armées. Et puis, en Belgique par exemple, des équipements ont été occupés par l'armée allemande. Dans les zones de combats, dans le nord de la France, beaucoup d'équipements sportifs ont été détruits. On repart un petit peu à zéro, sur le continent en tout cas. D'autant qu'une mutation va se faire. Avant 1914, on construit beaucoup de vélodromes. Et après la guerre, on va plutôt construire des stades dédiés au football ou à l'athlétisme. C'est le début de politiques publiques, qui se font souvent au niveau des municipalités. On voit apparaître des stades relativement importants, pour des grandes manifestations, comme le stade d'Anvers. A partir des années 20 et 30, c'est l'apparition des stades pour la pratique de masse. Et là, on va entrer dans une autre problématique, celle du sport fasciste, en Allemagne et surtout en Italie, avec une politique très active de construction d'équipements sportifs.

Quels étaient les sports les plus populaires, juste après la guerre ?

Le football a été le sport le plus pratiqué pendant la guerre. Et il commence ensuite à concurrencer le cyclisme, qui était le plus populaire auparavant, en Belgique et en France. Le cyclisme était un sport que l'on pouvait pratiquer facilement. Et surtout, il était gratuit, sauf dans les vélodromes. Les années 20 vont être des années de tensions dans le football, parce que le professionnalisme se développe. Le tournoi olympique de football connaît un très grand succès, et cela va déboucher sur la création de la Coupe du monde, et la multiplication des matches internationaux. Le sport vainqueur de la Première Guerre mondiale, c'est le football.

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